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31 juillet 2005

LA NEF DES FOUS DE JÉRÔME BOSCH

Jérôme Bosch (ou plutôt Hieronymus s'Hertogenbosch) est né vers 1450 et mort en 1516. Il s'appelait en vérité Hieronymus van Aken, du nom de la ville originaire de sa famille : Aachen (Aix-la-Chapelle, en Allemagne). Pour se différencier de ses parents qui étaient probablement peintres eux aussi, il prit le nom de sa ville natale, Hertogenbosch (Bois-le-Duc, dans la province du Brabant néerlandais).

Sa formation de peintre et son style, si particulier, n'ont cessé d'intriguer les historiens. D'autant plus que nombre d'oeuvres ont disparu et que sa biographie ne nous est que partiellement connue. Cependant, il ne faudrait pas voir dans Bosch un artiste hors du temps, une espèce de Martien dont les oeuvres ne se raccrocheraient à aucune tradition. Bosch est à la charnière reliant les Primitifs flamands et la renaissance nordique. J'en parlerai peut-être plus longuement un de ces jours.


Pour l'heure, jetons un oeil sur la Nef des Fous.


Cliquez sur les images pour les voir en plus grand




Cette peinture à l'huile sur bois, peinte vers 1494-1500 et visible au Louvre à Paris, mesure 57,8 x 32,5 cm. Elle est inspirée par La Nef des Fous (Das Narrenschiff), un recueil de poèmes satiriques de l'alsacien Sébastien Brant publié en 1494. L'ouvrage, illustré de gravures sur bois attribuées à Albrecht Dürer, connut immédiatement un succès sans précédent. Il fut traduit en plusieurs langues, détrôna un temps la Bible dans le record des ventes.

(Une réédition est actuellement disponible aux Editions José Corti.)

Quelques années plus tard, le philosophe Érasme reprendra ce thème (voir la Duchesse d'Alice).

Au sujet de Sébastien Brant, voir également mon article consacré à la Chute d'Icare par Bruegel.




Gravure de Dürer pour Das Narrenschiff
de Sébastien Brant




Le sujet traité par Bosch est la folie des hommes, personnifiée par des laïcs et des membres du clergé. Cette folie se manifeste ici par la condamnation de la gourmandise grâce à une mise en scène puisant dans les traditions folkloriques flamandes.

Il y avait, au XVème siècle, une confrérie carnavalesque nommée la Barque bleue (De Blauwe Schuit). Cette bande de hors-la-loi bons vivants fut célébrée en 1413 dans un poème de Jacob van Oestvoren intitulé De Blauwe Scuut.

Il existe toujours à Louvain, en Belgique, un très agréable café nommé De Blauwe Schuit où l'auteur de ces lignes vida forces chopes…

A propos de ce bistrot, le site beeradvocate.com donne (en anglais) de très intéressantes informations concernant la naissance de cette confrérie de la Barque bleue.

Le thème du Blauwe Schuit fut ensuite repris par plusieurs artistes dont Bruegel, qui s'en inspira pour des gravures.



Le mât de la barque est, grâce au poulet qui y est suspendu, transformé en mât de Cocagne. L'oriflamme ornée d'un croissant de lune est l'emblème d'une autre confrérie carnavalesque, celle des lunatiques.






Sur la barque se tiennent - entre autres- un moine franciscain, une nonne et trois laïcs tentant de croquer un gâteau suspendu. La nonne joue du luth, peut-être symbole de luxure comme le sont les cerises disposées dans l'assiette.






Un fou boit dans une écuelle, un passager vomit, une cuiller sert de gouvernail.






Un homme dissimulé dans des fourrés s'apprête à dérober le poulet suspendu. À cet aliment gras de Carnaval répond un aliment maigre de Carême : le poisson accroché sur une branche à droite de la tête de l'homme vomissant, dont on ne voit qu'une faible partie.






Au sommet du mât sont accrochés des rameaux de noisetier. Dans ses branches se tient un hibou. Cet animal est, selon la tradition flamande de l'époque, le symbole à la fois de la folie et de la sagesse. On l'associe souvent au miroir, symbole de la vanité.






En ce temps-là existait en Flandre et en Allemagne un personnage de légende nommé Tyl Uylenspiegel, dont les facéties étaient connues de tous (la première trace écrite de ses aventures date de 1515). Son nom, Uylenspiegel, est composé de hibou (uyl en flamand et eule en allemand) et miroir (spiegel dans les deux langues). Ce personnage de fiction servait de défouloir à un peuple flamand qui eut à subir l'occupation espagnole, la Réforme et la Contre-Réforme. Il disait tout haut ce que chacun pensait tout bas, stigmatisait les folies et les injustices, incarnait la résistance face à l'occupant.

En 1867-1868, le belge Charles de Coster reprendra ce héros pour écrire un roman fameux : La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs.


Une adaptation cinématographique sera faite en France en 1956 sous le titre de Till l'Espiègle. Avec Gérard Philipe dans le rôle principal, qui signera également la mise en scène.



Mais revenons à Bosch !

Les branches du premier plan et le hibou ont, de toute évidence, été ajoutés a posteriori. Les feuilles ne sont pas dessinées de la même manière et la couleur est différente. Certains historiens, en se basant sur un dessin que possède le Louvre où ne figure pas l'oiseau, pensent que cet ajout a été fait par un élève de Bosch. Mais cet argument ne tient pas, si l'on considère que le dessin en question présente plusieurs autres différences avec la peinture :






- très peu de branches au sommet du mât
- oriflamme à la forme différente
- orientation différente de la planche servant de table
- plis différents au bas de la robe du moine.

Si les rameaux de premier plan et le hibou ont été ajoutés plus tard, peut-être est-ce par Bosch lui-même. D'autant plus qu'on l'a vu, ce hibou symbolisant la folie dénoncée illustre à merveille le sujet traité.

Voici un élément qui pourrait, plus ou moins, prêcher en faveur de cette hypothèse :




Dessin à la plume bistre,
Graphische Sammlung, Albertina, Vienne



Sur ce dessin préparatoire au troisième volet du triptyque du Jardin des Délices, on peut distinguer un hibou perché sur un arbre. L'animal semble bien être de la même main que celui de la Nef. Mais rien n'est sûr !

Une seule certitude en ce domaine, celle que la Nef des Fous de Jérôme Bosch recèle encore bien des mystères.



Tentative d'historiographie de la Nef des Fous

De récentes recherches basées sur la dendrochronologie (l'étude des panneaux de bois) nous indique que la Nef des Fous est probablement l'une des parties d'un triptyque vendu en morceaux au XIXème siècle. Le panneau de gauche serait constitué de la Nef surplombant l'Allégorie des Plaisirs, tandis que le panneau de droite serait la Mort d'un Avare.

On ne sait rien du panneau central mais on pense que le Colporteur, anciennement nommé l'Enfant prodigue, serait l'un des morceaux du revers du triptyque (sauf que je ne vois pas bien où irait ce morceau, il faudrait qu'on m'explique).





L'Allégorie des Plaisirs,
New Heaven Yale University of Art Collection




La Mort d'un Avare,
National Gallery of Art de Washington




Le Colporteur ou l'Enfant prodigue,
Museum Boymans-Van Beuningen de Rotterdam


Les saligauds qui ont démembré ce retable ont retaillé le Colporteur dans une forme octogonale. On notera sa forte ressemblance avec les volets extérieurs du triptyque du Chariot de foin :




Triptyque du Chariot de foin (fermé),
Musée du Prado, Madrid
(une réplique authentique est conservée
par l'Escurial de San Lorenzo)




Liens


Le texte intégral du roman de Charles de Coster est téléchargeable ici, sur le site de la Bibliothèque universelle.


Bibliographie


Tout l'oeuvre peint de Bosch
par Walter Bosing, Taschen Éditions




l'ABCdaire de Jérôme Bosch
Éditions Flammarion





Et puis, même si ça n'a rien à voir, toute la série de romans policiers de Michael Connelly publiés aux Éditions du Seuil dans la collection Points, qui met en scène un flic de Los Angeles baptisé Hieronymus Bosch !



00:05 Lien permanent

Commentaires

Surprenante étymologie de « carnaval » dans le TLFI : du lat. médiév. carnelevare bien attesté en Italie du Nord au XIIe s. composé de carne « viande » et de levare soit au sens d'« ôter » (cf. le type concurrent en Italie carne laxare) soit par altération plaisante des formules jejunium levare « soutenir un jeûne » (ds BLAISE) ou jejunium levare de carne « s'abstenir de viande » (ds NIERM.). L'attest. de 1268 pourrait être due à une relation locale avec des commerçants toscans. Le sens premier aurait donc été « [entrée en] carême », puis « veille de l'entrée en carême » par une évolution sém. parallèle à celle de carême prenant.

Un centre national de recherche sur les primitifs flamand, créé en 1949, a étudié l’Agneau mystique de Van Eyck en 1950-51. Et Bosch ? A-t-on passé ses panneaux aux rayons x ? Nul doute que ses repentirs pourraient nous apporter de belles surprises…

Ecrit par : MiniPhasme | 31 juillet 2005

MINIPHASME : il existe une abondante bibliographie relative à l'histoire du carnaval. Quelques titres, puisés dans ma bibliothèque (je ne sais pas s'ils sont tous disponibles actuellement, ça m'étonnerait) :

"Le Carnaval" par Julio Caro Baroja,
Bibliothèque des Histoires, Gallimard

"Le Carnaval" par Claude Gaignebet & Marie-Claude Florentin, Le Regard ee l'Histoire,
Ed. Payot

et tois ouvrages dont les thèmes sont voisins :

"Aspects de la marginalité au Moyen Age", collectif,
Ed. de l'Aurore

"Culture et marginalités au XVIème siècle", collectif,
Ed. Klincksieck

"Géants et Gueux de Flandre" par Frédérick Tristan,
Ed. Balland.

Ecrit par : KA | 31 juillet 2005

mister Connelly fait souvent référence au peintre ...quand il se trouve un (rare) personnage qui le connaisse ;-)

Ecrit par : penglobe | 31 juillet 2005

PENGLOBE : Voui voui, même que dans un des romans, on apprend que Bosh a "le Jugement dernier" (il me semble) punaisé dans un de ses placards.

Ecrit par : KA | 31 juillet 2005

Merci, pour cette liste ! Je trouve le tableau de Brueghel l’Ancien, le Combat de Carnaval et de Carême peint en 1559, vraiment jubilatoire !

La signification de la chouette dans l’emblématique humaniste est étonnante…

Dans le double portrait peint par Cranach l’Ancien (1502) à l’occasion du mariage de l’humaniste viennois Cuspinian et de sa femme, on peut remarquer que le hibou survole… l’homme ! Alors, sagesse ou ignorance ?)

La femme hérite du perroquet, symbole marial, donc signe de la chasteté et de la pureté. Dans son ciel je crois également distinguer un faucon qui s’offre un malheureux héron.

Le héron, que l’on peut voir sur le « dessin préparatoire au troisième volet du triptyque du Jardin des Délices », a connu son heure de gloire sous l’antiquité :
« Le héron, au temps d'Aristote, était plein d'industrie et de sagacité. L'antiquité le consultait sur le beau temps, l'orage (...). Déchu au moyen âge, mais gardant sa beauté, son vol qui monte au ciel, c'était encore un prince, un oiseau féodal; les rois voyaient en lui une chasse de roi et le but du noble faucon. ».
MICHELET, Oiseau, 1856.

http://images.google.fr/imgres?imgurl=http://virtualart.admin.tomsk.ru/cranach1/cran1-21.jpg&imgrefurl=http://virtualart.admin.tomsk.ru/cranach1/p-cran1-21.htm&h=800&w=588&sz=135&tbnid=nESmOAd6FioJ:&tbnh=142&tbnw=104&hl=fr&start=4&prev=/images%3Fq%3DCuspinian%2Bcranach%26svnum%3D10%26hl%3Dfr%26lr%3D%26rls%3DDVXA,DVXA:2005-17,DVXA:fr%26sa%3DN

http://www.topofart.com/painting.php?id=3140

Ecrit par : MiniPhasme | 01 août 2005

Monsieur Ka est toujours incollable ;-)

Ecrit par : penglobe | 01 août 2005

PENGLOBE : "Monsieur Ka est toujours incollable"
Comme le riz. L'eusses-tu cru ?

Ecrit par : KA | 01 août 2005

Je suis professeure au Bresil et cette étude etait trés important pour moi. Je ne trouve jamais quelque chose comme ça en portuguais. Je vous remercie. Maria Cláudia

Ecrit par : Maria Cláudia Magnani | 31 août 2005

je travaille sur Carnaval Carême e je suis interessé par l'analyse du tableau de Bosch. Je connais les livres que vous indiqué et j'aimerai savoir plus sur ce theme dans l'art.

Ecrit par : maria josé palla | 28 novembre 2005

MARIA JOSE P. : Voir là :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2005/10/18/le-combat-de-carnaval-et-careme-de-bruegel-1.html

et la suite…

Ecrit par : AK | 29 novembre 2005

merci pour cete étude de la nef des fous. Le compositeur de musique contemporaine Karol Beffa vient de créer une pièce musicale intitulée "la nef des fous" en s'inspirant du tableau de Bosh. Cette pièce a été commandée par le public mélomane de Pau et a été jouée en première mondiale parl'orchestre de Pau (64) sous la baguette de Fayçal Karaoui le 23 mars 2005. J'y étais. C'était magique.

Ecrit par : jeannette bessonart | 24 mars 2006

On a le droit d'envoyer un premier commentaire 18 mois plus tard? Et pas à propos de peinture en plus? Bon, alors, mais c'est bien uniquement pour être désagréable, hein: pas de chance, "Le Poète" est l'un des romans de Michael Connelly dans lesquels le héros n'est pas Harry Bosch... C'est en revanche le cas en particulier pour "L'oiseau des ténèbres" dans lequel l'enquête tourne autour de l'homonymie du policier avec le peintre, cet oiseau des ténèbres étant justement la chouette des tableaux de Bosch.

Ecrit par : Billy | 30 août 2006

Superbe !!! (quand je lis ça j'ai l'impression de devenir intelligente, merci !).
Je cherchais une image de "la nef des fous", du coup je fais un lien vers votre page dans ma page du 7 septembre 2006.

Ecrit par : madamedekeravel | 06 septembre 2006

MADAMEDEKERAVEL : Le lien sur le nom ne renvoie pas à la bonne page…

Ecrit par : KA | 06 septembre 2006

Comme un avion sans "L" mon adresse était bancale !

Ecrit par : madamedekeravel | 08 septembre 2006

arrivée ici en cherchant de la doc sur jérome bosh je suis râvie de découvrir cet artiste, des choses que je retrouve ici : http://images.google.fr/images?sourceid=navclient-ff&ie=UTF-8&rlz=1B2GGGL_frFR205FR205&q=agn%C3%A8s%20boulloche&oe=UTF-8&um=1&sa=N&tab=wi
ne trouvez-vous pas?
à bientôt

Ecrit par : n-talo | 17 avril 2007

Si je puis me permette d'ajouter un complément d'information afin de mieux saisir la portée symbolique de la Nef des fous : lisez le premier chapitre (et même le livre entier, qui est passionnant) de l'Histoire de la folie à l'âge classique de Michel Foucault... un éclairage intéressant qui complètera cette page à merveille !

Ecrit par : L'insensée | 09 juin 2007

Il y a déjà quelques années, j'ai quitté l'univers de la culture pour intégrer celui de la viticulture. En hommage et pour garder un lien avec mon passé, j'ai nommé l'une de nos cuvées La Nef des Fous (et parce que j'aime particulièrement Jérome Bosch). Beaucoup de gens me demandent des explications sur ce choix, et pour l'illustrer, je pourrais maintenant les conduire jusqu'à votre page web, vraiment très bien faite !

Ecrit par : Valérye | 04 juillet 2007