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07 mars 2006
LES FLAMMES DE SEURAT

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Entre 1890 et 1891, Seurat peint Le Cirque et c'est sa dernière toile. Inachevée. Mais passionnante !
Petite radiographie expresse et non exhaustive de la chose.
Les spectacles de cirque et les music-halls étaient très courus la fin du XIXème siècle. Que l'on pense à Toulouse-Lautrec, et aux innombrables affiches qui recouvraient les murs des grandes villes.
Et c'est justement à partir d'affiches que Seurat peignit son cirque, s'inspirant fortement de deux d'entre elles. La première fut réalisée en 1880 par un artiste anonyme pour le cirque Fernando*, et montrait le cheval et son écuyère. La seconde, signée en 1880 par le célèbre affichiste Jules Chéret, mettait en scène, pour le Spectacle-Promenade de l'Horloge des Champs-Élysées, le clown équilibriste inversé.
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* Le cirque Fernando était situé sur le boulevard Rochechouart à Paris. Plus tard, il changea de nom pour devenir le cirque Médrano. L'endroit fut détruit au tout début des années 1970.
Fidèle à ses théories, Seurat réalisa sa peinture selon des critères "scientifiques". Tout d'abord, la composition du dessin est régi par le nombre d'or : 1,618.
Explication.
Divisée par 1,618, la longueur horizontale donne une longueur moindre signalée par le trait vertical noir qui est à droite dans l'image ci-dessous - quand on mesure cette distance en partant de la gauche. Si l'on part de la droite, on obtient le trait vertical noir situé à gauche.
Ensuite, la longueur entre ces deux traits est reportée de part et d'autre de ceux-ci. En rouge sur l'image ci-dessous. Puis, Seurat a tracé le milieu horizontal de la toile, ici en bleu.

À partir de ces quelques lignes, il devint aisé de créer un quadrillage (en bleu) et des obliques (en vert).
Ici n'est quadrillée que la moitié de la toile, mais Seurat exécuta cette opération sur son entièreté. Et comme il s'agit d'une oeuvre inachevée, on peut voir par endroits, sur l'oeuvre exposée au musée d'Orsay, ce quadrillage que l'artiste avait entièrement réalisé en bleu.
Il devait lui servir à placer les différents éléments de la composition selon des lignes de force, des axes. Ainsi, par exemple, le premier trait vertical noir passe par le sommet du crâne du clown, le pied gauche et le genou droit de l'écuyère, ainsi que plusieurs spectateurs parmi les quarante personnages parsemant la toile. Et c'est une oblique qui détermine la position fort penchée de l'écuyère.
Mais ce n'était pas suffisant et Seurat utilisa également un curieux rapporteur esthétique - commercialisé en 1889 - qui était censé déterminer si un angle était harmonieux ou non…
Les couleurs, quant à elles, sont réduites aux rouge, jaune pâle et bleu cyan.
Cependant, le plus intéressant ne réside peut-être pas dans cette construction géométrique, dans cette utilisation des trois couleurs primaires, dans ce placement des spectateurs selon leur catégories sociales (les plus pauvres en haut, comme il se doit).
Non, le plus intéressant est peut-être dans cette forme géométrique qui traverse toute la toile et que j'appellerai la flamme.
Celle de la coiffure du clown de premier plan ;
celles de son pourpoint, col et manches ;
celles de la robe de l'écuyère, des volants sur ses épaules, de sa coiffure ;
celles de la queue du cheval et de sa crinière ;
celle de la coiffure des clowns d'arrière-plan ;
celle de ce tissu qui s'en va vers les coulisses ;
celles de plusieurs spectateurs.

Ces flammes ne figurent pas seulement sur le Cirque, on les retrouve sur plusieurs oeuvres antérieures.
Dans la parade de cirque (1887-1888), elles forment les éclairages situés au sommet de la toile ; éclairages que l'on retrouve sous la forme de volants sur les épaules de l'écuyère :

Dans Dimanche, Port-en-Bessin (1888), les flammes deviennent drapeaux :

Dans Port-en-Bessin, avant-port, marée haute (1888), elles se réduisent à une ligne brisée qui, partant de la plage, gravit la falaise :

Dans Port-en-Bessin, le pont et les quais (1888), la ligne brisée suit le quai, emprunte la passerelle, suit les ombres triangulaires des maisons sur le chemin pour se perdre vers l'infini :

Ligne brisée, flamme, les deux se confondent parfois dans le Cirque avec ce bout de tissu qui flotte vers les coulisses.
Mais flamme encore dans le Chahut (1890) sur les chaussures et les épaules des danseuses, dans leur coiffure, les moustaches des danseurs et musiciens, la queue-de-pie de l'un des danseurs :

Les flammes de Seurat, les lignes courbes qui composent ses dernières oeuvres, annoncent l'Art Nouveau inspiré des lignes végétales. La géométrisation des formes - particulièrement visible dans le Chahut - préfigure le cubisme de Braque et Picasso.
Franz Kafka composa une nouvelle intitulée la Galerie, qui est directement inspirée par le Cirque de Seurat. Ne reculant devant aucun sacrifice, la Boîte à Images avait proposé ce texte il y a un certain temps déjà et c'est par là.
Dans la Boîte également, un billet sur les dessins de Seurat.
09:35 Lien permanent
Commentaires
Trop merci je suis tombé par hazard sur votre blog, il est merveilleux de découvertes et de beauté, vraiment merci pour ce bon moment que j'ai passé grace à vous, de tout cœur.
je reviendrai ...
Ecrit par : isis bi | 07 mars 2006
y a pas une new letter ? automatique, une x semaine par exemple ?
Ecrit par : isis bi | 07 mars 2006
oui, ça serait une bonne idée la newsletter.
Pour les tableaux de Seurat, je trouve la tendance "flamme" moins évidente dans les vues de port en Bessin... Il s'agit effectivement plutôt de "ligne brisée" que je ne retrouve pas dans "le cirque".
Sinon, monsieur Ka, je me permets une petite suggestion: un sujet prochain sur les travaux préliminaires d'un tableau et leur révélation par les techniques modernes (comme le quadrillage de Seurat) serait passionnant à coup sûr !!
Ecrit par : Chtif | 07 mars 2006
ISIS BI : Une niouzelettère ? Du boulot en plus, quoi ! Ah non merci, mais j'trouve que je passe déjà assez de temps à farfouiller dans la Boîboîte ;-)
CHTIF : Oui, je concède, dans les vues de Port-en-Bessin (sauf celle avec les drapeaux) il s'agit plus de lignes brisées. Mais on retrouve cette ligne dans le tissu qui s'en va vers les coulisses du cirque, et je pense - mais je m'avance -que de la ligne brisée à la flamme, il n'y a qu'un pas.
Sinon, un truc sur les travaux préliminaires d'une oeuvre, ouais, pourquoi pas, il y en a qui sont bien intéressants. J'va y réfléchir…
Ecrit par : KA | 07 mars 2006
Un seul mot : Merci !
Ecrit par : Shushack | 07 mars 2006
À TOUS : petit mot rapide pour dire merci aux gens qui me disent merci, dans les commentaires ou en boîte aux lettres.
(Ce genre de phrase peut paraître un peu crétine, je sais :
- Merci de…
- Ah mais non, c'est moi…
- Mais comment donc, vous n'y pensez pas !
- Ah mais si mais si !
- Je vous en prie !
- Mais comment donc ?
etc.
Mais bon, c'est tout de même appréciable de constater qu'on n'écrit pas dans un vide intersidéral pixellisé ;-)
Ecrit par : KA | 07 mars 2006
Bravo !
(euh, c'est juste pour changer de Merci...)
Bien, le mr Seurat, je connaissais pas, mais j'en voudrais bien chez moi !
Il a beaucoup travaillé sur l'univers du cirque (outre les toiles citées ici) ?
Ecrit par : Isido | 08 mars 2006
ISIDO : Non, dans le domaine du cirque, Seurat n'a peint que "le Cirque" et "la Parade de cirque".
Mais il existe plusieurs dessins et huiles préparatoires.
Ecrit par : KA | 08 mars 2006
Isido, je suis bien certain que même sans connaître Seurat, tu connaissais ça: http://vr.theatre.ntu.edu.tw/fineart/database/painter-wt/seurat-03x.jpg
(entre parenthèses, celui-là aussi, il a dû en couvrir, des boîtes de chocolat et des serviettes en papier, non?)
Ecrit par : Chtif | 08 mars 2006
Chtif,
Ben non, je suis confondu de honte mais je connaissais pas, à mon grand regret d'ailleurs.
En pénitence, je vais retourner voir les pique-nique en céramique du post suivant.
Euh... tout compte fait, j'vais ptêt plutôt me plonger dans l'étude de Seurat, c'est plus sain...
Ecrit par : Isido | 08 mars 2006
Est ce bien certain que les pauvres soient en bas dans ce cas de figure ? Ne sont ils pas plutôt tout en haut ,comme au théatre où les places les moins chères sont au poulailler ?
Amicalement vôtre
Ecrit par : Isabelle | 10 mars 2006
ISABELLE :
J'ai bien dit :
« dans ce placement des spectateurs selon leur catégories sociales (les plus pauvres en haut, comme il se doit). »
Ecrit par : KA | 10 mars 2006






