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20 avril 2005
LA CHUTE D'ICARE
Est-ce bien Pieter Bruegel l'Ancien qui a peint cette Chute d'Icare ? Les avis sont partagés et risquent de le rester longtemps, puisque même les analyses scientifiques ne parviennent pas à nous renseigner complètement (voir à ce sujet le lien mentionné au bas de cette page).

Cliquer sur l'image pour la voir en plus grand
La Chute d'Icare de Pieter Bruegel l'Ancien (admettons qu'il en est l'auteur) est inspirée des Métamorphoses d'Ovide :
Dédale exhorte Icare à le suivre ; il lui montre l'usage de son art périlleux ; il agite ses ailes, se détourne, et regarde les ailes de son fils. Le pêcheur qui surprend le poisson au fer de sa ligne tremblante, le berger appuyé sur sa houlette et le laboureur sur sa charrue, en voyant des mortels voler au-dessus de leurs têtes, s'étonnent d'un tel prodige et les prennent pour des dieux. Déjà ils avaient laissé à gauche Samos, consacrée à Junon ; derrière eux étaient Délos et Paros. Ils se trouvaient à la droite de Lébynthos et de Calymné, en miel si fertile, lorsque le jeune Icare, devenu trop imprudent dans ce vol qui plaît à son audace, veut s'élever jusqu'au cieux, abandonne son guide et prend plus haut son essor. Les feux du soleil amollissent la cire de ses ailes ; elle fond dans les airs ; il agite mais en vain ses bras qui, dépouillés du plumage propice, ne le soutiennent plus. Pâle et tremblant, il appelle son père et tombe dans la mer qui reçoit et conserve son nom. (...) La perdrix, sur un rameau, fut témoin de la douleur de Dédale lorsqu'il plaçait dans le tombeau les restes de son fils. Elle battit de l'aile, et par son chant elle annonça sa joie. C'était alors un oiseau unique dans son espèce, on n'en avait point vu de semblable dans les premiers âges. Nouvel hôte de l'air, il devait à jamais, ô Dédale, instruire de ton crime l'univers.
Tout semble si calme, dans ce tableau. Loin de la tragédie décrite par Ovide, on contemple ce petit matin tranquille en oubliant presque de chercher Icare dans un ciel où il est absent.
Notre oeil est ensuite attiré par le laboureur,

et le berger qui est derrière.

Il suit la diagonale du chemin et des sillons,
et plus précisément la badine de l'homme
en rouge jusqu'au cou du cheval,
puis part à droite vers la ville lointaine.

Il longe ensuite l'horizon jusqu'au soleil levant,

avant de rejoindre le grand mât du bateau…

… qu'il parcourt jusqu'à sa base. Continuant sa descente,
il découvre enfin Icare plongeant dans l'eau, tête la première :

Plus bas, il croise la perdrix
perchée sur une branche et le pêcheur.

Le regard remonte à gauche le chemin,
revient enfin à son point de départ en longeant les moutons
qui rappellent les voiles gonflées du navire.

La chute du héros semble ici n'être qu'une anecdote, un détail dans ce paysage bucolique. Le laboureur est penché sur la terre, le berger regarde les cieux, le pêcheur observe les eaux. Ces trois personnages, qui nous guident à travers les trois éléments, s'intéressent peu au destin d'un rêveur, d'un casse-cou qui voulut défier le soleil. Quant aux marins, ils grimpent dans les cordages de leur caravelle sans lui accorder la moindre attention.
Sous le buisson, à gauche, il y aurait le cadavre d'un vieil homme illustrant le proverbe Aucun laboureur ne s'arrête pour la mort d'un homme. Dans le même ordre d'idée, l'épée et la bourse posées à terre, sur le talus devant le cheval, évoquent le proverbe selon lequel Épée et argent requièrent mains astucieuses.
Bruegel a-t-il voulu paraphraser le philosophe humaniste strasbourgeois Sébastien Brant qui, dans son recueil de poèmes intitulé La Nef des Fous*, fustigeait les faiblesses humaines au rang desquelles figure l'ambition excessive ? A moins qu'il ait eu l'intention de stigmatiser l'attitude passive de ses contemporains flamands, face à l'occupant espagnol. Nul ne le saura jamais…
L'ambiance générale du tableau, dans des nuances froides de jaune pâle et de vert, nous affirme qu'il s'agit d'un soleil levant. En effet, un soleil couchant eût baigné les lieux d'une atmosphère rouge orangée, chaude. En outre, les moutons ne sont pas sur le chemin du retour ; ils paissent alors que les marins accomplissent leur première tâche matinale consistant à vérifier et resserrer les haubans.
Si Icare chute à cet instant, c'est pour signifier que son acte fou restera à jamais ignoré et que rien n'empêchera le soleil de se lever, jour après jour. La vanité de l'Homme ne pèse rien face à l'intangibilité de la Nature.
Il y a sans aucun doute, dans la démarche de Bruegel, de l'humanisme teinté de stoïcisme.
Pour renforcer cette interprétation, on pourrait d'ailleurs découper la toile d'une autre manière :
- au premier plan à gauche, une diagonale qui délimite un triangle de terre sombre et stérile ;
- au deuxième plan, une diagonale qui délimite une bande de terre féconde et éclairée ;
- au troisième plan, la mer baignant dans la lumière (sauf à l'endroit où plonge Icare).
Ainsi est confortée cette idée de l'aurore et du jour sans cesse renouvelés, succédant à chaque nuit. L'Homme s'agite, dans l'indifférence du Monde qui l'a précédé et lui succédera.
*La Nef des Fous (Das Narrenschiff) fut publiée en 1494. L'ouvrage, illustré de gravures sur bois attribuées à Albrecht Dürer, connut immédiatement un succès sans précédent. Il fut traduit en plusieurs langues, détrôna un temps la Bible dans le record des ventes. (Ouvrage actuellement disponible aux Editions José Corti.)

De nombreux artistes s'y sont référés, et notamment Jérôme Bosch qui réalisa une petite peinture sur bois énigmatique portant le même titre, visible au Louvre.

La Chute d'Icare est conservée au Musée d'Art ancien de Bruxelles.
Il en existe une seconde version, au Musée David et Alice Van Buuren, à Bruxelles également. Il semblerait qu'il s'agisse là d'une copie d'atelier.

La chimie peut-elle élucider le mystère de La Chute d'Icare ?
Un très instructif document en format PDF est disponible à cette adresse.
06:25 Lien permanent
Commentaires
régal des yeux
Ecrit par : penglobe | 20 avril 2005
Ah! Si ce blog n'existait pas, il faudrait le créer!
Ecrit par : Quilirene | 20 avril 2005
Je relève une incohérence : traditionnellement, les ailes d'Icare se sont disloquées parce qu'en s'élevant il s'est par trop approché du soleil. Or sur le tableau, le soleil se lève, d'onc d'une part il n'est pas "en haut", d'autre part on sort juste de la nuit. Doit-on en conclure que Icare est dans l'eau depuis près de 18h ?
Question subsidiaire : qu'est-ce qui permet de dire que ce soleil est levant et non couchant ?
Ecrit par : Zorglub | 20 avril 2005
On observe d'après la voile du bâteau sur le vent souffle de la terre vers la mer. Si l'on attribue celui-ci à un simple effet thermique, on en déduit que la scène a lieu le matin, la terre étant alors plus froide que la mer.
Ecrit par : M | 20 avril 2005
PRÉCISIONS À PROPOS D'ICARE :
Suite aux questions de Zorglub, je viens d'ajouter quelques paragraphes dans la seconde partie de cette note.
L'ajout commence par :
"L'ambiance générale du tableau…"
Ecrit par : KA | 20 avril 2005
J'aime beaucoup cette peinture et très interessante interprétation comme d'hab.
Ecrit par : steph | 20 avril 2005
Je suis ravi d'avoir pu lire le parcours de lecture de ce tableau.
Ecrit par : Rubempre | 22 avril 2005
RUBEMPRE : Merci pour ce compliment, et bravo pour "le Violon d'Ingres", ce blog que je ne connaissais pas et que j'annexe illico en colonne de gauche !
(Et je promets de ne pas participer aux énigmes picturales:-)
Ecrit par : KA | 23 avril 2005
Votre présentation de ce tableau est très soignée, très pédagogique exerçant notre oeil à se déplacer dans ce tableau. Merci beaucoup.
Nicole Lamboley
Ecrit par : Nicole Lamboley | 24 avril 2005
Félicitations. Avez vous déjà travaillé sur le "dîner chez lévy" du peintre véronèse qui lui valu une comparution devant le tribunal de l'inquisition à l'époque ?
Et aussi avez vous déjà étudié "la nef des fous " de jérôme Bosch
Ca m'intéresserait beaucoup. je vous remercie.
Ecrit par : Dominique Thomas | 14 juillet 2005
Je suis arrivé sur vote site par le plus grand des hasards (recherche d'une toile de maitre pour un travail infographique qui n’a strictement aucun rapport avec la peinture). Je tiens à vous transmettre mes félicitations pour votre étude de cette toile. Votre article a tellement piqué ma curiosité que je ne compte pas en rester là (concernant les "mystères" des œuvres d'antan). Encore bravo !
Ecrit par : Ulysse2k | 17 août 2005
tout d'abbord je tiens a dire que votre blog est vraiment bien fait. Mais il y a une chose que je n'ai pas bien saisi par rapport aux différents plans de ce tableau:
-est ce que le premier plan est uniquement la partie sombre a gauche du tableau ( le talus de terre) ou est-ce que la partie ou se trouve la laboureur en fait encore parti ?
merci d'avance pour votre réponse
Ecrit par : gardul | 02 novembre 2005
GARDUL : le premier plan à gauche, c'est le talus.
Le deuxième plan, c'est la bande de terre labourée avec le laboureur et son cheval.
Un plan intermédiaire est celui du berger.
Le troisième plan est celui de la mer, mais avec, là aussi, un plan intermédiaire qui est celui du bateau.
En fait, on peut découper l'image en trois ou cinq plans.
C'est juste une question de choix, ça dépend jusqu'où on veut pousser l'analyse.
Ecrit par : KA | 02 novembre 2005
merci pour la reponse j'avais un doute mais maintenant je comprends
merci beaucoup
Ecrit par : gardul | 03 novembre 2005
je tien a dire ke c un tres bon blog moi ki devai faire des recherche sur le tableau je suis combler c tres complet
Ecrit par : max | 03 décembre 2005
vous pourier nous donné des précision :
Quelle couleur dominé?
Comment et organisé le tableau plu concretement?
De quelle oeuvre c t'il inspiré?
Ecrit par : sanches | 08 décembre 2005
SANCHES : Achète-toi des yeux et un cerveau, puis relis ce qui précède…
Ecrit par : KA | 08 décembre 2005
Ce tableau et les commentaires qui y sont associés m'ont véritablement émerveillés.
Je tenais à vous féliciter pour ce site qui s'inscrit dans la tradition des études de daniel arasse.
Les peintures et autres oeuvres d'art trouvent dans ses explications une saveur teintée de suspens.
La peinture flamande est réjouissante car elle allie facéties précisions et luminosité. elle est audacieuse, irréverencieuse et ne peut que surprendre les contemporains par le souffle inoui de liberté qui la guide. Prenons -en de la graine, à l'heure où la publication de caricatures de mahomet ont provoqué la mort de pluieurs personnes..
Ecrit par : pox | 28 février 2006
Jai une question : L'univers est - il clos ou ouvert?
(élève de seconde)
Ecrit par : Marielle | 15 mars 2006
MARIELLE : Euuh… t'as vu la ligne d'horizon ? Conclus toi-même…:-)
Ecrit par : KA | 15 mars 2006
Clos ou ouvert ?... faut voir.
Ecrit par : nic | 15 mars 2006
MARIELLE (bis) : Maintenant que tu as conclu que c'était un monde ouvert, regarde le trajet tracé en rouge. C'est une boucle… et donc un monde fermé.
Ouvert, et fermé.
Ah c'est pas simple, la peinturlure ;-)
Ecrit par : KA | 16 mars 2006
Zut, et le lien PDF me renvoie sur cette page... Un univers ouvert que notre monde referme?
Ecrit par : sic | 16 mars 2006
SIC : Le lien vers le fichier PDF est réparé.
Ecrit par : KA | 16 mars 2006
:-) merci.
Ecrit par : sic | 16 mars 2006
que pense icare lors de sa chute?
Ecrit par : sophie | 13 décembre 2007
Sophie : Icare pense : "et mdr..." ;-))
Ecrit par : Micheline | 13 décembre 2007
"Que pense icare lors de sa chute?"
Il pensa "sang chaud", comme Sancho Pança. ;-)
Ecrit par : untel | 13 décembre 2007






