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14 juin 2005
LA PETITE FILLE QUI MARCHAIT SUR LES LIGNES
Ce livre raconte l'histoire d'une enfant qui marche sur les lignes du trottoir, en faisant bien attention de ne pas les rater. Parce que sinon c'est la chute dans un gouffre, au fond duquel est tapi un monstre affamé.
L'album commence par une illustration de couverture nous montrant une ville avec une ligne jaune et une enfant marchant dessus. Cette image fait ouvertement référence à Paul Klee.
Cliquez sur les images de l'album
pour les voir en plus grand

Maisons et soleil rappellent en effet le Ballon rouge,

pendant que la petite fille en forme de pictogramme a quelque ressemblance avec les Danses sous l'emprise de la peur :

La page de garde rouge du livre précise cette intention dans la dédicace apportée par l'auteur : Pour Rémi Smits, cette PolKa.
PolKa, Paul K., Paul Klee…
Plus loin, l'illustrateur a lui aussi revendiqué cet hommage de manière cryptée. J'y reviendrai.
La première double page nous propose le jeu et ses règles. Si la partie la plus à gauche de l''image est la continuation colorée de la précédente, la suite nous entraîne dans une ville où les lignes bleue, jaune et rouge (les trois couleurs primaires) font penser à Mondrian. La ligne jaune descend, puis grimpe au sommet de la page de droite.

Dans la deuxième double page, le danger se précise : rater la ligne signifie la mort, représentée par un monstre à tête de chat ou de diable.
La ligne jaune débute tout en haut à gauche, elle est dans la continuation de la page précédente. C'est ainsi que le lecteur pourra la suivre du doigt d'une page à l'autre, sans qu'il n'y ait jamais de rupture.

Le monstre est une citation, probablement la plus explicite, d'une oeuvre très célèbre de Paul Klee : Senecio.

Dans son jeu, la petite fille perd parfois l'équilibre. Les lignes le suggèrent. La rouge évoque la chute fatale, la jaune signifie cette perte d'équilibre puis le rétablissement.

Plus loin, elle prend de l'assurance, se met à courir sur des lignes de piste de course à pied. Verte, elle trottine. Orange, elle accélère. Rouge, elle file telle une fusée.
Vert, orange, rouge. La petite fille, en forme de pictogramme lumineux à l'attention des piétons qui veulent traverser, prend les couleurs à rebours.
La vitesse qu'elle acquiert est également suggérée par le défilement de la ligne de maisons à l'horizon.

Elle court maintenant dans la ville, par-dessus les toits.

Là encore, référence au maître, à sa Nuit bleue et à son Jardin oriental :


La petite fille a cessé sa course, elle marche sur un pont au-dessous duquel court une rivière poissonneuse. Mais parmi les poissons, en bas à droite, veille le monstre…

Des poissons et des flots, issus du Poisson d'or :

Elle dessine des pays imaginaires ainsi qu'une clé, coincée entre masque et sapins. C'est ici que l'illustrateur adresse sa révérence à Klee, Paul.

Ces dessins agencés de manière circulaire font écho au calendrier aztèque :

Puis la ligne devient horizon, le soleil se couche et son reflet est une reprise du monde tracé à la craie verte dans la double page précédente. Le soleil, la Terre. Plus loin, les mots qui accompagnent la petite fille la précèdent et entrent dans la maison.

Le soleil est emprunté au Prince noir, tandis que les maisons ressemblent à d'innombrables maisons de Klee, telles celles de Tempelviertel von Pert.


Sa promenade se poursuit sur d'autres lignes…

… d'autres carrés que Klee a appelés Anciens sons :

Quand elle prend une forme discontinue, cette ligne de vie en hésitation devient signe de cardiogramme. La vie, la mort, et les trois fondamentales sans lesquelles aucune couleur n'existe : bleu, jaune, rouge.

De nouveau continue, la ligne prend ensuite la forme d'une empreinte digitale ou trace les années de vie d'un arbre. Mais attention : en son centre veille, encore et toujours, le monstre diabolique.
Jusqu'au moment où…

La typographie de la page de gauche, qui n'a jamais cessé de suivre la petite fille dans son périple, devient chute de feuille morte.
On la voit à droite qui tombe dans le vide en devenant orange et la ligne jaune, la ligne de vie, s'effiloche derrière elle. Jaune, orange, feuille morte avalée par l'obscurité, par le néant, mais pas par un monstre.
Elle ne voit même pas d'yeux là-dedans (même pas Dieu là-dedans) et son rêve de chute, son rêve de mort, s'en va rejoindre l'ordinaire, celui des rêves qu'on a tous faits.

Le sommeil et la nuit mordent un peu sur la page de droite mais pas de doute, la petite fille redevenue verte s'est réveillée. Est-elle déçue ? Même pas ! Son attitude sautillante, souriante, nous rappelle que tout ceci n'est qu'un jeu, le jeu de la vie, de la mort, des peurs qu'on se fait pour s'assurer qu'on est bien là sur cette terre, bien vivant.

Marcher sur les lignes, ne pas rater la ligne sous peine de tomber dans le néant, est un jeu solitaire ayant le diable comme adversaire et la mort pour complice.
Jouer à la marelle est un jeu de groupe dans lequel, partant de la terre, il faut éviter de marcher sur les lignes si l'on veut monter au ciel.
De la terre à l'enfer ou de la terre au paradis, deux jeux de mort, deux jeux de vie.

Pour cette dernière double page, l'illustrateur n'a pas convoqué Paul Klee mais son ami Vassili Kandinsky, avec Ciel bleu et Composition X :


L'album se referme sur la quatrième de couverture, qui nous montre un écheveau de pensées confuses au-dessus de la tête de la petite fille. Puis, de cette confusion naît une ligne, jaune. Elle court vers la droite, rejoint la première de couverture, et l'histoire recommence…

La petite fille qui marchait sur les lignes,
écrit par Christine Beigel et illustré par Alain Korkos.
Publié aux Editions MØTUS.
Une intervioue des auteurs par là.
22:15 Lien permanent
Commentaires
Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre !
Ecrit par : Zorglub | 14 juin 2005
Très intéressant tout cela. Un bien beau livre. Très "référencé". Bravo. cela me donne envie de le lire maintenant. Belle promotion...
Pour le quiz pictural, il faut attendre que d'autres élèves participent. Car, je l'ai remarqué, c'est toujours les mêmes qui veulent jouer, il faut faire "circuler la parole"... Mais bon, cela revient toujours, c'est comme un boomerang...
Ecrit par : Rubempre | 15 juin 2005
La magie d'internet a encore frappé.
Une oeuvre expliquée par son auteur.
Merci beaucoup pour ce moment, je l'achète dés que possible!
Ecrit par : Lawrence | 15 juin 2005
A TOUS : Aujourd'hui 15 juin 2005, la Boîte à Images fête ses six mois d'existence.
Avec 156 notes,
plus d'un millier de commentaires,
102 500 visiteurs uniques,
128 000 visites,
351 000 pages visitées.
Voilà pourquoi, hier et avec quelques heures d'avance, je me suis permis de rédiger une page un tantinet promotionnelle dans laquelle j'évoquais mon travail. Une note sur cent cinquante-six, dans une blogosphère où l'occupation principale consiste à parler de soi.
Vivement le 15 décembre prochain, que je vous parle d'une autre de mes productions ;-)
Ecrit par : KA | 15 juin 2005
Extra ! Merci K-Lain. Je me demandais comment j'allais pouvoir expliquer à Coralie-Rojan tout ce qui se cachait entre les lignes et si j'aurais assez d'années devant moi pour bien chercher et trouver. Eh bien, voilà. Tout est là.
Et les albums suivants ? C'est pour bientôt ?
Ecrit par : s_cl | 15 juin 2005
Très intéressant. Moi j'ai toujours pensé que Paul Klee avait inspoiré les shadoks. (http://guybrushblog.jexiste.be/index.php/2004/03/10/44-shadokerie-1)
Ecrit par : guybrush | 15 juin 2005
GUYBRUSH : Très bien vue, l'analogie Shadoks / "la machine à gazouiller" de Klee !
Ecrit par : KA | 15 juin 2005
S_CL : C'est mal parti, pour la suite…
Voir ci-dessous ce qui se vend et ce qu'attendent les éditeurs :
http://www.electre.com/Vitrine.asp?VitrineType=3
Ecrit par : KA | 15 juin 2005
KA : tu n'as pas à te justifier de nous avoir présenté avec talent et fait la promotion de "La petite fille..." ; compte tenu de la politique éditoriale, il faudrait que chaque écrivain jeunesse... et les autres... enfin les moins nombrilistes et plus talentueux, en littérature "adulte", en prennent de la graine. C'est aussi l'objet d'un blog, comme tu le précises. Merci en tout cas pour cette analyse pédagogique de véritable lecture littéraire.
Ecrit par : FG | 16 juin 2005
vu!
et apprécié!
encore merci , oh talentueux Monsieur Ka!
Ecrit par : penglobe | 08 juillet 2005
découverte de votre site en cherchant des images des tableaux de Paul Klee, dont le Prince noir ; très belle l'histoire de la petite fille qui marchait sur les lignes et magistrale vos
illustrations qui sont de fait des tableaux à part entière
ravie de vous avoir rencontré par hasard et pour garder le contact retenir mes coordonnées et fil de discussion ...
Ecrit par : FREDERIQUE MARCHI | 24 janvier 2006
Coucou les artistes,
j'ai adoré les précisions de la boîte à images sur la petite fille qui marche... ça met de l'eau à mon moulin pour le projet d'Artothèque de l'école maternelle de ma fille...
Ecrit par : Chritsine Tichit | 13 mars 2006
Deux bonnes raisons de ne pas offrir La petite fille qui marchait sur les lignes.
J’ai offert un exemplaire à ma nièce (5 ans). Après première lecture, elle l’a élu illico 2ème livre préféré (difficile de rivaliser avec ça : http://www.snuipp.fr/article.php3?id_article=3363 ). Donc, à priori, un cadeau réussi. Oui, sauf que je passais le week-end chez les parents de la miss, qui n’a rien trouvé de mieux que de me faire lire le bouquin dix fois (ça va encore, c’est un très beau livre) et, entre deux lectures, de me faire marcher sur les lignes. Sauf que, dans une maison où le sol est carrelé, des lignes, y en a plein : elle avait pas compris, on dirait, qu’il n’y a pas de monstre à apparaître si on la rate, la ligne. Ca va pas de donner des idées comme ça aux enfants ?? ils n’en ont pas assez, dis, M’sieur Ka, des idées idiotes ???
Quand mon autre nièce (trois ans bientôt) a débarqué chez moi, ouh, la la, j’ai planqué MON exemplaire de La petite fille, et on est allé ensemble choisir des livres à la bibliothèque, plus adaptés à son age. Sauf qu’une fois rentrée, elle en a vite eu marre, des livres empruntés à la bibli et elle a farfouillé dans mes livres pour enfants. Elle est tombé sur la Petite fille et zou, rebelote, j’ai raconté l’histoire. Pas trop inquiète, hein, y a pas de carrelage, chez moi. Sauf que, je sais pas pourquoi, je lui ai montré l’idée de l’auteur : tu commences par la fin du livre, tu suis la ligne jaune, et zou, tu parcours tout le livre, le doigt sur les pages. Oui mais… A la fin, quand tu le fermes, le livre, ben, il recommence. Elle, elle a trouvé l’idée formidable. Et les enfants, avant de se lasser d’un truc qui les amuse, tu peux attendre longtemps… On l’a lu quinze fois, aussi, le bouquin : je sais pas pourquoi, elle trouvait plus drôle de faire ça pendant que je lisais l’histoire : sans le son, ça marchait moins bien… Mais comme elle est petite, elle mettait beaucoup, beaucoup de temps à suivre la ligne « sillon tourbillon ». Bref, si vous voulez faire plaisir à vos enfants, bonne idée, hein, ce bouquin, surtout que l’histoire est belle et ça se termine par une superbe marelle. Mais prévoyez du temps, aussi ;-)
Sans rancune, hein, M. Ka ? je vais aller acheter où vont les ombres - et je l’enverrai par la poste ;-)
Ecrit par : laurence | 09 août 2006
LAURENCE : Chais pû quoi dire, là… arg !
Ecrit par : KA | 09 août 2006
Je viens de relire la présentation de ce bouquin que j'avais survolée lors de ma découverte du blogue.
Paul Klee n'est pas un peintre qui m'attire au premier abord, mais vu sous cet angle, c'est tout autre chose.
Moi aussi, j'ai beaucoup joué à la marelle et je marchais en équilibre sur les bordures de trottoir avec défense de mettre le pied dans le caniveau...
Dommage, je ne pourrai pas me trouver à Montreuil.
Ecrit par : Micheline | 25 novembre 2006
Tout ceci est tres bien, à part une chose : l'usage du Comic Sans comme typographie... fort dommage. Voir ici : http://bancomicsans.com/
Ecrit par : theolonews | 26 mai 2007







