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03 janvier 2006

CAVALERIE ROUGE




Cavalerie rouge, par Kazimir Sévérinovitch Malevitch



Le chef de la 6ème division rapporte que Novograd-Volynsk a été prise à l'aube. L'état-major a quitté Krapivno et notre convoi, bruyante arrière-garde, s'allonge sur la grand-route, celle qui mène de Brest à Varsovie et fut construite sur les os des moujiks, sur ordre de Nicolas II.

Des champs empourprés de coquelicots fleurissent autour de nous, le vent du sud joue dans le seigle jaunissant, le sarrasin virginal monte à l'horizon, comme la muraille d'un lointain monastère. La paisible et sinueuse Volhyne s'écarte de nous dans la brume nacrée des boulaies, se coule entre des coteaux diaprés et, les bras las, s'entortille en d'inextricables fourrés de houblons. Un soleil orangé roule vers le bas du ciel, comme une tête tranchée, une clarté tendre s'allume dans les fissures des nues et les étendards du couchant flottent au-dessus de nos têtes. L'odeur du sang de la veille et des chevaux tués s'égoutte dans la fraîcheur vespérale. Noirci, le Zbroutch bruit et retord les noeuds écumants de ses rapides. Les ponts sont détruits ; en voiture ou à cheval, nous prenons le gué. Majestueuse, la lune repose sur les flots. Nos montures enfoncent jusqu'au ras de la croupe, des torrents sonores fuient sur des centaines de jarrets. Quelqu'un s'enlise et vitupère tapageusement la mère de Dieu. La rivière est parsemée d e carrés noirs, qui sont des télègues, elle est emplie de brouhaha, de sifflets, de chants qui éclatent sur les serpents lunaires et les fosses étincelantes.

Tard dans la nuit, nous arrivons à Vovograd. Je trouve une femme enceinte dans le logis qui m'a été affecté, et deux juifs roux, maigres au cou ; un troisième dort déjà, tête couverte, collé au mur. Je vois, dans la chambre qu'on me donne, des armoires bouleversées, des lambeaux de pelisses de femmes jonchant le plancher, un étron, des tessons de la précieuse vaisselle dont les Israélites ne se servent qu'une fois l'an, à la Pâque.

- Nettoyez un peu, dis-je à l'hôtesse. Comme vous êtes sales, maîtres de céans !…

Les deux Juifs se remuent alors. Sautillant sur leurs semelles de feutre, ils ramassent les tessons ; ils sautillent en silence, à pas de singes, comme des Japonais au cirque ; leurs cous se gonflent et pivotent. Ils me préparent un matelas de duvet crevé, et je m'étends près d'une cloison à côté du troisième Juif endormi. L'indigence apeurée se referme tout aussitôt sur la couche.

Tout a sombré dans le silence, et la lune seule, en serrant entre ses mains bleues une tête ronde, scintillante, insoucieuse, chemine, vagabonde, sous la fenêtre.

Je dégourdis mes jambes enflées, je l'allonge sur le matelas crevé et m'endors. Le chef de la 6ème division m'apparaît en rêve. Il pourchasse, sur un lourd étalon, le commissaire de brigade et lui plante deux balles entre les deux yeux. Les balles percent les yeux et la tête du commissaire de brigade et tous deux tombent par terre.

- Pourquoi as-tu ramené la brigade ? crie Savitsky, le chef de la 6ème division, à un blessé…

À ce moment, je me réveille parce que la femme enceinte promène ses doigts sur mon visage.

- Monsieur, me dit-elle, vous criez dans votre sommeil et vous gigotez très fort. Je vais vous faire un lit dans un autre coin, vous bousculez mon papa…

Elle hausse au-dessus du plancher ses jambes maigres et son ventre arrondi et enlève au dormeur sa couverture. C'est un vieillard, un mort, couché sur le dos. Il a eu la glotte arrachée, la face fendue par le milieu et il a, dans sa barbe, un caillot de sang bleu, pareil à un morceau de plomb.

- Monsieur, dit la Juive, en secouant le matelas, les Polonais l'ont égorgé, il les suppliait : « Tuez-moi dans l'arrière-cour pour que ma fille ne voie rien ! » Mais ils l'ont massacré sans se compliquer la vie… Il est mort dans cette chambre, en pensant à moi… Et maintenant, je veux savoir, s'écria tout à coup la femme, avec une violence terrible, je veux savoir où, sur la Terre entière, vous trouveriez un père tel que mon père !



Le passage du Zbroutch,
extrait de Cavalerie rouge, d'Isaac Babel.





Isaac Babel naquit en 1894 à Odessa. Il se rallia à la Révolution en 1916, entra dans l'Armée rouge en 1920, écrivit à cette occasion trente-quatre nouvelles qui parurent en 1926 sous la forme d'un recueil intitulé Konarmiya (l'armée à cheval). L'ouvrage sera connu en Occident sous le nom de Cavalerie rouge. Il est également l'auteur des Contes d'Odessa.

Victime d'une dénonciation, Babel fut arrêté en mai 1939 et fusillé en 1940.


Né en 1878, Kazimir Sévérinovitch Malevitch peignit selon plusieurs styles avant d'inventer le suprématisme. Peinte à une date inconnue, sa toile intitulée Cavalerie rouge met en scène des Cosaques chevauchant une terre dont les couleurs sont inspirées par des motifs de tissus ukrainiens.

Inquiété par le pouvoir au début des années 30, emprisonné et torturé, Malevitch mourra d'un cancer en 1935.





08:50 Lien permanent

Commentaires

Une partition sans fausse note, un champ silencieux,
un os(suaire)…
Troublant, le carré blanc de Malevitch : un drapeau de trêve,
sur lequel il aurait pu ajouter un disque sanglant…

Ecrit par : MiniPhasme | 03 janvier 2006

Ce texte est "horriblement beau"...

Ecrit par : Joseph Pujol | 12 janvier 2006