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24 mars 2006

LES PORTRAITS D'OTTO DIX

- Je dois vous peindre ! Il le faut absolument !… Vous représentez toute une époque !
- Vous voulez donc peindre mes yeux sans éclat, mes oreilles biscornues, mon nez long, ma bouche mince et mes longues mains, mes jambes courtes, mes grands pieds, qui ne peuvent qu'effrayer mais pas réjouir le spectateur ?
- Vous vous êtes caractérisée de manière extraordinaire et le tout donnera un portrait qui représente une époque, qui ne s'attache pas à la beauté extérieure d'un femme mais bien plus à son psychisme.


C'est ainsi que la journaliste Sylvia von Harden relata sa rencontre avec Otto Dix, sur un trottoir de Berlin en 1926.






Berlin, 1926. Il faut se souvenir que l'Allemagne était en pleine République de Weimar (1919-1933). C'était l'époque de la fameuse école d'art, de design et d'architecture du Bauhaus (taper ce mot dans le moteur de recherche intime), celle des films de Friz Lang (Metropolis, dont j'ai déjà parlé par ici, date précisément de 1926).

À très peu de chose près, c'était également l'époque décrite par Christopher Isherwood dans L'adieu à Berlin. Son roman (ou doit-on plutôt considérer qu'il s'agit d'un recueil de nouvelles ?), qui se déroule à partir de 1930, fut adapté au cinéma par Bob Fosse, sous le titre Cabaret (1972).

Wilkommen, Bienvenue, Welcome…



Metropolis, panneau central du triptyque par Otto Dix, 1927
(les trois panneaux du triptyque sont visibles par ici)


Ça y est, vous voyez l'ambiance ?

Bouillonnement intellectuel et artistique, inflation galopante (les marks dans une brouette pour acheter une miche de pain), bourgeois qui s'encanaillent pendant que le peuple subit encore les contrecoups de la défaite de 1918, et picolage à tous les étages. On crée, on invente, on s'amuse juste avant die große Kata-
strophe
qui éclatera en 1933.

Or donc, Otto Dix (1891-1969), qui fut d'abord futuriste, puis dada, puis expressionniste, s'oriente vers la Nouvelle Objectivité à partir de 1920.

Hein ? C'est quoi ça ?

La Nouvelle Objectivité était une école, une manière de peindre qui voulait se démarquer de l'expressionnisme, de ses couleurs violentes et de ses formes torturées. Son ambition était de dresser le constat de la société allemande des années 20-30 avec un regard clinique dénué de tout sentimentalisme, de tout apitoiement, de tout mélodrame. Une peinture au scalpel.

Et pour peindre au scalpel, rien de tel que les recettes du passé. Allez, jetons un nouvel œil sur la môme Sylvia :






Il s'agit d'une peinture sur bois, réalisée avec un mélange de peinture à l'œuf et de peinture à l'huile. Plus personne ne peignait ainsi au XXème siècle et Otto Dix, qui renoua à partir de 1924 avec cette tradition née au Moyen Âge, passait pour un original. On le surnommait "Otto Holbein de Dresde", en référence à Hans Holbein (1497-1543).

Mais quelle meilleure méthode, en effet, que celle des Flamands et autres Allemands des XVème et XVIème siècles pour peindre une image froide et lisse, prétendument sans commentaire ? La technique du glacis, qui permet de superposer d'innombrables couches de peinture plus ou moins transparentes, était idéale. Holbein et Van Eyck en étaient les maîtres.

Otto Dix retournera aux sources de la peinture occidentale, dressera plusieurs portraits dont :




Le photographe Hugo Erfurth, 1926



…qu'on peut rapprocher de cette oeuvre beaucoup plus ancienne :




Portrait d'Hermann Wedigh
par Hans Holbein, 1532



Un fond bleu, deux hommes en buste de trois quarts, une table, les avant-bras et les mains dans la même position.

Des mains qui tiennent un objet symbolisant les préoccupations du personnage, comme dans cet autre portrait d'astronome peint par Holbein :




Nicolas Kratzer par Hans Holbein, 1528



Les citations sont évidentes, et Otto Dix persiste avec cet autoportrait daté de 1926 :






Esquisse préparatoire



La main, posée sur le plexus, est une évocation de celle de Dürer dans son autoportrait de 1500 :





Otto Dix, persiste, et il signe ! Il signe, en dessinant un serpent qui se mord la queue pour la lettre O et un arc pour la lettre D :






Cette manière de faire est empruntée à Lucas Cranach, qui signait ses oeuvres avec un serpent ailé :






On voit par là qu'une peinture, aussi révolutionnaire soit-elle, s'inscrit dans un continuum et un réseau de références. Pas d'Otto Dix sans Holbein, Cranach et Dürer, pas de Van Gogh sans Millet et Hokusai, pas de Hans Hartung sans peinture chinoise.



CADEAU BONUS

En 1926 toujours, année des portraits de Sylvia von Harden et de Hugo Erfurth, année de l'autoportrait au chevalet, le photographe August Sander (dont j'ai déjà parlé par ici) fixe les portraits d'Otto Dix et de son épouse :






Cinq ans plus tard, Sander rend hommage au peintre en photo-
graphiant cette secrétaire employée par une station de radio :









Tout bon portrait repose sur une mise en scène : le caractère de l'homme s'exprime dans son apparence extérieure ; l'extérieur est le reflet de l'intérieur ; extérieur et intérieur sont identiques. Les plis des vêtements, l'attitude de la personne, ses mains, ses oreilles, informent tout de suite le peintre sur l'âme de son modèle ; souvent plus que les yeux.

Otto Dix







07:55 Lien permanent

Commentaires

merci pour cette note...

Ecrit par : Joseph Pujol | 24 mars 2006

Curieux, je feuilletais un de ses albums hier, suite à une discussion je voulais retrouver "rencontre nocturne avec un fou". Dix est peut être le dégénéré que je préfère. Je ne connaissais pas les photos de Sander, merci.

Ecrit par : sic | 24 mars 2006

Curieux comme l'auteur de ce site me fait rêver à presque tous les coups... Cette fois sur une Allemagne fantasmée qui n'existe plus depuis longtemps.

Continuez, on vous aime!

Ecrit par : Minnie | 24 mars 2006

Cette journaliste a le type parfait de l'hyperthyroïdienne :

accélération du pouls, entraînant un rythme (palpitations) ou "un battement" cardiaque anormal
augmentation de la pression sanguine
production de chaleur accrue par l'organisme, provoquant une sensation de chaleur même dans une pièce fraîche
sudation provoquant une moiteur de la peau
hyperactivité nerveuse, sensation de nervosité ou léger tremblement des mains
augmentation du taux d'activité, même si la personne est fatiguée et affaiblie
augmentation de l'appétit, mais avec perte de poids importante
sommeil entrecoupé
selles fréquentes, parfois accompagnées de diarrhées
exophtalmie ou regard fixe intense
perte osseuse évidente (ostéoporose) associée à une hyperthyroïdie .

J' vois un rapport anatomique avec le noeud de cravate bleu rehaussée par la pierre : image de scintigraphie thyroïdienne
http://www.bsip.com/fonds/Mr/0023002.jpg

Ecrit par : Danielle levothyroxine | 24 mars 2006

Le papillon de la conscience :
http://www.vivamexico.info/Sculptures/Tolteques/Atlante2.jpg

Ecrit par : Daniéla | 24 mars 2006

Je suis perplexe, et c'est là tout ton art. C'est en apprenant à connaitre une oeuvre que j'apprends à l'aimer. Plus d'une fois, j'ai été surprise car jusqu'à présent je reconnais que je m'arrêtais sur "les sensations" que pouvaient me procurer une oeuvre. Mais, je constate que d'en découvrir l'histoire, le contexte, les arcanes me les rend sinon belles, au pire intéressantes, et le tout avec humour (là c'est la cerise sur la gâteau).

A quand des cours type conférences au musée du Louvre ?

Ecrit par : Vroumette (totalement incognito) | 25 mars 2006

VROUMETTE : N'ayant aucune espèce de diplôme, il m'est interdit de jouer au guide-conférencier officiel dans les musées nationaux.

Ah mais si, j'y pense ! J'ai le BEPC et un CAP de banque !
Ah… on me murmure dans l'oreillette qu'il faut une maîtrise d'histoire de l'art ou le diplôme de l'école du Louvre.

Zutre alors.

Ecrit par : KA | 25 mars 2006

J'ai découvert ce site par hasard et je remercie le hasard parce que ça vaut vraiment le coup !
Je devais faire un devoir d'analyse de l'image et n'avais pas vraiment d'idée et c'est en lisant une phrase de cette note que j'ai décidé de comparer "La journaliste Sylvia Von Harden" avec une des photographies de la série Age Map de Bobby Neel Adams...
Merci pour cette inspiration !

Ecrit par : MAB | 08 mai 2006

Bravo pour votre site, je ne connais rien à la peinture, j'en connais un peu plus maintenant !

Ecrit par : aliscan | 26 décembre 2006

merci pour ce site qui nous a bcp servi et nous a bcp appris sur les oeuvres d'Otto Dix.

Ecrit par : koukouilles | 18 décembre 2007

En somme, rien ne se crée tout se recycle. Mais il y recyclage et ré-appropriation. Otto Dix est de ces propriétaires seigneuriaux.

Merci

Ecrit par : Bartleby | 19 décembre 2007