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19 octobre 2005
LE COMBAT DE CARNAVAL ET CARÊME, DE BRUEGEL - 2
Les personnages de Carême

Assis sur une chaise placée sur une plate-forme à roulettes, Carême tient une longue pelle de boulanger sur laquelle repose une paire de harengs. Le poisson étique des jours maigres s'oppose à la viande grasse de Carnaval. Sur sa tête, une ruche en guise de couvre-chef ; à ses pieds, des bretzels pour contrer les gaufres ; derrière lui, une marmite de moules.
La plate-forme, tirée par un couple de religieux, est suivie par une petite troupe d'enfants agitant des crécelles ainsi que par le sacristain qui porte l'eau bénite du samedi.

Il faut peut-être voir, dans ce chevalier à la triste figure et son adversaire bedonnant, l'une des multiples inspirations de Cervantes pour son Don Quichotte (1605-1615), premier roman de l'Histoire du monde occidental. Cervantes était en effet un adepte de cet humanisme chanté par Érasme, philosophe flamand auteur de L'Éloge de la folie, qui puisa dans les traditions populaires pour illustrer son propos. (J'ai déjà longuement parlé d'Érasme et de ses liens avec la peinture par ici, par là, et surtout là.)
La période de Carême est propice à la charité. Derrière le sacristain, deux bourgeois donnent leur obole à une femme assise par terre pendant qu'un troisième tend une pièce à un lépreux, alors qu'un quatrième en fait autant avec un couple de mendiants.
Des fidèles sortent de l'église, où ils ont adoré la Sainte Croix posée sur le sol. Certains d'entre eux tiennent des rameaux.

Au centre, une femme puise de l'eau ; d'autres vendent des poissons ; des enfants jouent (on peut y voir là un avant-goût des Jeux d'enfants que Bruegel peindra l'année suivante, en 1560) ; une femme tire un chariot rempli de rameaux bénis ; d'autres fidèles sortent de l'église, certains portant leurs chaises ; une femme fait ses carreaux.

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Les Jeux d'enfants de Bruegel, 1560
Au sortir de l'hiver, Carême et Pâques sont une période de grand nettoyage dont on retrouve l'équivalent avec la Pâque juive (Pessah). À cette époque, un grand ménage est organisé : on traque dans la maison la moindre miette de pain levé et l'on ne consommera que du pain azyme, du pain maigre dépourvu de levain. Le bretzel chrétien est, lui aussi, un pain maigre.
Plus loin, une procession menée par un cornemuseux dépasse une ronde de danseurs. Cette procession se rend sûrement à l'église pour assister au prochain office. Au fond, enfin, un bûcher de fin de carnaval illumine les façades.
Au total, environ 170 personnages traversent cette peinture.

Les rites de carnaval étaient très importants dans la Flandre médiévale et renaissante. Récupérés par l'Église, ils étaient d'abord une célébration païenne, celle du sortir de l'hiver et de l'entrée dans l'année nouvelle (qui, dans les temps anciens, avait lieu en mars).
L'étymologie du mot carnaval est incertaine. Deux hypothèses sont couramment retenues. Soit il vient du carrus navalis, le chariot naval qui apparaissait lors la fête romaine d'Isis (et l'on repense alors à la confrérie de la Barque bleue, de Blauwe Schuit) ; soit il vient du le mot latin carnelevare, qui signifie lever, laisser la viande, c'est-à-dire ne plus la consommer.
La fonction du carnaval ne laisse, quant à elle, aucun doute : il s'agit de rites d'inversion. Le fou devient sage et le sage devient fou, l'homme se déguise en femme et inversement (cette tradition est toujours particulièrement vivace lors du carnaval de Dunkerque), ce qui ne peut être dit est proclamé, ce qui ne peut être fait est ouvertement pratiqué.
Précédant le jeûne, l'abstinence et la quête spirituelle, cette période de grande liesse et de libération sociale se clôt souvent autour d'un bûcher où l'on brûle sa Majesté Carnaval, qui renaîtra de ses cendres l'année suivante.
Bibliographie
Attention, je n'ai pas vérifié si tous ces livres étaient encore disponibles.
Le Carnaval par Julio Caro Baroja,
Bibliothèque des Histoires, Gallimard.
Le Carnaval par Claude Gaignebet & Marie-Claude Florentin,
Le Regard ee l'Histoire, Ed. Payot.
Trois ouvrages dont les thèmes sont voisins :
Aspects de la marginalité au Moyen Age, collectif,
Ed. de l'Aurore.
Culture et marginalités au XVIème siècle, collectif,
Ed. Klincksieck.
Géants et Gueux de Flandre par Frédérick Tristan,
Ed. Balland.
10:54 Lien permanent
Commentaires
Un Carnaval qui donne un joyeux ramdam* !
Surnommé Pierre le Drôle ou Bruegel le Paysan, il fréquentait sans doute les banquets villageois comme le raconte Van Mander**. Mais à Anvers, ou à Bruxelles, ses amis étaient des savants et des philosophes et son œuvre était celle d’un peintre instruit de Virgile et d’Ovide, de Lucrèce, et, à travers Diogène Laërce, d’Épicure et d’Héraclite (Cf. encyclopédie Universalis)
Si je devine également l’influence de l’autre Diogène (le Cynique), il me semble que son tonneau devait plutôt ressembler à celui des Danaïdes…
Avec Bruegel, on est proche de l’ata(ra)xie :o)
*de ramadan
**Son Livre de peinture (1604) est un témoignage sur les peintres flamands, hollandais et allemands des XVe et XVIe siècle
Ecrit par : MiniPhasme | 19 octobre 2005
Mon étymologie préférée du carnaval est celle proposée par Paul Morand :
Carne vale, la chair prévaut
Ecrit par : JB | 20 octobre 2005
bravo!
Ecrit par : bastelica | 08 mars 2007
Bonjour AK,
J'ai aimé vos 2 pages sur ce tableau de Bruegel. J'ai mis un lien vers votre blog pour illustrer la citation de la semaine du 4 au 10 février 2008 autour du carnaval de Dunkerque sur le site de 'Convivialité en Flandre'.
Merci pour ce partage.
Ecrit par : Sabine | 05 février 2008







