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29 mars 2006
L'ART DE LA PEINTURE, SELON VERMEER - 1

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Étrange toile que cet Art de la peinture de Johannes Vermeer qui est considéré, par certains historiens d'art, comme le plus beau tableau qui soit.
Je m'en vais donc y consacrer trois billets, pas moins.
Le premier va décrire ce qu'on y voit, ce qu'on croit y voir, et les significations qu'on a pu tirer de ces observations.
Le deuxième passera en revue ce qu'un certain historien d'art réputé a voulu nous y faire voir.
Le troisième montrera ce qu'on y voit de manière indubitable, si on y passe un peu de temps.
Les ceusses qui détestent Vermeer ont le droit d'aller jouer à Picasso pendant ce temps !
Commençons donc par la revue de détail.
1. Un peintre de dos, assis à son chevalet
Il porte un élégant costume passablement démodé pour l'époque, un vêtement à la mode bourguignonne en vogue en Hollande dans les années 1530-1580. Or cette toile date d'environ 1665 et ce choix vestimentaire a peut-être une explication, qu'on verra plus bas. Le même costume semble figurer dans cette autre toile, baptisée la Courtisane ou l'Entremetteuse et dûment datée, elle, de 1656 :

On a cru identifier, dans ce personnage de gauche, un autoportrait de Vermeer. Aucun élément biographique ne vient étayer cette thèse. Certains commentateurs pensent qu'il faut plutôt y voir un hommage à Rembrandt, et l'on peut comparer cet autoportrait gravé de 1633 (ici inversé) avec le jeune homme de gauche de l'Entremetteuse.

(Je passe sur les délires de Malraux, dont j'ai déjà parlé dans le billet précédent, qui crut reconnaître dans cette toile l'épouse de Vermeer ; un tantinet obsédé, le Malraux…)
Mais revenons à notre peintre de dos.

Il commence une toile, dont on aperçoit la mise en place peut-être effectuée à la craie. Rappelons que Vermeer ne faisait aucun dessin préparatoire, il attaquait directement le sujet à la peinture. De plus, il travaillait avec une camera obscura. Ce peintre, qui travaille sur une esquisse et n'utilise pas de camera obscura ne peut pas être la silhouette de Vermeer vu de dos, comme certains l'ont prétendu. Mais je reviendrai sur ce point dans le prochain billet.
Il peint, donc, la couronne de lauriers de son modèle. Sa main droite repose sur un appuie-main, dont je reparlerai aussi la prochaine fois parce que des âneries ont été proférées à ce sujet. Suspense…
2. Un modèle féminin
Malraux (encore lui !) était persuadé qu'il s'agissait de la dernière des filles de Vermeer, ce qui daterait l'oeuvre des années 1670. Passons…

On ne sait toujours pas qui fut le modèle, mais après bien des hésitations, les historiens se sont mis d'accord sur le rôle qu'elle joue. C'est celui de Clio, muse de l'Histoire. On avait un temps pensé à la Renommée à cause de la trompette, mais non, il faut y voir Clio qui fut également représentée avec cet instrument et sa couronne de lauriers par Eustache Le Sueur entre 1652 et 1655, dans Les Muses - Clio, Euterpe et Thalie :

Sur la toile de Vermeer comme sur celle de Le Sueur, Clio tient un livre. Il s'agit des Histoires d'Hérodote ou de l'Histoire de la guerre du Péloponnèse par Thucydide ( -471-400 av.J.-C.).
Sur la table devant Clio, un cahier qui rappellerait Euterpe, muse de la Musique, et un masque de plâtre évoquant Thalie, muse de la Comédie.
Au vu de ces différents éléments, l'interprétation de l'oeuvre de Vermeer peut paraître évidente : nous aurions sous les yeux une allégorie mettant en scène la Musique, la Comédie et l'Histoire. Cette dernière serait victorieuse, puisque l'artiste s'apprête à la portraiturer. Mouais.
Sauf que les autres éléments du décor apportent un éclairage différent.
3. Une carte au mur
Elle représente les Provinces-Unies des Pays-Bas, est bordée aux extrémités par des représentations des vingt plus grandes villes hollandaises. La Zuiderzee est visible, au-dessus du chevalet. Cette carte est l'oeuvre de Nicolas Viischer (1618-1679), plus connu sous le pseudonyme de Piscator (traduction latine de viischer, pêcheur).

Voici une autre carte, de la même époque :

4. Un lustre et un rideau
Un lustre, dans lequel n'est plantée aucune chandelle. Un lourd rideau qui s'ouvre et nous livre cette scène observée à la dérobée. Le procédé est habituel chez Vermeer, j'avais déjà parlé par là de sa manière de nous mettre dans une position de voyeur en nous plaçant à la hauteur d'un observateur accroupi, ainsi que nous l'indique la ligne d'horizon.

La carte et le lustre ont donné lieu à plusieurs interprétations politiques de cet Art de la peinture.
Le vêtement du peintre datant des années 1530 et la riche tenture de gauche évoqueraient l'époque où la Hollande était encore sous domination espagnole (voir l'article de la Wikipedia à propos des Provinces-Unies). Époque où les arts et plus particulièrement la peinture étaient considérés, admirés, respectés.
Dépourvu de chandelles, ce lustre ne peut éclairer la carte des Provinces-Unies. Le nouveau pouvoir, mis en place en 1581 à l'issue de la Guerre des Quatre-Vingts Ans, est terne. Triste et sans éclat.
L'Art de la peinture de Vermeer serait donc une condamnation de ce régime, de cette société qui, en accédant à l'indépendance, s'est enfermée dans un conformisme frileux.
Ajoutons à cela que Vermeer était catholique, dans un pays qui venait d'opter pour la Réforme protestante.
On comprend alors pourquoi Vermeer n'a jamais vendu cette toile, qui pouvait représenter un danger pour lui. Mais peut-être y a-t-il d'autres raisons, dont je parlerai dans mon troisième billet.
Le deuxième sera consacré à l'interprétation d'un historien bien connu, beau parleur qui n'hésitait pas à se planter le doigt dans l'oeil jusqu'au coude…

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Commentaires
Euh, juste pour faire mon chieur. Tu dis "Il s'agit des Histoires d'Hérodote ou de l'Histoire de la guerre du Péloponnèse par Thucydide ( -471-400 av.J.-C.)." en parlant du bouquin que la jeune fille tient dans ses bras. Comment que tu le sais, ça a pas l'air écrit dessus ?
Sinon pour un barbouilleur qui faisait du premier jet, il se débrouillait pas mal, Vermeer, finalement...
Sérieusement, il est splendide, ce tableau...
Ecrit par : Isido | 29 mars 2006
ISIDO : C'est vrai que ce n'est pas écrit dessus, mais il est de tradition de représenter Clio avec l'un de ces deux ouvrages. Et donc, on peut penser que la p'tite Clio de Vermeer ne tient pas l'annuaire de la bonne ville de Delft :-)
Ecrit par : KA | 29 mars 2006
Ton commentaire est passionnant !
J'attends la suite avec impatience...
Ecrit par : Enid | 29 mars 2006
Quelques notes après ce premier volet d'analyse, qui nous laisse tous frustés et en attente de la suite : )
Le costume démodé du peintre assis...
pourrait nous incliner à penser qu'il s'agit d'un de ses maîtres : Bramer, Fabritius ?
La position "basse", du spectateur...
accroupi mmm... ou bien assis (chaise vide au premier plan), ou bien la hauteur de vision d'un enfant ?
- La tenture...
Le contraste est évident entre la tapisserie très colorée et la carte sur le mur, craquelée et grise.
- la jeune fille ... je lui trouve un air de famille avec "la jeune fille à la perle", à cause du jaune et bleu aussi peut-être.
Vivement demain.
Ecrit par : Sylviane | 29 mars 2006
Dans son film A Zed and two noughts (1985) truffé de références à Vermeer (comme à son plagiaire Van Megeren), Peter Greenaway- dont on ne saurait dire s'il est plus plasticien que cinéaste- associe audacieusement le costume strié de noir et blanc du peintre à la robe du zèbre.
http://www.sensesofcinema.com/contents/01/18/zoo.html
Ecrit par : Lalka | 29 mars 2006
Ne peut-on pas dire, tout simplement, que la scène se situe à hauteur des yeux d'un spectateur de théâtre? N'est-ce pas très fréquent?
Ecrit par : ania | 29 mars 2006
Juste un détail : "Hors cette toile..." devrait être écrit "Or cette toile...".
Ecrit par : Maître Capelo | 30 mars 2006
Un mot un peu hors de propos dans cet article, car lié au KO technique : comme annoncé précédemment, la bannière "Soutenons la Boîte à Images" est diffusée par influenceurs.net (http://influenceurs.net/news/296.shtml ), et est déja reprise sur http://samdprod.typepad.com/actu/2006/03/la_bannire_sout.html ainsi que par http://www.loiclemeur.com/france/2006/03/la_boite_images.html
Ecrit par : Elie | 30 mars 2006
Bonjour,
concernant votre interprétation de la représentation (ou non) de Vermeer sur ce tableau, je suis tombé, en cherchant sur d'autres sites, sur ce lieu dédié au peintre en question, et notamment une interprétation divergente de la présence de ce type de costume dans la toile.
http://essentialvermeer.20m.com/catalogue/art_of_painting.htm
(il faut passer la souris sur les éléments du tableau).
Je n'ai jusqu'à présent pas commenté car ne trouvant rien d'utile à ajouter, je préférais rester en position accroupie...
Mais maintenant que j'ai trouvé mon petit sel, j'en profite :
- merci à vous !
- courage pour la suite !
bien à vous,
jdif
Ecrit par : JDifool | 02 avril 2006
JDIFOOL (tiens ! un moebiusien !) : je signale le lien vers l'excellentissime site "Essential Vermeer" dans mon troisième article sur "l'Art de la Peinture", à paraître demain lundi.
Ecrit par : KA | 02 avril 2006
Passionné par la peinture de genre hollandaise, j'ai eu l'occasion de me pencher sur Vermeer et d'étudier ce tableau sous les angles iconographiques et iconologiques. Votre approche du tableau est certe intéressante, mais incomplète et n'apporte pas d'éclairages nouveaux sur cette oeuvre. J'attends la suite... Celà dit, je vous félicite pour la juste analyse que vous publiez. Bien cordialement.
Ecrit par : bernard Chazal | 08 avril 2006
BERNARD CHAZAL : Incomplet et pas neuf, oui, c'est ainsi que je me définirai. Aucune raison, donc, d'espérer autre chose de ma part…
Ecrit par : KA | 08 avril 2006
Si B Chazal pense que c'est incomplet c'est qu'il sait des choses que nous ignorons cher KA. Allons Chazal, précisez votre pensée, depuis quel Angle nous parlez vous ?
Ecrit par : Danielle | 08 avril 2006
Je vous apporte ma modeste contribution concernant l'éventuel autoportrait de Vermeer dans L'Entremetteuse. Certe, nous n'avons aucune certitude sur un éventuel autoportrait du peintre. Mais s'il devait exister un autoportrait de Vermeer, le plus vraissemblable serait celui qui figure dans L'Entremetteuse. Pourquoi ? Parce que suivant une tradition établie depuis la Renaissance, les artistes avaient coutume de se représenter dans leurs tableaux d'histoire. Ils se signalaient généralement par une attitude "décalée" ou en léger retrait par rapport à l'action principale, et le plus souvent, le visage dirigé vers le spectateur. Dans le Charlatan (1652) de Gerard Dou, l'artiste est présent dans le cadre de la fenêtre, palette à la main, prenant le spectateur à témoin de la scène qui se déroule à ses côtés. Dans L'Amateur chez le peintre, Miéris se représente comme étant le personnage du peintre. Même situation pour Maerten van Heemskerck qui est le peintre en action dans Saint Luc peignant la Madone (huile sur bois 1532). Dans la Visite de l'atelier du peintre, c'est au tour de Job Adriensz.Berckheyde de regarder le spectateur, palette à la main. Ce type d'"autoportraits dans le tableau", n'a rien d'exceptionnel au 16 è et XVII è siècle et jusqu'à Courbet !
Dans L'Entremetteuse, curieusement, le personnage se signale. Son visage semble d'ailleurs disproportionné par rapport aux autres, même s'il donne le sentiment d'être comme "en dehors" de la scène libertine? Est-ce un hazard si son col de dentelle est vivement mis en lumière ? Est-ce un hazard si sa veste bourguignone "à crevée", n'appartient pas à l'époque et sera repris dans l'Allégorie de la Peinture, tout comme le béret qu'il porte ? La figure a tout l'air d'une image réfléchie, d'autant plus que le personnage lève son verre de la main gauche .
En 1656, Vermeer a 24 ans, or cet âge conviendrait très bien au jeune homme du portrait.
Reste enfin la question psychologique de savoir si l'on peut imaginer le peintre en jeune noceur ou en témoin moralisateur d'une scène plutôt grivoise. Sans doute, à en juger d'après son oeuvre, Vermeer était un homme tranquille et équilibré. Mais est-il pour autant inimaginable qu'il ait eu des éclats de joie ? Et lorsqu'il nous présente sa scène si bien frappée, avec un si grand sens des caractères et de l'ironie, avec l'humour quelque peu facécieux de cette époque, pourquoi ne se serait-il pas peint lui-même, commentant en riant la scène dont il se veut le témoin ? Je vous laisse le soin d'y réfléchir. Etant relativement bousculé par mes occupations, j'aborderais d'autres points que vous soulevez, que je trouve pertinent, et qui mérittent réflexion.
Ecrit par : bernard Chazal | 08 avril 2006
De dos, tout est dans les cheveux, Jean qui pleure ou Jean qui rie...
http://www.culturaspettacolovenezia.it/immagini/friedrich-wanderer.jpg
Ecrit par : Danielle | 08 avril 2006
bonjour a tous je fais des recherches sur vermeer pour un tpe et comme vous me semblez tous assez calés dans ce domaine..... je me demandai si vous pourriez me donner des renseignements sur sa vie , le contexte historique ... merci d'avance a ceux qui me répondront!
:)
Ecrit par : marie | 20 avril 2006
Bonjour, concernant les informations sur la vie de Vermeer dans le contexte historique du XVII e siècle, je peux vous aider pour votre TPE.
Ecrit par : Chazal | 20 avril 2006
Bonjour,
Moi j'aurai tout simplement aimé savoir quels sont les matériaux qui ont été utilisé pour cette oeuvre...
(toile, bois? quel pigments...)
Cela fait un moment que je chercher et je ne trouve rien...
Si quelqu'un pouvait m'aider...
Merci beaucoup!
Ecrit par : Mélanie | 01 mai 2006
Bonjour Mélanie,
L'Art de la Peinture ou Allégorie de la Peinture, fut peinte par Vermeer en 1660/1661. Il s'agit d'une huile sur toile d'un format de 120 x 100 cm. Les pigments utilisés couvrent toute l'échelle des couleurs ; mais pour faire simple, c'est l'association du jaune citron, du jaune de Naples, de l'ocre jaune, de la terre de Sienne, du bleu de manganèse et du gris clair , qui domine dans ce tableau. Ces couleurs sont caractéristiques de la palette de Vermeer. Les pigments broyés en fine poudre sont prélevés sur la palette avec le pinceau imbibé de médium et de diluant.
Ecrit par : bernard Chazal | 01 mai 2006
La peintre et moi adorons Vermeer !
Merci pour la lecon
Ecrit par : chartreux | 16 août 2006






