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13 mars 2006
GERTRUDE ET PABLO

Durant l'hiver 1905-1906 et pendant l'automne 1906 (retiens bien ces dates, ami lecteur, car elles sont - mais oui - de la plus haute importance !), Picasso peint le portrait de Gertrude Stein. Ce portrait est-il ressemblant ? Qu'on en juge :


Deux photographies de Gertrude Stein,
datant probablement des années 1890


Deux photographies de Gertrude Stein
par Alvin Langdon Coburn, 1913
Visage anguleux, nez triangulaire et menton pointu sur la peinture de Picasso.
Visage rond, nez en patate et menton à fossette sur les photographies de Gertrude.
À l'évidence, le petit Pablo - qui n'était pas un manchot, loin s'en faut - a volontairement laissé tomber le désir, l'obligation de tracer un portrait ressemblant assorti d'une indispensable dose de psychologie. Mais pourquoi t'est-ce donc qu'il a fait ça, alors qu'eurent lieu de nombreuses séances de pose durant l'hiver 1905-1906 ?
Parce qu'il avait autre chose en tête, et que le visage de Gertrude Stein était un bon support pour tenter de matérialiser ses idées.
On n'a, malheureusement, aucune trace de ce à quoi ressemblaient les ébauches de cet hiver 1905-1906. Ce qui nous est donné à voir est le portrait, tel que l'a terminé Picasso durant l'automne 1906.
Qu'y voit-on précisément ?

Des formes humaines géométrisées. Avec deux yeux qui ne sont pas dans l'alignement, et un nez droit semblant posé de travers : sa base n'est pas dans l'axe du visage mais plutôt à notre gauche, le nez a donc l'air de partir vers la droite.
Maladresse ? Allons donc ! Picasso était tout simplement en train de chercher quelque chose qu'il finira pas découvrir un tout petit peu plus tard… (retiens bien ce détail, ami lecteur, car il est - lui aussi - de la plus haute importance !)
Mais regardons deux autres oeuvres qu'il peignit au cours de ce même automne 1906 :


Deux autoportraits dans lesquels le "métier" de peintre est oublié d'autant plus facilement qu'il ne s'agit pas, là, de représenter une tierce personne. Les différents éléments, eux aussi géométrisés, sont posés côte à côte, de façon abrupte.
Au printemps de l'année 1907, il peint cet autre autoportrait. La géométrisation est encore plus évidente et les cernés noirs, qui avaient commencé à poindre dans les essais précédents, sont ici affirmés pendant que la couleur est appliquée crûment :

Rappelons que le portrait de Gertrude Stein avait été terminé quelques mois avant, à l'automne. Confrontons les deux :

Étonnant, non ?
En cherchant à sortir du naturalisme, en radicalisant les formes et la manière de poser la couleur sur la toile, Picasso révolutionne la peinture* en même temps qu'il inscrit son autoportrait dans le visage de Gertrude Stein.
__________
Cette révolution trouvera un temporaire aboutissement avec les Demoiselles d'Avignon, élaborées puis peintes pendant cette année 1907.

Gertrude Stein devant le portrait de Picasso,
photographiée par Man Ray en 1922
Il y a également, dans ces oeuvres et dans certaines autres, un détail troublant dont je parlerai peut-être un de ces quatre…
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Commentaires
Le foulard et la broche ont l’air identique sur la photo et sur le tableau ou me trompe-je ?
Ecrit par : Amazone | 13 mars 2006
Mais pourquoi donc est-ce que *tous* les portraits sont borgnes ?
Ecrit par : Amaury | 13 mars 2006
Etonnant, le portrait de Gertrude, j'aurai presque pensé à un autoportrait du Pablo... Mais, plus étonnant, un autoportrait "a priori", de quand il aurait pas mal d'années en plus...
Sinon, Amaury a raison, z'ont qu'un oeil, tous, où est passé l'autre ???
Ecrit par : Isido | 13 mars 2006
N'est-ce pas de ce portrait que Picasso aurait dit à son modèle, sceptique sur la ressemblance, "vous lui ressemblerez ?".
Quant à Gertrude Stein, auteur d'une " autobiographie de tout le monde" n'ouvre-t-elle pas la voie à une équivalence picturale "autoportrait de tout le monde" ?
Ecrit par : sistereden | 13 mars 2006
Une analyse comparée qui se lit comme un roman policier, un moment de rare plaisir...
Sans vouloir donner dans le "people", est-ce qu'on sait ce que Gertrude Stein a pensé du tableau? !!!
Et pour le détail troublant, alors?
Ecrit par : Forestine | 13 mars 2006
Bonjour. Merci pour ces moments de plaisir quand je viens sur votre blog. Une curiosité : pensez-vous faire prochainement une note sur l'expo du musée d'Orsay Cézanne/Pissaro ? Si non, qu'en pensez-vous ?
Ecrit par : olaf | 14 mars 2006
Quel plaisir de venir sur votre blog ! on y apprend plein de choses sur les peintres, leurs techniques leurs inspirations. Grace à vous je m'instruis beaucoup dans le domaine artisitique, alors un grand merci !
Ecrit par : tinou | 14 mars 2006
Un vrai plaisir oui de lire tes notes l'ami. Et pour suivre sur le portrait de Gertrud, et de sa ressemblance une fois géométrisé avec celui de l'artiste, je me suis fait souvent cette réflexion en croisant des couples dans la rue... Il y a les couples fusionnels où les deux se ressemblent et ceux disparates où l'altérité joue le moteur de cette association de malfaiteur qu'est un couple. Il serait intéressant de faire la même étude des portraits des nombreuses femmes du Peintre comparés à ses propres autoportraits. Y verrait-on cette dualité exprimée?
Ecrit par : peter | 14 mars 2006
À TOUS : le pédégé, veilleur de nuit et technicien de surface de la Boîte s'étant absenté pendant quelques jours, le vlà maintenant confronté à une foule de commentaires auxquels il va tenter de répondre en vrac.
(Excusez-le s'il se met à parler comme Delon, c'est nouveau ça, qu'est-ce qu'il lui prend ?)
ISIDO : Une chambre photographique, c'est un gros nappareil à soufflet sur pied, pas vraiment genre numérique, avec des négatifs en plaque super-immenses et donc, des photos d'un piqué exceptionnel. Voir par là :
http://arbresvenerables.free.fr/ArbresVenerables/images/Jerome_in_Germany.jpg
BAJAMIN : Bein non, justement, ya pas d'énorme différence entre les peintures chinoise et japonaise, la seconde étant née de la première et ne s'en étant pas des masses démarquée.
En revanche, les Japonais ont fait de la gravure sur bois une de leur spécialités.
GIOVINETTA : Si tu veux une réponse à ta question, va falloir prendre la peine de lire la Boîte, nan mais ! Oh l'autre, eh ! Une réponse par mail elle veut ! Avec des croissants ?
OLAF : Je ne parlerai probablement pas de l'expo Cézanne/Pissaro, pour deux raisons :
1/ ce ne sont pas mes peintres préférés de cette période, loin de là ;
2/ les grandes expos me gonflent, deux heures de queue pour se retrouver dans une ambiance de RER Châtelet-les Halles à 17h30, sauf que le public de voyageurs est essentiellement composé de bourgeoises qui s'extasient bêtement. C'est carrément insupportable, et dans ces moments-là faudrait pas me confier un lance-flammes ;-)
PETER : Intéressante proposition, oui, que de faire une étude des portraits d'épouses de peintres, peinturlurés par leur régulier. Je ne suis cependant pas certain qu'on trouverait un double portrait tel que le Stein/Picasso (qui n'avaient lié aucune relation amoureuse, Picasso ne s'étant même pas risqué dans cette entreprise perdue d'avance…)
A PROPOS DE GERTRUDE STEIN :
Le détail troublant, qu'AMAURY a remarqué, c'est le fait que ces portraits ont tous l'air borgnes. On en trouve d'autres, dans la production de Picasso. J'vas m'pencher sur la question mais j'ai déjà une 'tite idée…
SISTEREDEN : "Vous lui ressemblerez", oui, c'est ce qu'aurait répondu Picasso. Sauf que les photos de G.Stein plus âgée contredisent cette prédiction. M'est avis qu'il le savait bien, Picasso, qu'il s'était représenté, lui, et pas elle. J'irais même jusqu'à dire qu'il s'est un peu foutu de sa gueule, à la Stein. Ah ces artissses…
Ecrit par : KA | 14 mars 2006






