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26 janvier 2006

VERS UN GRAPHISME RÉSOLUMENT MODERNE



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Tout récemment passait à la télévision un film publicitaire pour la marque Citroën. En accompagnement, un visuel qu'on peut encore voir dans les magazines (merci à Frédéric L., qui m'en a signalé l'existence).

Ce film et ce visuel sont une reprise des codes constructivistes russes dont j'ai déjà parlé à maintes reprises. S'il ne fallait montrer qu'une image dont on trouve l'écho dans la publicité Citroën, ce serait peut-être celle-ci :




Mess Mend ou des Yankees à Petrograd, volume 1,
par Aleksandr Rodchenko 1927


Il s'agit de l'une des couvertures d'une série de romans satiriques rédigés sous le pseudonyme de Jim Dollar par Marietta Shaginian.

Tous les éléments repris par Citroën sont là, sauf un :

- la trilogie noir-rouge-blanc (taper ces mots dans le moteur de recherche intime pour trouver plusieurs articles consacrés à ce sujet)
- le blanc du papier, qui a vieilli et est devenu jaunâtre ou beigasse
- les collages de photographies
- la typographie de type bâton, grasse, dans des cartouches rouges ou noirs (on notera, dans la pub Citroën,le R inversé : preuve d'une vraie inventivité…)
- les flèches
- le papier abîmé, déchiré.

L'élément manquant provient probablement de cette affiche :




Affiche de Tschichold pour La Femme sans nom,
film allemand de la fin des années 20.


Une série de photogrammes pris entre deux obliques qui se rejoignent en un point de fuite, comme se rejoignent les voitures Citroën.

Dans le genre oblique, signalons également :





Affiche de Vladimir et Gyorgy Stenberg,
souscription pour le journal Novymir (le Nouveau Monde), 1926




Pour Lénine, 1924


Publié par la revue La Jeune Garde, cet ouvrage consacré à Lénine parut peu après sa mort. Les images sont l'oeuvre de Gustav Klutsis, Aleksandr Rodchenko et Sergei Sen'kin.
Ici, une illustration intérieure de Klutsis.


Le suprématisme et le constructivisme russes (voir définitions en bas de page) reviennent à la mode, on ne compte plus les images qui s'en inspirent plus ou moins fidèlement. Parmi les "inspirés", j'avais parlé en novembre dernier du groupe Franz Ferdinand, qui pompe allègrement.

Cependant, il ne faudrait pas croire que cette résurgence est une exclusivité des années 2000. En 1978, le groupe Kraftwerk jetait lui aussi un oeil du côté de Moscou :



côté face de la pochette



côté pile de la pochette



Le côté face rappelle ce photomontage réalisé
par la Brigade KGK :





La Brigade KGK était, dans les années 30, un collectif regroupant Vera Adamnova Gitsevic, Viktor Borisovich Konetsky et B. Knoblok.

Une autre image, prenant pour point de départ la même photographie :




L'Armée rouge, photomontage de Boris Ignatovitch
et Varvara Stepanova,
paru dans la revue Za rubezhom en 1930


Quant au côté pile de la pochette, il est une copie quasiment fidèle d'illustrations de Lissitzky :




Couverture de plaquette pour
le Comité de lutte contre le chômage
de la municipalité de Vitebsk,
lithographie de El Lissitzky, 1919




Illustration extraite de À propos de deux carrés,
livre suprématiste pour enfants conçu par El Lissitzky, 1922



Qu'est-ce qui fait qu'une esthétique, créée il y a plus de quatre-vingts ans, revient périodiquement à la mode ? Est-ce pour pallier le manque d'imagination des graphistes publicitaires contemporains, ou bien parce que ces images géométriques en noir-rouge-blanc sont toujours aussi résolument modernes et dérangeantes ?

Un peu des deux, peut-être.

__________

Le suprématisme est un prolongement du cubisme. inventé en 1913 par Kazimir Malevitch avec son Carré noir sur fond blanc. Le suprématisme envisage la peinture comme constituant son propre but :

Il y a création seulement là où dans les tableaux apparaît la forme qui ne prend rien de ce qui a été créé dans la nature, mais qui découle des masses picturales, sans répéter et sans modifier les formes premières des objets de la nature.

Kazimir Malevitch, Du cubisme au suprématisme.



Le constructivisme est l'application du suprématisme dans les arts appliqués : affiches, design industriel, architecture, etc. Dans le domaine des arts graphiques, le constructivisme réintroduit le réalisme avec, notamment, le photomontage. Les ambitions du constructivisme étaient de communiquer grâce à des formes simples, directement compréhensibles par tous.
Rodchenko, Lissitsky et Klutsis sont les trois artistes les plus connus de ce mouvement. On peut y rattacher Kandinsky, qui enseigna au Bauhaus de Weimar.

Ces deux courants frères, qui eurent un temps les faveurs du régime soviétique, furent ensuite condamnés par le pouvoir.





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Commentaires

excellent étude , pertinente et bien documentée; ce retour à un graphisme très marqué par son époque et l'idéologie qui le soutenait est assez étonnant car d'un point de vue esthétique, cela me paraît assez dépassé et triste ; sauf, comme vous le soulignez justement , que le rouge noir blanc composent un ensemble qui est toujours flatteur et agréable à l'oeil .
L'intérêt de vos études ne se dément pas ; j'ai plaisir à vous remercier de ce que vous nous offrez; surtout , continuez !

Ecrit par : nicephore | 26 janvier 2006

Bonjour,

doit-on rajouter les Whites Stripes aux groupes déjà cités?

le triptyque noir-rouge-blanc est omniprésent mais le côté "soviétique" est moins évident. En fait, l'un de leurs albums s'appelle De Stijl (couverture ici: http://en.wikipedia.org/wiki/The_White_Stripes ), duu nom d'un courant hollandais, je crois. Y-a-t'il un lien entre ce courant et le constructivisme russe?

Ecrit par : Chtif | 26 janvier 2006

Il est à noter que la trilogie noir-rouge-blanc n'est pas seulement à associer avec les affiches soviétiques. Le contraste qui emerge de la mise en regard de ces trois couleur est revenu à la mode il y a quelques années, nostalgie du graphisme punk des années soixante-dix/ quatre-vingt. Je pense que la pochette des white stripes se rapproche plus de cette parenté, mais je n'ai pas le temps malheureusement de fouiller plus en avant pour trouver des exemples et ce que je dis est à prendre avec des pincettes.

Il y avait encore tout récemment dans le cadre d'Europalia.russia une magnifique exposition au palais des beaux-art de bruxelles sur l'avant garde russe. Je me demande si elle ne risque pas de se déplacer, en tout cas si tel est le cas et qu'elle passe pas loin de chez vous, allez y les yeux fermés (mais ouvrez les quand vous serez dedans hein)

Ecrit par : Gru | 26 janvier 2006

Le public aime reconnaître, prétendait Cocteau, la connaissance le fatigue... Entre cynisme et études de marché, les pubards en font leur beurre. Mais pour soigner leur ego, parce qu'ils s'estiment bien supérieurs aux masses consommatrices, ils tartinent selon la mode ce qu'ils se souviennent de leurs études.
le R inversé produit doublement un effet "russe" (cyrillique+paix - grand classique des slogans soviétiques).
Comme avec les décalques leclerc de mai 68, le commerce (qui n’a « pas de prix ») affiche encore son arrogance crasse. Bien des choses sont plus graves… mais ça me chauffe sérieusement !

Ecrit par : nic | 26 janvier 2006

Les parodies de formes graphiques nées de la contestation ou de mouvements politiques opposés à l'esprit bourgeois, nous dirons aujourd'hui capitaliste, est très vif aujourd'hui. On peut citer la campagne des hypers Leclerc, reprenant sans modifications les visuels et les slogans de mai 68. Je ne sais pas si les graphistes des agences de pub manquent d'idées, mais le système, le marketing, les enferment dans un rapport docile avec les marques. C'est vraiment là ou le système est vicieux, il reprend à son compte tout ce qui est sensé lui être contraire. Vous savez c'est ce que dit Hermann Hesse au début du Loup des Steppes. Quant à la parodie, la reprise c'est une tendance très forte de l'art populaire (publicité, cartoons, clips, t-shirts...), faut-il avoir peur et en conclure que nos têtes sont vides ou est-ce une crise de la représentation, une interrogation des masses sur ses propres codes visuels, de sa vision du monde ?

Ecrit par : js | 26 janvier 2006

Passionnant

Ecrit par : akynou/Racontars | 26 janvier 2006

Je savais bien que tu aurais beacoup de choses à dire sur ce sujet.. merci beaucoup.
Fred

Ecrit par : Frederic.L | 27 janvier 2006

On n'oublie pas les fabuleux collages et photomontages du mystérieux Karl Waldmann (cf. lien dans la signature, il a aussi fait le bonheur des lecteurs du Monde Diplomatique de mai 2005), qui réchauffent autant que la plupart de ces pochettes néo-constructivistes refroidissent.

Ecrit par : fred | 27 janvier 2006

CHTIF : Arg ! il me grille ma botte secrète, les White Stripes, objet d'un futur article ! Damnaide !
Cela dit, oui il y a un lien entre De Stijl et les Constructivistes : les seconds se sont très nettement inspirés des premiers, mais en utilisant les trois couleurs primaires et non plus la seule trilogie noir-rouge-blanc.
Mais comme White Stripes utilise ces couleurs seules, ils ont adapté… J'en reparlerai probablement, donc, un de ces quatre.

GRU : L'expo à Bruxelles, oui, j'en ai vu des annonces sur le ouèbe, faudrait bien que ça vienne à Paris (ou ailleurs, mais Paris ça m'arrangerait ;-)
Quant aux références graphique de White Stripes, je pense qu'elles viennent plus des Construc, du Bauhaus et de De Stijl que du mouvement punk (cf leur album intitulé De Stijl, justement).

JS : « C'est vraiment là ou le système est vicieux, il reprend à son compte tout ce qui est censé lui être contraire. »
Je ne dirai pas que le système est vicieux, mais qu'il est plus fort que tout. Un autre exemple dans le genre "il reprend à son compte tout ce qui est censé lui être contraire" : les premiers bouquins de José Bové, ceux qui ont assuré son succès, furent édités par Vivendi qui a dû, depuis, se débarrasser de sa branche éditoriale partagée entre Editis et Hachette. Je ne fais pas l'historique complet, le détail des maisons d'édition, c'est trop long. Mais on peut en tirer la conclusion suivante :
1/ Bové n'a pas honte de publier des bouquins soi-disant anti-mondialistes chez l'ex-deuxième plus grand groupe de communication au monde ; quelle contradiction ! et quelle siincérité peut-on lui accorder ?
2/ Vivendi n'a pas eu peur de les publier et Editis de les rééditer, bien certains qu'ils ne sciaient pas la branche sur laquelle ils sont assis.
Non, nous sommes dans un monde où tout, absolument tout est marchandise et rien que cela.

FRED :Oui, Karl Waldmann, j'avais vu les images sur le ouèbe, et ça m'avait laissé songeur. Ce mec, qui sort de nulle part, dont personne n'a jamais entendu parler… Je me suis dit que c'était peut-être une arnaque (mais je n'ai aucun début de preuve, c'est juste un vague sentiment).

Ecrit par : KA | 28 janvier 2006

Hum, il me semble paradoxale de considérer d'un côté que le système récupère tout et, de l'autre, de reprocher à J Bové (ou un autre) d'être publié par un grand groupe. Le fait est qu'à moins de se faire ermite, c'est dans le système qu'on opère, avec les contradictions réelles ou apparentes que le contexte génère...

Ecrit par : nic | 29 janvier 2006

NIC : J. Bové n'était qu'un exemple, et je ne voudrais pas qu'on en discute pendant des plombes. Mais quand même, ce que je trouve, moi, paradoxal, c'est que le chantre de l'antimondialisme aille se faire publier chez Vivendi de Messier, qui était alors l'image même de la mondialisation sauvage.
Il aurait pu se faire publier dans d'autres maisons ayant pignon sur rue à Paris, et n'étant la propriété d'aucun des deux groupes qui tiennent le principal du marché.
M'enfin bon, c'était juste un exemple pour dire que tout est marchandise et que les idées politiques en sont une comme une autre. (Voir la campagne Leclerc, voir le biznesse autour de Che Guevara, etc.)

Ecrit par : KA | 29 janvier 2006

KA : "Tout est marchandise et que les idées politiques en sont une comme une autre".
Oui, les marchands sont fortiches pour tirer dans leur monde tout ce qu'ils touchent, mais raison de plus pour ne pas leur faire le cadeau de considérer que tout se vaudrait, que tout serait négociable, qu'il n'y aurait pas d'autre horizon que leurs 4x3, et ça même si demain matin je vais faire mes commissions chez... Leclerc. ;-)

Ecrit par : nic | 29 janvier 2006

j'ai beaucoup apprécié également cette étude. on n'en fait jamais assez le tour... alors dans le désordre il me semble que vous omettez (peut-être volontairement) de citer le mouvement DaDa, qui a cotoyé le constructivisme, en s'en inspirant même, mais dont la portée littéraire et poétique expliquent assez bien cette belle rupture avec l'art dite classique. et puis une autre omission, oh rien de grave, mais tout de même: Neville Brody à qui on doit d'avoir ré-inventé dans les années 80 pour The Face, le constructivisme russe des années vingts (Industria & Insignia). L'originalité de Brody était d'avoir «récupéré» ce style révolutionnaire pour ce qui est le plus establishment au monde, la Mode. suis très heureux d'avoir découvert votr blog et m'empresse de faire lien sur le mien. merci. peter

Ecrit par : peter | 01 février 2006

PETER : j'ai souvent parlé du constructivisme et du suprématisme. Dada, je l'ai évoqué, bien sûr, mais jamais en détails. Je vais m'y attaquer prochainement, promis.

Pour Neville Brody, là j'ai comme un blocage : je me vois mal parler d'un typographe alors que des experts en la matière lisent ce blogue !
N'est-ce pas, Peter… :-)

Design et typo, le blog de Peter Gabor : http://paris.blog.lemonde.fr/

Ecrit par : KA | 01 février 2006

au fait, il n'y a pas que Franz Ferdinand et la compagnie Jolie Mome qui reprennent l'affiche de Rodchenko:
http://www.homme-moderne.org/plpl/l0601/index.html

Ecrit par : blop | 06 février 2006

BLOP : Oui oui, l'ami Lenain (encore lui !!!) l'a utilisé dans sa note du 27 janvier dernier :
http://sitedethierrylenain.hautetfort.com/

Ecrit par : KA | 06 février 2006

Pour etre honnete: j'avais recu la pub pour plan B et je voulais ecrire la note precedente. Puis, le moment venu, impossible de me rappeler ou j'avais vu cette image... jusqu'a ce que je retombe dessus sur le blog de lenain.

Ecrit par : blop | 06 février 2006

Je viens de finir la rédaction et correction d'un sujet d' examen blanc sur le constructivisme à l'aide de la même annonce presse, et une collègue de travail m'a envoyé les coordonnées de ce blog dont je ne connaissait pas l'éxistence : quelle heureuse surprise de me rendre compte que je suis sur les mêmes références auxquelles j'ai ajouté un photomontage de Rodtchenko (je l'écrit à la française). C'est ce qu'on pourrait qualifier comme l'air du temps ou encore comme un inconscient collectif que de s'interresser simultanément aux sujets et supports communs.
Bravo pour votre travail. À +.

Ecrit par : Karine Batard | 09 février 2006

Etude trés interessante et documentée . Le dialogue artistique des "Avant garde" dans les années 20 est probablement l'un des moments les plus féconds du xxeme siècle et finalement trop méconnu. . Si la pub Citroën permet d'en restituer qqchose, tant mieux .
Sur les motivations du publicitaire et l'impact réel du visuel aujourd'hui, je suis très dubitatif, pour ne pas dire plus .

Ecrit par : jacques Dreux | 25 février 2006

Bravo pour l'étude et bravo pour votre weblog.

La pub télé reprenait les mêmes éléments. A voir sur le site de Citroen : http://www.citroen.fr/NR/rdonlyres/E9166752-3697-4A50-943E-CD6C6D00B985/66077/promo_radar.mpeg

Ecrit par : ProEto | 21 mars 2006

bonjour, j'apprécie tout particulièrement le constructivisme, par le travail de proportion et de perspective. le but de ce mouvement est aussi mon leitmotiv...http://febreze.over-blog.com

Ecrit par : paulet fabrice | 08 mai 2006

je viens de tomber la-dessus par hasard (et pas rase)

http://www.llnl.gov/50science/images/50spot.gif

Ecrit par : blop | 23 mai 2007