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03 février 2006
LE PAYSAGE D'HIVER AVEC PATINEURS ET PIÈGE À OISEAUX, DE BRUEGEL
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

Le paysage d'hiver avec patineurs et piège à oiseaux de Bruegel est au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Il représenterait le village de Pède-Sainte-Anne dans le Brabant wallon et, daté de 1565, serait un souvenir de l'hiver 1564-1565 qui fut particulièrement froid.
Des patineurs, hockeyeurs, joueurs de toupie et de curling, se promènent sur la rivière gelée. À droite, un piège à oiseaux.
Une image calme, reposée, tout en camaïeux de beige, de petit format (38 x 56 cm).
La même année, Bruegel avait peint les Chasseurs dans la neige et l'année suivante, il réalisera le dénombrement de Bethléem.

les Chasseurs dans la neige

le dénombrement de Bethléem
Ces deux peintures ont des formats nettement plus grands : la première mesure 118 x 163 cm et la seconde 116 x 164,5 cm.
Des trois oeuvres ci-dessus, c'est le paysage d'hiver qui, avec sa petite taille et la douceur qui en émane, aura le plus de succès et inaugurera un genre qui fera florès, celui du paysage hollandais. Un succès tel que Pieter Bruegel le Jeune, fils de l'Ancien (forcément), se mettra à en faire des copies à la chaîne. En voici une, conservée au Prado de Madrid :

Et pour exemple, voir par là une autre version, accrochée aux cimaises du musée Magnin de Dijon.
C'est joli, hein ?
Bon voilà, j'ai tout dit sur ce tableau qui, finalement, ne présente pas grand intérêt. Il est joli, oui, et puis c'est tout. Ah oui mais non ! Pas question ! protestèrent les experts. On ne peut pas dire qu'un Bruegel est sans intérêt, et surtout pas celui-là qui fut le plus copié ! On ne peut pas laisser passer une oeuvre sans y mettre son grain de sel, histoire de se faire mousser !
C'est du moins ce que pensa Georges Marlier, expert parmi les experts. Ce brave homme vit, dans cette oeuvre, un message à portée moraliste : des oiseaux ignares à deux doigts de se faire piéger, et des patineurs qui risquent de voir la glace se briser sous leur poids. Pour preuve, le trou dont on distingue une partie en bas à gauche de l'image. Nous aurions donc sous les yeux une vague parabole à propos des difficultés de la vie.
Ouf ! On a trouvé un sens caché à cette peinture profane ! Nous sommes sauvés !
Bein voyons. Crois-le et tu seras heureux.
Deux remarques, cependant :
1/ Dans ses copies, Pieter le Jeune a parfois représenté le trou plus visible que dans l'original paternel, et parfois il ne l'a pas représenté du tout. Peut-être est-ce là le signe que ce trou n'a pas vraiment d'importance. Car s'il en avait une pour comprendre cette image, le fiston aurait respecté l'intention de son père dont il était évidemment informé, plus informé en tout cas que Georges Marlier.
2/ On trouve aussi des patineurs dans les Chasseurs dans la neige et dans le dénombrement de Bethléem :


Pourquoi Marlier et ses successeurs ne les ont-ils jamais gratifiés d'un sens caché ?
Parce que ces deux oeuvres sont déjà, sans les patineurs, extrêmement lourdes de sens. Or donc, point besoin de convoquer les adeptes de la glisse pour énoncer des commentaires brillants.
Le paysage d'hiver, en revanche, n'offre rien à l'analyste. Alors on se triture les méninges et on trouve un truc à dire, une relation à établir avec le piège à oiseaux. Re-ouf !
Mouais…
Le paysage d'hiver avec patineurs et piège à oiseaux est une bien belle image en vérité, idéale pour décorer les salles d'attente de médecins généralistes et les couvercles de boîtes de chocolat.
Personnellement, je préfère les marrons glacés.
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Commentaires
Moi, ce tableau me rappelle un chouette séjour à Bruxelles avec Madame LeChieur, c'est déjà pas si mal ;-)
Ecrit par : Monsieur Le Chieur | 03 février 2006
Amusante leçon.
Ce qui est à voir dans cette peinture ne fait sens que parce que référé à une réalité : la neige, l'hiver.
Sans doute Marlier ne pouvait accepter qu'une oeuvre aussi vaste dans sa compréhension du réel puisse être muette et refuse de s'exprimer en dehors de ce qu'elle représente et qui lui suffit.
Il n'y a beaucoup à voir et rien à interpréter pourtant dans une oeuvre aussi profane, qui peint exactement une scène de genre mais avec une délicatesse rarement atteinte.
Si vraiment, on voulait à tout prix creuser dans une direction, je dirai qu'il faut s'orienter vers une vision du jeu malgré le climat, du plaisir qui peut être pris en hiver. Et en fait d'une sorte de préfiguration (oui, osons les grands mots) des futurs sports d'hiver.
Ecrit par : pradoc | 03 février 2006
Certains nomment aussi ce tableau "Le Trébuchet", nom du piège à oiseaux.
Moi, j'aime beaucoup ce tableau, et d'ailleurs tous les tableaux de Bruegel. Et il vaut mieux aller voir le tableau en vrai que sur les boîtes de chocolats. L'émotion est plus forte et c'est moins calorique.;-)
(Je ne dénigre pas les reproductions de peintures sur les boîtes de chocolats ou sur les calendriers, car pour certains d'entre nous, ce fut une première approche des oeuvres d'art. Maintenant bien sûr il y a le ouèbe pour voir n'importe quelle image!)
Ecrit par : Micheline | 03 février 2006
C'est tout le problème des natures mortes, les fruits sont ils des fruits, ou bien des objets promis à la décomposition, le pain et le vin sont ils en attente de transsubstantiation, c'est le mystère d'une peinture qui hésite entre le langage symbolique et le simple jeu de la représentation qui enf ait la valeur.
Ecrit par : l'homme dans la lune | 03 février 2006
C'est là une des limites de l'histoire de l'art...l'interprétation lorsqu'on ne peut s'établir sur des données plausibles. (journal de l'artiste, correspondances, écrits, bien que certains aient pris plaisir a déliberemment brouiller les pistes) Personnellement, je ne trouve pas cela si grave...au contraire. Les hypothèses que fourbissent certains experts m'ont moi aussi plus souvent mené au bord du fou-rire, qu' à la lisière de l'illumination. Mais je préfère de loin cet effort de lecture personnelle, cette prise de risque pour peu qu'elle soit étayée par des faits me paraissant recevables, que cette triste mastication de discours érudit qui bien sûr est vitale, mais pas suffisante. A trop se cantonner dans le pré carré du dit et du redit, seule garantie de véracité pour certains, on étouffe de nouvelles voies d'études qui permettent de poser des nouveaux regards sur les oeuvres. A nous de faire le tri parmis elles et d'exercer notre sens critique. C'est de la discussion, du débat d'idées que personnellement je tire le plus de satisfactions et non de la seule becquée académique, où les seuls efforts requis sont ceux d'ouvrir la bouche et d'avaler en fermant les yeux. Il faut prendre cela avec du recul, mais il est vrai qu' à trop vouloir en dire, on étouffe certaines oeuvres sous des fadaises qui brouillent le pur bonheur esthétique.
Ecrit par : Joseph Pujol | 03 février 2006
je dois être bête, mais je n'ai pas compris ton message, Joseph...
Alors finalement, pour toi, il faut émettre des hypothèses sur un tableau pour ouvrir de nouvelles voies, ou alors il vaut mieux se taire pour ne pas étouffer les oeuvres sous des fadaises ????
Sinon, l'article est sympa, et change des posts habituels!
bravo, comme d'habitude.
Ecrit par : Chtif | 03 février 2006
Ne serait-ce pas tout simplement pour marquer une pause après tous les travaux de l'année aux autres saisons ( émondage, rentrée des troupeaux, moissons, chasse ... )? L'hiver, il n'y a rien à faire d'autre à l'extérieur que jouer avec ce que la nature donne gratuitement , une rivière gelée, des oiseaux à piéger sans se donner beaucoup de mal, par ruse?
Ecrit par Thérèse 3 février 2006.
Ecrit par : Thérèse | 03 février 2006
ça fait plaisir de savoir que les artistes peuvent faire quelque chose simplement parce que c'est beau ou parcequ'ils avaient envie et non pas parcequ'il ont un message à envoyer au monde!!
Ecrit par : jid | 03 février 2006
N'empêche, le piège à oiseaux...
je ne l'ai pas remarqué au prime abord, d'abord l'attention se porte sur les patineurs, après je me suis étonné que les oiseaux en bout de branche (les deux vers le bas) se confondaient en ombre et en taille avec les patineurs de l'arrière plan, et c'est seulement après que l'on distingue le piège...
donc, finalement, je ne rejetterai pas d'emblée l'avis de Marlier.
Ecrit par : Chtif | 03 février 2006
Ka, je te trouve bien sévère avec ce tableau magnifique, marqué par la grâce de l'instant. A l'inverse des funestes pensées du sieur Marlier, j'y vois simplement la plénitude d'un répit dans un hiver qu'on devine un peu plus rude que nos actuels frimas !
Ecrit par : nic | 03 février 2006
Viens vers Nancy, tu verras si ce n'est pas rude, nic !!
Ecrit par : Chtif | 03 février 2006
Un p'tit grog avant d'aller patiner, chtif ? ;-)
Ecrit par : nic | 03 février 2006
KA "Personnellement, je préfère les marrons glacés."
En voici http://ralfkonig.free.fr/marronsglaces/marrons.htm
Quoi? ah, non, c'est pas ça? ;-)
Ecrit par : Micheline | 03 février 2006
Moi aussi, j'avais trouvé M. Ka bien sévère avec cette œuvre. Je n'aurais pas osé le dire la première car je me méfie de mes goûts.
Mais puisque nic a rompu la glace : le premier plan est sublime, l'église magnifique et le village en arrière-plan, quasiment en ombre chinoise, dans le brouillard, prolonge le rêve.
Les petites silhouettes chaplinesques : un régal, comme d'habitude.
Ecrit par : ania | 03 février 2006
Le critique d'art doit juste pouvoir admettre que certaines oeuvres ne veulent pas faire sens, qu'il existe des travaux qui sont sans message et donc pour lesquels, aucun discours ne s'applique. C'est, je crois le cas de cette peinture.
Il serait interessant de la comparer d'ailleurs avec "L'hiver" de Nicolas Poussin qui au contraire est chargée de nombreux symboles et qui pour le coup donnerait à un Marlier des pistes de réflexion véritables.
PS : Un seul regret, "Le Printemps" et "L'été" du même peintre sont des oeuvres nettement plus belles.
Ecrit par : pradoc | 03 février 2006
PRADOC : Tout fait sens, même quand il n'y a pas de sens caché.
Réduire le sens à ce qui surligne un seul "aspect" d'une oeuvre comme on légende une image, réduit le sens à son expression la plus pauvre, alors que l'oeuvre nous embarque, avec son contexte, le nôtre, les oeuvres avec lesquelles elle s'entretient, etc. dans une conversation multi-dimensionnelle qu'on ne peut jamais dire finie... bref, notre rapport à l'oeuvre part dans tous les sens.
Ecrit par : nic | 03 février 2006
http://kolokolo.blogspot.com/2005/12/bruegel-in-czech-republic.html
je me souviens de ces petis tableaux comme de veritables bijoux
au palais sternberg de prague
une pragoise en parle sur son blog
Ecrit par : nomad | 03 février 2006
Non, tout ne fait pas sens. Une pomme dans une nature morte ne fait pas sens et ne contient aucun message.
La peinture peut aussi être un pur constat. Après bien entendu, on peut réfléchir par analogies, passer de la pomme à des idées sur le pourrissement par exemple, ou sur la vanité, mais cela n'est pas dans le tableau et n'est qu'un prolongement, une glose. Ce n'est pas nuisible, c'est souvent fort interessant mais je ne crois pas que tout fasse sens et je pense au contraire que les artistes ne sont pas toujours "intelligents".
La musique par exemple ne fait pratiquement jamais sens et j'ajouterai en dernier exemple que l'art moderne s'est construit en bonne part sur ce refus de faire sens.
Ecrit par : pradoc | 03 février 2006
PRADOC. Le sens n'est pas un message, il échappe aussi aux artistes, il n'est pas à proprement parler dans l'oeuvre mais dans la relation qu'on entretient avec elle. La musique ne délivre pas de message, en ce sens elle ne dit rien, mais si, elle fait sens.
Ecrit par : nic | 03 février 2006
D'accord avec Chift, en guise de courte paille...
Ecrit par : Danielle | 04 février 2006
Vouloir que tout fasse sens c'est nier l'absurde. Or l'absurde est présent dans nos existences, comme le hasard, le chaos. Celui qui est capable de voir partout du sens est soit un grand sage soit un pauvre fou.
Je m'en tiens à une position hermétique la peinture est un ordre, mais n'a pas de sens.
Ecrit par : pradoc | 04 février 2006
Pas doué pour le patinage artistique, Bruegel ?
Un salchow qui mérite O poïnte !
Dire que le patinage donne de la valeur à une œuvre… :o)
Ecrit par : MiniPhasme | 04 février 2006
merci de me faire découvrir la peinture avec autant d'intelligence et de connaissances.
Ecrit par : Hervé | 04 février 2006
PRADOC : pas un sens, des sens, par les sens autant que l'intellect. Quant au hasard, au chaos, ce sont précisément des vues de l'esprit. L'univers ne forge pas de concepts - pas même de constats. ;-)
Ecrit par : nic | 05 février 2006
Ma "sévérité" à propos de cette peinture de Bruegel était (comme parfois) toute faite de provocation puisque j'ai souvent parlé de Bruegel ici, que j'adore. Cette peinture comme les autres, bien sûr.
Quand je parlais des boîtes de chocolat, je faisais une espèce de lien avec cet autre article que j'avais intitulé "l'enterrement d'une image", à propos du "Baiser de l'Hôtel de Ville" de Doisneau, que je qualifie d'image morte :
laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2005/04/26/l_enterrement_d_une_image.html
Mais en vérité, je dois avouer que mon éducation artistique a commencé avec ces reproductions sur boîtes de chocolat, ces reprises de toiles célèbres en canevas vendus à Prisunic ("la Liseuse" de Fragonard, "l'Angélus" de Millet), ces oeuvres reproduites sur les calendriers des PTT, enfin bref, toutes ces images devenues populaires dont il faudrait, tiens, que je fasse la liste. Ce serait mon petit panthéon iconographique à moi-je. On y croiserait Corot et Blek le Rock, Hervé Morvan et le rond rouge Elf…
Ecrit par : KA | 06 février 2006
chtif-> j' arrive un peu en retard...je crois que tu m'as simplement mal compris. J'ai juste dit que certaines études (j'insiste lourdemment sur le "certaines") utilisant des outils différents (psychologie, sociologie) de ceux de l'histoire de l'art classique ou adoptant un angle d'approche résolument nouveau peuvent, malgré la suspiccion qui pèsent souvent quant à leur sérieux, s'avérer très intéressantes, même si elles ne reposent pas sur un corpus de textes établis. J' ai bien précisé que ce n'était pas le cas de "toutes" ces recherches, loin de là. De la même façon, je me suis permis de dire que lorsque certains auteurs balancent des énormités plus grosses que leur ego déjà bien boursoufflé, on gagnerait à ce que certaines oeuvres dont ils se sont entichées ne soient pas maculées de leurs inepties...voilà...c'est tout. Pour résumer...quand on n' a pas grand chose à dire (de tant soit peu intéressant et sensé) que l'on soit un grand universitaire ou pas il vaut mieux s'abstenir et laisser parler les tableaux.
Ecrit par : Joseph Pujol | 08 février 2006
Mis à part la beauté du paysage, ce qui me vient à l'esprit c'est le manque de méfiance des hommes. Je me rappelle d'une gravure de Lancret, représentant des patineurs ("L'Hyver"), et sous laquelle était écrit ce vers de Pierre-Charles Roy: "Glissez, mortels, n'appuyez pas!"
Ecrit par : Thomas | 19 septembre 2006






