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23 juillet 2005
INDISCRÉTIONS
Vermeer offre à notre regard des scènes volées, observées par un spectateur indiscret soulevant un rideau et se faisant parfois surprendre. La hauteur du point de fuite nous révèle que souvent, sinon toujours, ce spectateur, ce voyeur, est courbé, voire accroupi. S'il était debout, le point de fuite - déterminé par la hauteur de son oeil - serait placé bien plus haut.

Le colllier de perles

L'atelier

La jeune fille au verre de vin
Hopper nous livre, lui aussi, des scènes entre-aperçues, des intimités surprises. Chez l'américain, le point de vue est généralement situé plus haut. Arrêt sur images, happées par le regard d'un voyageur de métro aérien.

Night in the EL Train, eau-forte

Night Windows

Office at Night
A propos de Office at Night, Hopper déclara :
Cette image m'a probablement été inspirée par mes voyages nocturnes dans le métro aérien de New York, par mes coups d'oeil jetés sur ces bureaux fugaces qui ont frappé mon esprit. Mon but était d'essayer de représenter un bureau vide situé en hauteur, avec son matériel si important pour moi.
On rapproche ordinairement cette toile 'une oeuvre peinte par Degas :

la Bourse au coton de la Nouvelle-Orléans
Le lien entre ces deux oeuvres est évident : Hopper vécut à Paris dans sa jeunesse et fut très marqué par Degas dont on retrouve des traces dans plusieurs de ses toiles.
Toutefois, il est plus intéressant de comparer Office at Night avec deux oeuvres de Vermeer :

Gentilhomme et dame buvant du vin

la Jeune fille au verre de vin
Dans ces deux toiles, Vermeer nous décrit un homme en train de séduire une femme vêtue de rouge dans une pièce jaune. La lumière du jour entre par la fenêtre à gauche, la femme est assise, l'homme est debout.

Avec Office at Night, Hopper traite le sujet de manière inverse : une pièce éclairée par une source indéterminée, avec une fenêtre à droite. Ajoutons une lampe de bureau et, peut-être, le passage d'un métro aérien signalé par le rectangle de lumière inscrit sur le mur. C'est l'homme qui est assis. Il est indifférent au charme de sa secrétaire, dont les formes généreuses mises en valeur par le rectangle de lumière sont un appel explicite, presque un cri.
Connivence d'un côté, indifférence de l'autre. On notera la pruderie empreinte de protestantisme qui interdit à Hopper d'évoquer dans son commentaire le véritable sujet de son tableau! On notera également qu'il met en avant le matériel de bureau (lampe, classeur métallique, machine à écrire), objets métalliques et froids en opposition avec les objets chauds couramment représentés par Vermeer : assiette de fruits, verre de vin, pichet de terre, lourde nappe, tapis, instruments de musique.
Qu'on reproduise le thème d'un prédécesseur ou qu'on en prenne l'exact contre-pied revient au même : on fait acte d'allégeance, on cite en référence.

Room in New York
Room in New York procède également de ce mécanisme, celui de la vision fugitive d'un voyageur dans le métro aérien. On peut aussi rapprocher/opposer cette oeuvre avec la Leçon de musique de Vermeer.

La Leçon de musique
Deux femmes vêtues de rouge assisses à droite dans une pièce aux murs jaunes ou ocres. Comme dans la Jeune fille au verre de vin, celle de Vermeer découvre le spectateur indiscret alors que celle de Hopper, rongée par l'ennui ou la déception*, n'en a que faire.
Deux hommes lisant. Celui de Vermeer est en communion avec la femme, celui de Hopper est plongé dans sa lecture solitaire.
Une table carrée recouverte d'une nappe avec un instrument de musique, une carafe de Delft et un verre de vin rouge chez Vermeer. Une table ronde avec un pauvre petit napperon chez Hopper.
Un instrument de musique également, mais un piano rappelant les femmes au clavecin si souvent représentées par Vermeer.
Ajoutons en outre la bande verticale à l'extrême gauche, ombre ou colonne ; les carreaux de la fenêtre ; le siège ; la cage à oiseaux devenue tableau ; l'angle du mur ; le grand tableau transformé en porte.
Les deux oeuvres se répondent.
_____
* Il y a en effet, très probablement, de la déception chez cette femme. Elle a revêtu une modeste robe de soirée avec un noeud sur l'épaule droite, un dîner au restaurant fut peut-être envisagé, mais l'homme aura écarté cette proposition. Tête baissée, le poids du corps reposant sur son coude gauche, elle pianote, abattue, vaincue.
D'autres oeuvres de Hopper rappellent indubitablement Vermeer. Chez le hollandais, de nombreuses femmes dans des pièces éclairées par une fenêtre à gauche. Chez l'américain, des femmes dans des pièces presque toujours éclairées par une fenêtre à droite.

Eleven a.m.
Chez le premier, une dentellière.

La Dentellière
Chez le second, une femme assise devant sa machine à coudre près de la fenêtre.

East Side Interior, eau-forte
On pourrait continuer longtemps ainsi.
S'il faut considérer la peinture de Hopper à la lumière des impressionnistes français et à celle des tenants de l'Ashcan School (j'y reviendrai un de ces jours), n'oublions pas Vermeer et ses femmes intemporelles, qu'un voyageur newyorkais captera un soir d'été dans le fracas du métro aérien.
22:40 Lien permanent
Commentaires
il me semble qu'Hopper, qui a beaucoup fréquenté les salles de cinéma, a adopté le cadrage de la camera...
Ecrit par : MC | 24 juillet 2005
Euh… Finalement, la panne de modem = fenêtre thérapeutique :o)
Dans mon scénario, l’indifférence de l’homme s’explique facilement : dans « office at night », il découvre la lettre de licenciement qui vient de lui être remise, et « dans room in New York », il parcourt fébrilement les offres d’emploi, tandis que sa femme atterrée, réalise qu’elle va devoir se séparer de son piano (sniff).
Ecrit par : MiniPhasme | 24 juillet 2005
MC : Exact pour les cadrages cinématographiques.
Voir MUSIQUE DE L'ENNUI à l'adresse :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2005/05/01/musique_de_l_ennui.html
et NIGHTHAWKS à l'adresse :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2005/01/16/nighthawks.html
Dans l'autre sens, voir PETIT JEU HITCHCOCK et la note suivante à l'adresse :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2004/12/18/petit_jeu_hitchcock.html
et LES MOISSONS DU CIEL à l'adresse :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2005/06/11/les_moissons_du_ciel.html
Mais pour les toiles présentées ci-dessus, point de références cinématographiques. Sauf pour "Night Window".
Ecrit par : KA | 24 juillet 2005
toujours au top, Mister Ka, à ce que je vois!
Ecrit par : penglobe | 24 juillet 2005
pour les ignares, une petite explication sur le point de fuite peut être ? j'avais lu qq chose là dessus, mais le point où tu le situes ne m'apparait pas comme une évidence, c'est donc sûrement que l'explication n'était pas bonne ou que je l'ai oubliée ou mal comprise. Merci !
Ecrit par : pasclaire | 24 juillet 2005
PASCLAIRE : Point de fuite et perspective auront une explication ce soir dans les commentaires. Ptêtre même un article pour de vrai, tiens, si j'ai le courage :-)
Ecrit par : KA | 24 juillet 2005
j'ai trouvé une video très interessante sur Hopper:
http://www.roland-collection.com/rolandcollection/section/19/fr_546.htm
où l'on a même un échantillon de sa voix et des croquis préalables à certains tableaux que l'on a vu ici
anyways, c'est un de mes peintres favoris !
un autre : Richter...
Ecrit par : MC | 24 juillet 2005
LE B.A-BA DE LA PERSPECTIVE : On trouvera de succintes mais intéressantes explications aux adresses suivantes :
http://www.randocroquis.com/laperspective.htm
et
http://www.cap-sciences.net/site.asp?url=edito.asp&site=dossierspedago&page=electricite&frame=web
Il s'agit là d'un document PDF à télécharger.
La première partie concernant la perspective cavalière est à survoler très vite, la seconde partie traitant de la perspective à point de fuite est à lire attentivement.
Ensuite, s'il y a toujours des questions, je peux répondre…
Ecrit par : KA | 25 juillet 2005






