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15 janvier 2005

ACH ! LA NOSTALCHIE !

Voici l'affiche allemande du film La Chute :





Qu'y voit-on ?
Hitler et un officier, représentés en petit. La photographie a été prise d'un point surélevé, en plongée. Un héros au faîte de sa gloire nous est toujours montré du dessous et emplissant toute l'image. A l'inverse, un héros déchu est vu de haut. L'éloignement nous dit que l'accent n'est pas mis sur la personne de Hitler, mais sur l'image de la chute d'un empire.

Les premiers mots imprimés sur la bande-annonce allemande (cliquez sur "trailer" après l'intro) nous confirment la chose : BERLIN, 1945. EIN VOLK WARTET AUF SEINEN UNTERGANG (Berlin, 1945. Un peuple attend sa chute).

Nous avons donc là, ainsi qu'il a beaucoup été dit dans la presse, un film qui se veut pour mission d'exonérer la nation allemande de sa période nazie. L'affiche ne laisse aucun doute sur cette intention.

Les Pays-Bas, la Suisse alémanique, les Etats-Unis ont repris la même affiche. Les Américains y ont même ajouté la phrase de la bande-annonce : APRIL 1945, A NATION AWAITS ITS… DOWNFALL.





La bande-annonce française commence par la même phrase : BERLIN, 1945. UN PEUPLE SE PRÉPARE À SA CHUTE. Mais elle est montée différemment. Alors que le premier plan de la version allemande nous montre un verre qui tremble suite à une déflagration, la française commence par deux plans sur Hitler de dos, avec une voix off disant : Messieurs, le Fürher !

A cela, il faut ajouter que les phrases allemande et anglaise parlent explicitement de la chute du peuple (VOLK), de la nation (A NATION AWAITS its DOWNFALL).
Dans la bande française, le texte - pourtant identique - associé aux deux premières images semble plutôt nous parler de la chute de Hitler. On joue sur l'ambiguïté.

Le slogan de l'Allemagne nazie était EIN VOLK, EIN REICH, EIN FURHER. Si l'affiche et la bande-annonce allemandes nous vendent le peuple et sa déculpabilisation, la bande-annonce française nous vend son dictateur. La différence est de taille.

Et l'affiche française, qui n'est pas celle utilisée dans d'autres pays, nous confirme bien ce changement de point de vue :





Pas de doute possible, c'est bien Hitler le héros de l'histoire. L'affiche reprend le principe de construction que j'avais détaillé dans ma note du 21 décembre 2004 intitulée RECETTE RAPIDE POUR RÉALISER UNE AFFICHE DE FILM À GRAND SPECTACLE.

Nous avons donc, dans le ciel, un portrait de guerrier portant un couvre-chef (le chapeau est l'accessoire quasiment indispensable du héros couillu). Au-dessous, une scène présentant d'autres personnages souvent réduits à l'état de silhouettes qui sont généralement en train de livrer combat, ou qui en reviennent. Cette description est valable pour toutes les affiches de films dont j'avais parlé précédemment. Elle l'est aussi pour l'affiche française de La Chute.

Deux différences, cependant :
1/ la typographie. Mais j'en parlerai une autre fois.
2/ La couleur. D'ordinaire, c'est l'orange qui est mis à l'honneur avec, éventuellement, une zone noire en haut et/ou en bas.
L'affiche de La Chute est noire, blanche et rouge. Ces couleurs ne sont pas prises au hasard, loin s'en faut. Pourquoi les concepteurs de l'affiche françaises les ont-ils choisies, alors que les Allemands et les Américains sont restés dans une image sépia+noir ou bleu-vert+noir avec une typographie blanche ?
C'est la question à mille Deutsche Marks dont voici la réponse (passez la monnaie) :







Le trio Noir-Rouge-Blanc est une constante de la communication graphique nazie. Les publicitaires diraient que c'est son code-couleurs. (J'en parlerai plus longuement dans une future note, j'expliquerai d'où elles viennent. Je parlerai aussi de cette histoire de typographie parce que les deux choses sont liées.) Sur les affiches nazies, l'ordre d'importance des couleurs était blanc-rouge-noir. Sur celle de ce film, le blanc et le rouge sont laissés à la typographie, pendant que le noir l'emporte largement. C'est logique : il s'agit de la chute d'un chef, qui va se finir dans la mort. Dans ces circonstances douloureuses, il est de bon ton d'afficher le deuil…


Alors que l'Allemagne tente de s'absoudre en entonnant un discours selon lequel ils n'y sont pour rien, c'était pas de leur faute, Ach ! la Guerre Gross Malheur, l'affiche française de La Chute n'est rien d'autre qu'une saloperie collaborationniste assortie aux couleurs fétiches du IIIème Reich, nous vantant le Héros déchu de la race aryenne dont le portrait flotte encore dans les cieux.

Une bien belle image en vérité, qui a dû réjouir tous les nostalgiques jusques et y compris ceux qui s'ignorent, à la veille de la commémoration de la libération d'Auschwitz.



Je viens de trouver sur le ouèbe l'affiche polonaise de ce film :

medium_chute-pol-2.jpg


Le portrait est encore plus gros, mais les couleurs atténuent son effet.

L'affiche française, avec sa dominante noir et blanc, reste pour l'instant la plus exécrable.

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Commentaires

Edifiante cette note !
Mais qui décide de l'aspect de l'affiche ? Le distributeur en France ? Est-ce que le réalisateur a un droit de regard ?
En quelque sorte, cette affiche française serait volontairement une sorte de message subliminal faisant l'apologie du nazisme ? ça me parait énorme, ou c'est moi qui suis naïf ?

Ecrit par : steph | 15 janvier 2005

Sauf erreur, c'est le distributeur français qui commande l'affiche et bidouille la bande-annonce (à moins que la prod originale impose ses choix).

"message subliminal faisant l'apologie du nazisme" : sans aller jusque-là (quoique…) Hitler fait vendre, la fascination morbide aussi. Quant à la haine de l'autre (et donc de soi), n'en parlons pas !

L'affiche n'est plus visible dans les couloirs du métro parisien et je ne sais pas qui l'a pondue. Dommage, j'aurais bien interpellé ces gens-là ! Histoire de les entendre m'expliquer leur stratégie de com…

Ecrit par : KA | 15 janvier 2005

La comparaison entre cette affiche et celle des autres affiches à grand spectacle est bien vue mais j'y décèle une différence qui empêche de la voir comme une apologie du grand homme. Dans les affiches de la note du 21-12, les héros regardent au loin ou fixent le spectateur dans les yeux, tandis que Hitler-Bruno Ganz regarde vers le bas, la visière l'empêchant matériellement de fixer la ligne bleue du Reich de 1000 ans.
Il ne figure donc pas comme un conquérant, ce qui irait dans le sens d'une apologie mal venue, mais pas non plus comme un vaincu, vu en contre-plongée. Le message publicitaire de l'affiche française serait ainsi plutôt à comprendre sur le modèle dun "fais-moi peur" : la bête immonde veille-t-elle encore ? Vous le saurez...

Ecrit par : Zorglub | 15 janvier 2005

Zorglub : chuis pas d'accord, of course.
Il est vrai que H. ne nous dévisage pas et a la tête légèrement baissée. Ce regard baissé illustre bien le titre (la Chute) et s'explique peut-être aussi par le fait que les concepteurs de l'affiche française ont utilisé l'image n°1 du dossier de presse du film, visible sur tous les journaux et sites internet. Voir à l'adresse :
http://a69.g.akamai.net/n/69/10688/v1/img5.allocine.fr/acmedia/medias/nmedia/18/35/49/26/18398488.jpg

Et puis il faudra m'expliquer un truc : pourquoi plein de pays ont utilisé l'affiche originale, alors que la France en a créé une spécialement pour nous ?
Peut-être parce que :
1/ la déculpabilisation du peuple allemand n'intéresse pas la majorité des Français
2/ nos chers compatriotes sont toujours prêts à se jeter dans la gueule du premier ogre venu (c'était quoi déjà, le score du premier tour des dernières présidentielles ?)

Ecrit par : KA | 15 janvier 2005

Concernant la dernière question, il est certain que les français se f...... éperdument de la culpabilité allemande et d'autant plus, qu'à la différence des étazuniens, ils ont bien assez à faire avec la leur.
Je ne sais, en dépit d'un certain 22-04, s'ils sont prêts, plus que d'autres, à se jeter dans la gueule de l'ogre mais il est certain que l'ogre fascine en général, avec un mélange d'attirance et de répulsion très porteur en matière de spectacle, et qu'Hitler en constitue une assez bonne figure.
Je ne disais pas autre chose en indiquant que l'affiche jouait sur le ressort du "fais-moi peur" : entrez, entrez brave gens ! pour la modique somme de 9 euros vous pourrez voir le monstre et le voir sans culpabilité aucune puisque vous savez qu'il meurt à la fin et que l'on est tous d'accord pour dire que c'est un très vilain.
Il serait au reste intéressant d'avoir une revue plus exhaustive des affiches des différents pays, directement mêlés ou non à la deuxième GM, du côté de l'axe (Autriche, Italie notamment), des pays conquis aux attitudes pas toujours très claires (Pologne en particulier) ou des alliés.

Ecrit par : Zorglub | 15 janvier 2005

J'avais trouvé l'affiche autrichienne, identique à l'allemande.
J'avais cherché l'affiche italienne, en vain.
Je viens de trouver l'affiche polonaise, que je viens d'ajouter à la fin de la note.

Ecrit par : KA | 15 janvier 2005

Les polonais ne sont sans doute pas beaucoup plus clair avec leur passé que les français, dans les deux cas il y a eu collaboration devenue ensuite honteuse.
Les deux affiches ont (évidemment) en commun de centrer l'attention sur Hitler au détriment du peuple allemand, dont la déculpabilisation n'est plus à l'ordre du jour. Mais le gros plan de l'affiche polonaise confère à Hitler la dimension d'un être humain (avec sa complexité psychologique bla bla bla), alors que l'approche française est plus fantasmatique (cf. mes commentaires précédents).
Doit-on en conclure que les polonais cherchent à (se) comprendre, alors que les français restent dans le déni (c'est pas nous, c'est le monstre et il pourrait revenir mais heureusement pour de faux) ? Doit-on rendre les distributeurs, donc l'approche commerciale, seule responsable de cette différence ?

Ecrit par : Zorglub | 15 janvier 2005

Hello,
Concernant la description de l'image, rien à redire, mais j'avoue être en désaccord avec la conclusion que tu fais de ton analyse. Ayant vu le film et consulté les différentes présentations faites (presse, dossier de presse etc.), je crois qu'il y a effectivement une volonté de mettre en avant la personne du "Führer", mais surtout de souligner sa chute. Ce que le "français" veut voir, c'est la chute du "monstre" et pas forcément du peuple allemand (la bande annonce est d'ailleurs montée dans ce sens).

Ecrit par : Alexkidd | 31 janvier 2005

ALEXKIDD à propos de l'affiche de La Chute. Tu dis :
"Ce que le "français" veut voir, c'est la chute du "monstre" et pas forcément du peuple allemand (la bande annonce est d'ailleurs montée dans ce sens)."

Je n'ai pas dit le contraire ! J'ai même détaillé les premières images de la bande-annonce française qui met en avant Hitler et non le peuple comme le fait la bande-annonce allemande.

Ce qui je dis, c'est que faire de Hitler un héros (voir la démonstration à propos des affiches américaines), c'est jouer sur un sentiment pour le moins trouble, une espèce de fascination morbide qui sont, si l'on en croit les concepteurs de l'affiche, assez répandus par chez nous. Sinon, ils auraient axé leur communication autrement.

C'est ce clou que je vais continuer d'enfoncer dans ma deuxième partie de NOIR-ROUGE-BLANC, qui sera mise en ligne mercredi soir.

J'espère réussir à convaincre !

Ecrit par : KA | 01 février 2005

KA : personnellement, non, je ne suis pas convaincu

Ecrit par : pseudo | 01 février 2005

ALEXKIDD et PSEUDO : J'avais parlé des différences entre les deux bandes-annonces : sur l'allemande le peuple teuton est mis en avant, alors que sur la française c'est H. Alexkidd dit que sur la française, c'est la chute de H. qu'on nous vend.
Questions :

1/ Pourquoi les premières images de ladite bande ne nous montrent pas H. dans une sale position ?

2/ Pourquoi nous montrent-elles H. qui arrive, de dos, avec cette phrase : "Messieurs, le Furher", et les officiers qui, si je me souviens bien, se lèvent à cet appel ?

Sont-ce là les images d'une chute ?

Si les publicitaires avaient vraiment voulu nous la montrer dans cette bande-annonce, il y avait de quoi faire dans le reste des images disponibles.

Ecrit par : KA | 02 février 2005

Curieuse et voulant me faire ma propre opinion suite aux critiques contradictoires, je suis allée voir le film. je ne parlerai pas de l'affiche, je suis grosso merdo d'accord avec toi, Alain ; en revanche, on ne peut faire au réalisateur un procès d'intention en ce qui concerne le personnage "héros", Hitler, montré sous tous les aspects les plus monstrueux de l'humain et sans manichéisme (c'est justement ce qui a pu choquer... Mais l'Homme n'est-il que tout bon ou tout mauvais ?) ; des passages, très courts, nous présentent l'homme amène à l'égard de sa secrétaire et d'Eva Braun, mais à côté de cela (et c'est la majorité du temps du film), il est inhumain (de cette inhumanité bien humaine) de par sa haine envers les juifs, son mépris à l'égard du peuple allemand et de ses généraux (qui le méritent bien d'ailleurs). Ce film pose la question de l'obéissance qui "sacralisée prépare à tous les crimes contre l'humanité" (Voir l'interview de B Cyrulnik dans Le Monde). En tout état de cause, on ne ressort pas du film en se disant qu'il fait l'apologie du fürher et je ne crois pas non plus qu'il déculpabilise les allemands mais ce n'est pas son but, il décrit les derniers moment d'un régime abhorré, dans le feu et le sang et il serait plutôt une mise en garde contre l'idolâtrie, la passivité et le délire d'obéissance dont était atteint la plupart des allemands, alors incapables de critiquer. Sans être un grand film, "La chute" (celle du nazisme mais aussi celle du peuple allemand) est un film qui incite à la vigilance, à lutter contre des petits faits insidieux, des projets de lois qui mûrissent dans des cartons et dont on parle peu. Attention ! "Le ventre de la bête est encore fécond"

Ecrit par : FG | 02 février 2005

bon, je n'avais pas du tout envie d'aller voir ce film, (mais pas du tout !!) mais vu les points intéresants énoncés sur les différentes affiches et bandes annonce ; vu aussi l'ampleur du débat que cela prend ici, je commence à me dire qu'il faudrait p-être que j'aille y voir de plus près.
KA, tu devrais p-être nous dégoter des entrées gratuites avec ton blog !?!
:-)

Ecrit par : sophiegda | 02 février 2005

FG : Tu nous parles du contenu du film.

Tel n'était pas mon propos : je me suis contenté de comparer les deux versions de l'affiche et de la bande-annonce, des deux manières radicalement différentes de nous "vendre" un même produit selon qu'on est allemand ou français (sans oublier les Polonais ! Elle nous dit pas mal de choses aussi, l'affiche polonaise, non ?)

Ces différences me sont apparues si grandes, qu'il m'a semblé que ça valait le coup d'en parler. Mais je n'ai pas essayé d'analyser le contenu du film.

Je pense que l'affiche et la bande-annonce françaises sont de type "collaborationniste", qu'elles s'adressent à ce qu'il y a de plus vil en nous. Tandis que l'affiche et la bande-annonce allemandes tentent de laver un peuple de sa faute.

De nombreuses critiques ont d'ailleurs indiqué que cette entreprise d'absolution était bien en oeuvre dans le film lui-même. Je n'en sais rien, je ne l'ai pas vu. Seuls les moyens de communication mis en oeuvre pour nous le vendre m'intéressent.

Concernant l'affiche française, j'en remettrai une petite couche ce soir en parlant de la typographie. Mais il me semble que le plus gros de ma démonstration est déjà fait.

Grosse bise, FG, et à très bientôt !

Ecrit par : KA | 02 février 2005

C'est vrai, j'ai été un peu "hors sujet"... mais tant pis et puis comme Alexkidd avait abordé la critique du film, je lui ai emboîté le pas.Dis donc, tu n'as pas vu le film mais tu dis avoir entendu des critiques "affirmant que cette entreprise d'absolution était bien en oeuvre dans le film", honnêtement, je ne crois pas : quelques images (de gamins d'ailleurs) montrent la dévotion d'allemands à leur fürher allant se faire tuer ou se tuant parce que le national-socialisme est vaincu.
En ce qui concerne l'étude des affiches, bravo ! J'apprends plein de choses... Excuse-moi pour le hors-sujet mais j'aime en faire parfois... le blog n'est-il pas l'endroit idéal ?
Merci de nous offrir ce lieu de réflexion... Ca "phosphore" dur et j'aime.
Grosses bises (et moi je t'en fais plusieurs !) et à très très bientôt.

Ecrit par : FG | 02 février 2005