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06 janvier 2005
LES CRAQUELURES DE LA NATIONAL GALLERY
Il arrive que la publicité et l'art fassent bon ménage. C'est tellement rare qu'il est bon de le signaler.
Il en est ainsi d'un spot pour HP, paru en 2003 et mis en ligne sur le site davidreviews.com.
Ce film, qui fait référence à la peinture hollandaise du XVIIème siècle, est de toute beauté.
Regardons-le, avant de le détailler plan par plan.
PLAN 1
Un profil d'homme. Il a l'air triste,
son visage présente des craquelures.

PLAN 2
Quatre hommes attablés. Celui du plan précédent
est à l'extrémité droite de la table.

Cette image reproduit assez fidèlement les
Quatre membres de la guilde des Tonneliers et des Négociants
en vin d'Amsterdam
peints par Gerbrand Van den Eeckhout en 1657.
National Gallery, Londres.

PLAN 3
Une jeune femme lit une lettre, un enfant arrive.
Il tient un objet dans sa main gauche.

Belle reprise d'un tableau de Vermeer,
la Liseuse, 1657, musée de Dresde.

PLAN 4
La jeune femme pleure. Son visage présente, lui aussi,
d'inquiétantes craquelures.

Il s'agit là d'une autre reprise de Vermeer,
La jeune fille à la perle, 1660-65, Mauritshuis, La Haye.

PLAN 5
Un marché sur une place bordée d'arcades.

Evocation d'une des nombreuses églises néerlandaises
peintes par Pieter Saenredam,
Intérieur de l'église Saint-Odulphus, Assendelft,
Rijksmuseum, Amsterdam.

PLAN 6
Un marchand fait face à une cliente. Il souffle sur un paquet,
de la poussière s'envole.

PLAN 7
L'enfant emprunte un passage couvert.

PLAN 8
Gros plan sur sa chaussure gauche, dont le noeud rouge ressort
dans la grisaille de ce film noir et blanc.

PLAN 9
Plan de face de l'enfant. Il porte une cape rouge, comme la plume
de son chapeau et le noeud de ses chaussures.

Peut-être cet enfant a-til été emprunté à ce Portrait de famille
peint par Jan Miense Molenaer en 1650, et visible
au Frans Hals Museum de Haarlem…
(Cliquer sur l'enfant ci-dessous
pour voir la toile dans son entièreté.)

… Cependant, la cape et la plume rouges me font plutôt penser
à l'Indifférent de Watteau, peint en 1717
et visible au Musée du Louvre.

PLAN 10
L'enfant, dont on ne voit que le chapeau, passe devant
le marchand et la cliente.

L'homme barbu rappelle l'un de ces multiples portraits
de vieillards peints ou gravés par Rembrandt.
Ci-dessous, Vieil homme en rouge (détail), 1652-54,
Musée de l'Hermitage, Saint-Petersbourg.
PLAN 11
L'enfant traverse le marché. Il tient une mandoline
dans la main gauche.

PLAN 12
Trois personnages en chapeau. Celui du centre a sa redingote tachée de poussière.

PLAN 13
L'enfant de dos.

PLAN 14
L'enfant croise un personnage en chapeau.

PLAN 15
L'enfant court, pendant que derrière lui court aussi une jeune fille.

PLAN 16
L'enfant arrive près d'une porte qu'il s'apprête à pousser
de la main droite.
Derrière lui, en sens contraire, un homme tend les bras.

PLAN 17
Plan large : quatre femmes, habillées comme dans
les toiles de Vermeer. L'enfant de dos pousse la porte.
L'homme qui tendait les bras en étreint un autre.

PLAN 18-1
Intérieur de la maison. Un homme de profil. Il est dans l'ombre
mais son visage est fortement éclairé. Il tient un pinceau
dans la main.
Au tout premier plan, en silhouette, des danseurs.

Il s'agit ici, de façon évidente, d'une allusion à l'un des
autoportraits que Rembrandt fit de lui en train de peindre.
Portrait de l'artiste à son chevalet, 1660, Musée du Louvre.

Quant à l'effet de clair-obscur, il vient sans aucun doute
de cette toile intitulée Un homme dans une pièce,
peint par un continuateur de Rembrandt, 1628-1630,
National Gallery, Londres.

PLAN 18-2
L'enfant entre dans le champ de la caméra.

PLAN 19-1
Contrechamp. On découvre des musiciens et une femme assise.
La scène n'est plus tout à fait en noir et blanc.
On distingue des traces de rouge, comme chez l'enfant.

Cette scène est la fidèle reconstitution du Concert
de Hendrick ter Brugghen,
1626, National Gallery, Londres.

PLAN 19-2
Un scannage s'effectue :
la scène retrouve petit à petit ses couleurs.

PLAN 19-3
En tout premier plan, les silhouettes de danseurs réapparaissent.
Ils envahissent peu à peu le cadre pendant que s'achève
le scannage.

PLAN 19-4
Les danseurs ont totalement envahi le cadre,
l'image devient noire.

PLAN 20-1
Le tableau de Hendrick ter Brugghen apparaît dans son cadre,
accroché sur une cimaise de la National Gallery de Londres.

PLAN 20-2
Un second scannage s'effectue,
avec l'inscription National Gallery suivie d'un logo HP.

PLAN 21
La galerie en plan large. Le logo HP apparaît, au-dessus
d'un personnage qui, probablement, contemple le tableau
de Hendrick ter Brugghen.
Est-ce l'enfant ?

En résumé, nous avons donc les personnages de trois tableaux qui pleurent parce que leurs visages sont décolorés, craquelés.
Pour bien faire passer le message, nous avons aussi de la poussière. Soufflée par un marchand, ornant la redingote d'un passant.
Et pour enfoncer le clou,la quasi-totalité du film est en noir et blanc.
Autrement dit, c'est la cata complète.
Mais heureusement, HP est là et nous assène sa vérité à la fin du film :
Vous pouvez tirer de la beauté d'un couteau. La technologie d'imagerie numérique de HP vient en aide à la National Gallery de Londres pour sauver les plus grands chefs-d'oeuvre du monde.
HP - créez.
HP va donc colmater les craquelures, redonner de la couleur, rendre vie aux oeuvres. HP, c'est le Zorro du pinceau. Merci HP.
Le message est un peu balourd, on en conviendra. Cela dit, cette entreprise scanne en très haute définition 900 oeuvres de la National Gallery de Londres et les imprime grandeur nature afin que les restaurateurs puissent travailler dessus, faire des essais.
D'un autre côté, les visiteurs du musée peuvent - contre espèces, of course - obtenir des épreuves de qualité des oeuvres qui les intéresse.
Mais revenons sur ce film, et sur le choix des oeuvres.
• Le premier tableau (Quatre membres de la guilde des Tonneliers et des Négociants en vin d'Amsterdam, par Gerbrand Van den Eeckhout) n'est pas très connu, mais il est à la National Gallery. Plus tard, en 1662, Rembrandt fera une peinture similaire bien plus célèbre, intitulée les Syndics des Drapiers.
L'amateur d'art un peu éclairé aura tout de suite reconnu ce genre d'oeuvre, très en vogue en Hollande au XVIIème siècle.
• Le deuxième tableau (la Liseuse de Vermeer) est beaucoup plus célèbre.
• Quant au troisième (La jeune fille à la perle de Vermeer) inutile d'insister !
Ces deux-là s'adressent à un public plus large.
• Le quatrième (Intérieur de l'église Saint-Odulphus, Assendelft par Pieter Saenredam) ne sera reconnu que par les spécialistes.
• Le cinquième (Portrait de famille par Jan Miense Molenaer) est à peu près inconnu.
• Le sixième (l'Indifférent de Watteau) a orné de nombreuses boîtes de chocolat. Mais le lien avec l'enfant du film n'est pas forcément très aisé.
• Le septième, l'un des portraits de vieillards peints par Rembrandt, n'est pas facile non plus à détecter parce que fugace. Quoique l'oeil du spectateur, averti dès le début qu'il faut chercher des références picturales précises dans l'espace et le temps, peut très bien le repérer dès la première vision.
• Le huitième (Portrait de l'artiste à son chevalet par Rembrandt) est évident pour l'amateur un tout petit peu éclairé.
La National Gallery possède des autoportraits de Rembrandt âgé, mais aucun où il tient ses pinceaux. Pour cela, il faut se rendre au Louvre ou à Kenwood House, à Londres, où se trouve un bel autoportrait daté de 1661.
Pour bien signifier qu'il s'agit d'un Rembrandt, les concepteurs du film n'ont pas hésité à reproduire l'effet de clair-obscur qui lui est si particulier. Quoique en vérité, cet effet soit absent des autoportraits de cette période.
• Le neuvième et dernier tableau (le Concert de Hendrick ter Brugghen) n'est pas très connu mais ce n'est pas grave, puisqu'on nous révèle tout de suite sa nature.
En conclusion, je dirai que nous avons là un film intelligent (bien que le scénario ne soit pas très épais), un film esthétique qui s'adresse à plusieurs publics, un film qui ne détourne pas les oeuvres d'art pour vendre des petits pois.
Il a été conçu en 2003 par Publicis.
La musique a été spécialement composée par Elias Associates of Santa Monica (USA).
Je ne connais pas le nom du réalisateur.
Toute information complémentaire ou contradictoire concernant ce film sera la bienvenue.
La cliente, notamment, qui arbore un couvre-chef masculin, m'intrigue fort : est-elle issue d'une peinture ?
21:45 Lien permanent
Commentaires
J'ai trouvé cette publicité très belle, lyrique. Et encore une fois, tu sais nous faire apprécier chaque détail.
Euh, comment tu fais d'ailleurs ? en voyant la pub, tu identifies de suite les références ou tu fais quand même des recherches ?
Ecrit par : steph | 07 janvier 2005
STEPH : Pour la pub HP, les captures d'écran m'ont pris du temps.
Sinon, la seule chose que j'ai cherchée, c'est, au plan n°9, la toile de Jan Miense Molenaer avec le gamin. Mais celle de Watteau ("l'Indifférent"), m'est apparue immédiatement.
Heureusement que j'identifie tout de suite les références et que je sais où dénicher les repros des tableaux.
Sinon, j'y passerais mes nuits et mes jours !
Ecrit par : KA | 07 janvier 2005
Je ne sais d'où vient ce gamin mais je suis à peu près sûre de l'avoir déjà vu, avec un chapeau noir (portrait en plan américain, style hollandais 17è, de face peut-être de 4/5ème).
J'ai cherché sur AllTheWeb (Rembrandt) et sur les hollandais de http://www.abcgallery.com/ sans parvenir à le retrouver. Ce que j'avais de plus proche c'était l'autoportrait de Rembrandt de 1629, peut-être un faux souvenir.
Ecrit par : Zorglub | 09 janvier 2005
Moi ce que j'ai retenu après avoir regardé cette publicité, c'est la National Gallery, et je me suis dit tiens faudrait quand même y faire un tour. Je n'ai pas pensé une seconde à HP, j'avais complètement zappé. Merci de m'avoir aidé à voir autrement cette publicité :-)
Ecrit par : kadoma | 06 mai 2006
Moi ce que j'ai retenu après avoir regardé cette publicité, c'est la National Gallery, et je me suis dit tiens faudrait quand même y faire un tour. Je n'ai pas pensé une seconde à HP, j'avais complètement zappé. Merci de m'avoir aidé à voir autrement cette publicité :-)
Ecrit par : kadoma | 06 mai 2006
Moi qui suis en règle générale atterré par la publicité, celle ci
relève un peu le niveau ..
Picturalement c'est superbe, par contre malheureusement les
musiques de publicités sont toujours aussi (voire de plus en
plus) mauvaises et mal faites .. Ca gâche beaucoup ..
Ecrit par : bux | 07 mai 2006
Bonjour,
Bravo pour votre érudition,je suis enseignant en cinéma et je fais beaucoup d'analyse filmique et j'apprécie particulirement les liens inter iconographiques que vous savez déceler rapidement. Je suis aussi professeur d'anglais et je donne le générique de Desparate Housewives comme devoir prochain à mes terminales. Votre dossier m'a été fort utile, merci et encore bravo.
Ecrit par : Mendola Raphael | 02 novembre 2006
Y s'pourrait p'têt' bein que j'ai trouvé c'que cherchait Zorglub: le portrait de François II. http://www.galerie.roi-president.com/photo-23-3-louvre+peinture.html
Ecrit par : untel | 02 novembre 2006
UNTEL : Mouais… je reste attaché à ma comparaison avec "l'Indifférent" de Watteau à cause de la couleur de la cape (rouge), du pantalon (bouffant chez François deux bâtons) et de la fraise (absente du portrait de François deux bâtons).
M'enfin, merci quand même de passer autant de temps sur la Boîboîte ;-)
Ecrit par : KA | 02 novembre 2006






