« LE JEU DE MARS VOLTA - les réponses | Page d'accueil | DON DE DOUBLE VUE »

20 avril 2006

T'AS D'GROS YEUX, TU SAIS

Réédition d'un article que j'aime bien…

Pourquoi les personnages des manga ont-ils si souvent des yeux immenses ? Les Japonais sont-ils aveugles au point de ne pas se rendre compte qu'ils ont au contraire les yeux extrêmement bridés ?

La réponse à cette question nous sera fournie par un certain Tezuka Osamu.

Mais avant d'aller plus loin, quelques précisions à propos de la BD japonaise et du mot manga.



LES ORIGINES DE LA BANDE DESSINÉE JAPONAISE


Si l'on peut dire que la première BD française est la broderie de la reine Mathilde plus connue sous le mon de Tapisserie de Bayeux (1077), la première BD japonaise est sans doute le Chôjûgiga (XIIème siècle).






Il est composé de quatre rouleaux peints par un prêtre nommé Toba Sôjô Kokuyé (1053-1140). On y voit, dans les deux premiers, des animaux se livrant à des activités humaines. Les deux derniers montrent en outre des humains, et notamment des prêtres se livrant à un équivalent du strip poker ! Il s'agit donc d'une bande dessinée satirique dénonçant les travers de l'homme, et peut-être plus précisément les moeurs dissolues de la Cour de l'époque.

De larges extraits du Chôjûgiga sur kokingumi.com.



L'ORIGINE DU MOT MANGA


Au départ, ce terme ne signifie pas bande dessinée mais croquis sur le vif, ou image dérisoire.

Il fut inventé par le graveur Hokusai (que j'ai déjà évoqué ici), quand il décida de réaliser plusieurs recueils de dessins montrant des animaux, des gens occupés à diverses activités, des bâtiments, etc.

Hokusai mourra en 1849, ses quinze volumes forts de dix mille dessins paraîtront entre 1814 et 1879.









En 1862, l'anglais Charles Wirgman lançait à Yokohama un journal satirique intitulé The Japan Punch. Vingt ans plus tard, le français Georges Bigot créait le magazine Tobae (en l'honneur du prêtre Toba, dessinateur du Chôjûgiga).

Wirgman introduira les bulles ou phylactères, Bigot aura l'idée de tracer des cases.


Plus tard, en 1902, c'est Rakuten Kitazawa qui créera la toute première bande dessinée japonaise, inspirée des comics américains. Elle s'appelait Le Voyage de Tagosaku et Mokubê à Tokyo, et parut dans Jiji Manga, le supplément illustré du journal Jiji Shimpo.
Le mot manga allait désormais qualifier au Japon ces récits en images.






Et si nous revenions à nos grands yeux ?

A la fin des années 1940, un étudiant en médecine nommé Tezuka Osamu occupait ses loisirs à dessiner, publiait quelques petites bandes dessinées dans des magazines.

Le premier de ses manga qui connut le succès - alors qu'il n'avait que dix-neuf ans - s'appelait La Nouvelle Ile au Trésor (Shin takarajima). Pour Tezuka la voie était désormais tracée, il lâcha définitivement le stéthoscope pour le crayon.






Le style de Tezuka possède deux caractéristiques qui ont révolutionné le monde de la BD japonaise :

1/ des mises en pages et des découpages extrêmement dynamiques inspirés du cinéma.

2/ des personnages aux grands yeux (et voilà, on y vient enfin, c'est pas trop tôt :-)

Mais alors, pourquoi de si grande mirettes, mazette ? Parce que Tezuka Osamu, passionné de dessin et de cinéma, était avant tout un fanatique de Walt Disney. Il avait, disait-il, vu Bambi pas moins de quatre-vingt fois ! Ce sont les yeux des personnages disneyens que l'on retrouvera dans ses manga, dans ses anime (dessins animés) et dans les oeuvres de tous ses successeurs.






Tezuka réalisa une multitude d'autres BD, ainsi que de nombreux dessins animés. Citons, en vrac :

- sa BD Metropolis ; inspiré par quelques images entrevues du film de Fritz Lang, il dessine une BD qui deviendra, bien plus tard, un dessin animé.




Image extraite de la BD



Affiche du film, sorti en 2001




- Saiyuki, une adaptation en dessin animé du Pélerinage vers l'ouest chinois, mettant en scène le Roi des Singes Sun Wou Kong (dont j'ai déjà parlé ici). Le film est tourné en 1960, d'après Boku no Songokû, la version BD du Roi des Singes qu'avait dessinée Tezuka entre 1952 et 1959.







- Tetsuwan Atomu(Astroboy) ; la BD en 1952, le dessin animé en 1963 ; ce sera la toute première série de dessins animés japonais.




Planche extraite de la BD






Images extraites du film




- Bouddha ; 3 000 pages relatant la vie de Bouddha ! Publié en France sous la forme de huit albums aux Editions Tonkam, en cours de réédition dans un format différent. Peut-être le chef-d'oeruvre BD de Tezuka.











- Blackjack (Burakkujakku).









- Jungle Tatei (le Roi Léo) ; en BD de 1950 à 1954, en séries de dessins animés dans les années 60, puis en un long métrage réalisé en 1997 par Yoshio Takeuchi et sorti en France sous le titre Léo Roi de la jungle en avril 2005. Voir le site officiel du film. Avec une superbe bande annonce et une très intéressante biographie deTezuka.





Walt Disney, avait dit toute son admiration pour le Roi Léo (la série).

Des années plus tard, lit-on sur akata.fr, les studios Disney tentèrent vainement d’en racheter les droits. Finalement, le Roi Lion (le plus gros succès de la firme américaine) plagia sans vergogne les figures majeures et des scènes entières de la série de Tezuka. Evidemment, la politique de Disney fut de nier en bloc toute influence. Or, cette défense paraît dérisoire quand on sait que la série japonaise eut aux USA un impact comparable à celui de Goldorak en France (le show fut renommé : Kimba the White Lion, le héros du long-métrage de Disney s’appelle Simba).



Tezuka Osamu meurt en 1989, à l'âge de soixante ans. Considéré comme le Dieu du Manga, il laisse derrière lui une production considérable qui n'en finit pas de marquer des générations de lecteurs, spectateurs et dessinateurs.


CADEAU BONUS


En 1961, Tezuka Osamu avait enfin obtenu son doctorat en médecine avec une thèse portant sur la structure du sperme de l'escargot…


Liens

De larges extraits du Chôjûgiga sur kokingumi.com.

Tezuka, le site officiel.

06:51 Lien permanent

Commentaires

Je me souviens d'une discussion avec un collectionneur assidu de mangas, dans laquelle il m'expliquait sa théorie sur les "grands yeux" :

- Le ratio de la taille des yeux sur la taille du visage utilisé dans les mangas est proche de celui qu'on trouve sur les visages de jeunes enfants. Cela entraîne sur le lecteur un lien inconscient avec l'enfance, une empathie immédiate avec le héros.

Qu'en pensez-vous ?

Ecrit par : Laurent Etiemble | 20 avril 2006

LAURENT E. : Comme je le disait dans l'article, Tezuka Osamu s'est clairement expliqué à propos de sa manie de dessiner de grands yeux.

Si Tezuka Osamu n'a pas forcément pensé à ce ratio, on peut se dire que Disney, lui, a eu cette idée en tête. Les grands yeux de Bambi - et l'empathie immédiate qu'on éprouve pour ce personnage - sont là pour nous en convaincre.

La théorie de ce collectionneur de manga me semble donc tout à fait pertinente !

Ecrit par : KA | 20 avril 2006

Il n'y a pas que les gros yeux. Les personnages des dessins plus humoristiques ont très souvent quatre doigts, ce qui se justifiait un peu dans le cas d'animaux anthropomorphisés, mais qui a été généralisé pour les personnages humains. Morris dans son premier Lucky Luke avait dessiné lui aussi quatre doigts car son modèle était Disney. Cela se retrouve encore dans les Schtroumpfs de Peyo, lui aussi passé par un studio d'animation où Disney était la référence, mais pas du tout chez les autres disneyens (Franquin, Will, Uderzo) sauf les animaliers comme Macherot ou Calvo. Ce n'est pas systématique dans le ou la manga, mais j'ai constaté que les jeunes auteurs européens (ils ont en gros la vingtaine) qui sont influencés par cette narration reviennent aux quatre doigts en plus des gros yeux. Un autre trait de ces jeunes auteurs, c'est l'attention aux Furries avec des créatures animalières anthropomorphisés, mais assez syncrétiques, résumant en fait des aspects de plusieurs bestioles à la fois ou ne prenant qu'une caractéristique secondaire alors que chez Disney le rapport avec l'animal est plus étroit et qu'il n'y a pas une omniprésence des bestiaux à fourrure et à queue ou oreilles. Mais ces points sont en fait secondaires par rapport aux grands yeux qui se retrouvent dans tous les types de dessins alors qu'en Europe les grands yeux ont été réservés au dessin humoristique d'inspiration disneyenne (en gros l'école Spirou, pas l'école Tintin, je dis en gros parce que le rapport est plus complexe).

Ecrit par : Dominique | 20 avril 2006

-

.. tant qu'ils ne les ont pas
plus gros que les ventre ..

xD.

-

Ecrit par : lambday | 20 avril 2006

La question du réalisme de la représentation du visage en bande dessinée est abordée de façon trés intelligente par Scott Mc Cloud dans L'art invisible.

Il est clair que la grande taille des yeux par rapport au visage favorise l'empathie en "infantilisant" le personnage; des études dont je n'ai plus les sources ont montré que ce phénomène est valable chez tous les mammifères, les petits ont les yeux proportionnellement plus grands que les adultes et les humains réagissent automatiquement par une empathie plus importante même quand il s'agit d'un bébé phoque.

La grande taille des yeux sert aussi ce que Scott Mac Cloud appelle l'effet de masque propre à la BD japonaise. Dans un visage dessiné, ce sont les yeux et la bouche qui expriment le mieux les émotions du personnage. Les mangaka ont toute une pallette d'expression codifiée jouant sur des déformations trés exagérées des yeux. Par exemple des yeux en croissant de lune horizontal face concave vers le bas indique le désir ou la concupiscence. Pour marquer cette déformation, il est nécessaire de l'opposer graphiquement à une forme pure et de taille importante, Tezuka codifiera par son travail de nombreux effets de masque qui sont maintenant utilisés automatiquement par les mangaka et qui peuvent être trés déroutant pour des lecteurs occidentaux.

Enfin, de façon plus large, et toujours d'aprés Scott Mc Cloud la codification et la simplification du visage dans la bande dessinée est une des conditions facilitant l'identification du lecteur : " Quand dans le dessin humoristique nous faisons tendre une image vers l'abstraction, nous éliminons des détails mais par contre nous en mettons d'autres en valeur. En épurant une image pour n'en garder que sa signification essentielle, le dessinateur humorisitique amplifie cette signification, ce qui est irréalisable dans le dessin réaliste." La bande dessinée japonaise a parfaitement compris ce phénomène ; c'est elle, par opposition à la BD franco-belge et aux comics américains, qui fait le plus facilement cohabiter dans la même planche, voire dans la même case, le dessin réaliste et ce que Scott Mac Cloud appelle le dessin humoristique -encore que ce terme ne me paraisse pas parfait. Il y a des exemples par centaines chez Tezuka.

Ecrit par : LOBO | 20 avril 2006

DOMINIQUE & LOBO : Ouaaah ! Mazette, ça c'est du commentaire riche et éclairé !
La variété des styles, des genres dans une même planche, est en effet caractéristique des manga et c'est étonnant de voir combien que cette technique, acceptée par les lecteurs de par cheu nous, est ignorée des dessineux BD français.

Cela dit, faut-il récupérer les codes graphiques japonais ?
Enrichiraient-ils BD francophone ou bien seraient-ils un asservissement ? Vaste débat…

Ecrit par : KA | 20 avril 2006

Bon, j'aime bien Disney, mais je suis un peu déçue d'apprendre que le père du manga s'est inspiré d'eux et pas l'inverse!

Sinon, je voulais vous faire part de mon coup de coeur pour Bleach (http://www.bleachportal.net/)... vous connaissez? Je l'ai découvert avec un peu de retard et c'est un manga magnifique!
Avis à tous les fans de grands yeux!

Ecrit par : Emilie | 20 avril 2006

Stephen Jay Gould avait fait un article sur la néoténie des personnages de Disney, en mettant en avant comment les traits de Mickey entre la première version et les version récentes le rapprochait des proportions enfantines.

C'est dans une des recueils d'articles qu'il publiait dans la revue Nature (Le pouce du panda, etc...).

D'après ce document que me renvoie Google, c'est dans "Le pouce du panda":
http://www.aix-mrs.iufm.fr/formations/filieres/cle/grdclemi00/ggrd8.pdf

Ecrit par : Yves | 20 avril 2006

C'est un plaisir visuel que cet article !

Ecrit par : Osmany | 20 avril 2006

Concernant l'introduction des phylactères on la doit à Richard Felton Outcault. Quant à l'invention de la bande dessinée en tant que tel, on peut parler de la tapisserie de Bayeux, on peut même remonter aux grottes de Lascaux, mais je ne suis pas d'accord là dessus... L'enchainement séquentiel d'images n'est pas par définition de la bande dessinée, une proche parente peut être à la limite. Le vrai précurseur associant dans son oeuvre texte et image pour raconter une histoire est le bien connu Rodolphe Töppfer avec ses "Histoires en estampes". On s'est assez chamaillé sur les cent ans de la bande dessinée pour ne pas le citer ! ;)

Concernant la bande dessinée japonaise, effectivement Tezuka s'est inspiré de Walt Disney, bien vu ! On aurait pu citer les 3 Adolf, ou le Phénix, mais bon... la bibliographie est longue !

Pour ce qui est de la fameuse "première" bande dessinée, ce que j'ai pu voir sur le site mis en lien c'est un enchainement séquentiel d'images plus que de la "bande dessinée". Je ne suis pas historien de la question donc je ne m'avancerai pas sur le père de la bande dessinée au japon, mais je crois que l'ouvrage publié chez Philippe Picquier en 2002, si mes souvenirs sont bons, revendiquait ce titre :

http://www.editions-picquier.fr/catalogue/fiche.donut?id=195&cid=

Je ne m'avance pas + n'ayant pas d'autres réponses à apporter sur la question ;)

Félicitation pour le blog. J'espère que les quelques soucis d'il y a qques semaines trouveront une issue heureuse.

Ecrit par : nyc | 20 avril 2006

Merci pour cette explication. Je trouve assez remarquable, surprenant, que ce choix graphique de Tezuka ait été repris par tous les mangaka. Y a-t-il des exceptions ?

Je termine un super petit livre (BD ou manga ?) coréen (la bicyclette rouge de Kim Dong Hwa), tout en fraîcheur, en poésie et ... pas de grands yeux en Corée. http://www.paquet.li/asie/album.php?

Ecrit par : rincevent | 20 avril 2006

RINCEVENT : Il existe des tas de BD japonaises qui n'affichent pas de gros yeux. Celles de Taniguchi, par exemple (traduites en français chez Casterman). Voir par là :
http://www.sakka.info/isbn/2-203-37334-2

Ecrit par : KA | 20 avril 2006

Oui, il y a des exceptions, et en premier lieu le fabuleusement doué japonais Jirô Taniguchi, qui a un style très réaliste.

Je conseille plus que vivement le Sommet des Dieux (accessoirement la meilleure bande dessinée que j'aie jamais lu, tous styles, époques et provenance confondus).

Voir ici pour une petite bio et quelques extraits:

http://www.bedetheque.com/auteur-233-BD-Taniguchi-Jir%F4.html

Ecrit par : Chtif | 20 avril 2006

ah ben là, on peut parler d'un timing parfait, monsieur Ka !!

Ecrit par : Chtif | 20 avril 2006

CHTIF : Copiteur !

Ecrit par : KA | 20 avril 2006

Il faut remarquer que Taniguchi est le plus européen des auteurs de manga notamment par les thèmes qui se rapprochent de la nouvelle BD française des années 70, ce qui a été encore renforcé par sa collaboration avec Boilet qui a vraiment fait œuvre de passeur.

Il y a un aspect un peu évoqué et nullement développé ensuite : c'est le montage dynamique des pages avec des angles ou des perspectives percutantes, des cases qui se répondent ou qui se complètent, un abus des gros plans ou des panoramiques (par rapport à l'économie de la BD italo-franco-belge). Et là on a l'influence des Comics Books comme DC ou American Comics, mais pas du tout des daily strips ou des planches des supplément dominicaux américains. La BD est venue au Japon d'abord sous la forme de livres jetables et dérisoires (les pulps) et pas du tout sous la forme des bandes en feuilleton comme ce fut le cas en Europe où on a publié Terry, Flash Gordon, etc. dans le format traditionnel des journaux quotidiens ou bien des illustrés avec histoire à suivre. Cela implique beaucoup de choses à la fois pour la mise en page qui peut s'autoriser des raccourcis ou des pauses, pour la narration parce que même les histoires à l'eau de rose deviennent expressives, vives, fortes alors que le feuilleton du type Juliet les aurait diluées dans une suite de bande récapitulatives, pas de suspense en bas de page ou toutes les deux pages mais une continuité, une prise en compte de la page comme unité (ce qui ne commencera vraiment qu'avec Druillet en 67 à part les expériences précédentes de McKay ou Herrimann pour les bandes dominicales). Le manga a aussi cette origine, les Comics Books avec super-héros, mais il transposera cette esthétique dans d'autres thèmes (les graphistes américains des années 70 comme Neal Adams ou Jeff Jones ont échoué à sortir les Comics de leur créneau de super-héros, et depuis les Comics se meurent).

Ecrit par : Dominique | 20 avril 2006

tiens, on m'avait parlé d'une autre explication, pour les gros yeux. Une histoire de trame d'impression, que les dessinateurs devaient dessiner les yeux en gros sinon ça sortait mal à l'impression.. mais bon.. un peu holé holé comme explication.

Ecrit par : Hitomiie | 20 avril 2006

De toutes façons, en cette matière, l'important c'est pas d'avoir des GROS yeux mais des BONS YEUX !

Comme ceux de Mr KA, of course !
Je sens qu'un jour je vais me mériter le KArambar ... rien que grâce à mes flatteries ! Hi Hi Hi !

Ecrit par : Didier有 | 20 avril 2006

Genial c'était une question que je me posais depuis des années, en plus j'étais très fan du roi léo quand j'étais petit. ca me faisait peur!!!

Bravo pour ce txte super bien documenté.

Ecrit par : el ryu | 21 avril 2006

Je ne crois pas que Taniguchi soit une exception en ce qui concerne la taille des yeux. Montrez un de ces personnages principaux à une personne qui ignore tout de Taniguchi et demandez-lui sur quel continent est né le personnage. Je suis quasi certain qu'on vous répondra en Europe ou aux Etats-Unis, la question des grands yeux se posent pour le manga d'abord parce que les japonais ont les yeux bridés. ce que n'ont pas les personnages de Taniguchi
Si Taniguchi est trés européen, c'est surtout dans l'unité de son style, le réalisme de son dessin s'applique aussi bien aux décors, aux objets et aux personnages. Il n'y a pas de décalage entre par exemple des personnages et des animaux simplifiés et des décors réalistes comme on peut le voir chez Tezuka, dans certaines planches de Bouddha. Il y a la même objectivation de l'ensemble de la case que chez Hergé. Objectivation accentuée par un composition de planche classique, trés linéaire et ne comportant pas les déformations de case de la majorité des productions nipponnes.
Là où Taniguchi reste trés japonais, c'est dans son approche du temps et de l'ellipse. Un manga tel que L'homme qui marche reste un exemple frappant de la syntaxe graphique du manga quasi sans équivalent en Europe, Baudouin est une exception notable... On pourrait en trouver d'autres...
Il arrive que les mangaka dessinent des personnages avec les yeux bridés, il s'agit alors, soit d'étrangers, personnages chinois ou coréens, ou bien de personnages menaçants. Enfin, certains auteurs, comme Matsumoto, dessinent les yeux bridés de leurs personnages quasi systématiquement ; le tracé des yeux va du "noyau d'olive" au simple trait. Si Matsumoto diminue alors leur expressivité et les facilités d'identification, il compense cette perte en dessinant leurs pensées dans le décor -poissons nageants dans les décors urbains d'Amer béton- ou en donnant à voir des vues subjectives de ses personnages sous forme d'hallucination, comme lorsque un éléve voit tous les autres avec des fleurs à la place de la tête dans Gogo monster.
Je vais enfoncer une porte ouverte, mais je suis excusé par le fait que les auteurs l'enfoncent beaucoup en ce moment. Si à partir d'un idiome commun, la bande-dessinée présente des solutions "nationales" dûes un background culturel et économique -en ce qui concerne les modes d'édition- différents, certains auteurs se rejoignent par dessus les frontières en retrouvant des problématiques graphiques et narratives communes. C'est le cas des "grands yeux". Des graphistes aussi divers que Carl Barks, Hergé ou Osamu Tezuka font dorénavant parti d'un patrimoine mondial, sont traduits dans plusieurs dizaines de langues et inspirent aussi bien les dessinateurs de Los Angeles, de Tokyo et d'Angoulème.

Ecrit par : LOBO | 21 avril 2006

l'article est pas mal, mais pour les yeux de grande taille, je crois qu'il faudrait réviser un tantinnet votre réponse..ils ont dr grand yeux pour donner plus D'EXPRESSIVITE, de DYNAMISME, de FORCE aux personnages! ciao

Ecrit par : kotori | 21 avril 2006

KOTORI : Ah ! enfin quelqu'un qui en sait plus que Tezuka Osamu lui-même, dont je n'ai fait que rapporter la réponse. Bravo. Tu as d'autres infos ?

Ecrit par : KA | 21 avril 2006

Il est vrai que les japonais trouvent les personnages aux grands yeux plus kawaï (mignon), surtout dans le cas des Shōjo (manga pour jeunes filles).
Notons aussi l'un des rares mangas où l'on peu voir des personnages japonais aux yeux bridés : "Vagabond" de Takehiko Inoue, au dessin très réaliste.

Ecrit par : YahourtNature | 21 avril 2006

Excellent article, et commentaires apportants une suite très instructive !!!

Celà-dit, se battre sur les mythes de l'invention de la bande dessinée me semble être un débat sans fin. Les tapisseries de bayeux, les fresques grecques, topffer, little nemo ou hergé, ... chacun a inventé, réinventé ou adapté la bande dessinée à sa manière, en puisant dans sa culture contemporaine, dans les codes graphiques et littéraires dont il disposait, et que les lecteurs de l'époque pouvait interpréter selon leurs connaissances respectives. Il n'y a pas plus d'évolution ni d'invention dans l'anthropologie que dans la bande dessinée. Alors savoir qui a inventé la bd, on s'en fout un peu, il y a des questions plus intéressantes (c'est mon avis perso).

Cependant, c'était pour moi une sacrée révélation d'apprendre que les grands yeux qu'affectionnent de nombreux auteurs de manga soient d'inspiration américaine. Comme quoi les échanges culturels nous enrichissent jusqu'à nous inspirer notre propre culture territoriale.

Encore bravo pour cet article !!!!

Ecrit par : Florian | 22 avril 2006

1° Je crois que la BD coréenne s'appelle dans cette langue d'ancienne colonie japonaise le "Man Hwa"

2° Tezuka a certes pris sa première inspiration de Bambi, mais le Roi Lion c'est du plagat pur et simple! Jamais Disney n'a rémunéré l'auteur des 101 dalmatiens est mort dans la misère, alors son studio n'a fait que suivre l'exemple en ne mentionnant ni Tezuka, ni Perrault pour la "Belle & la Bête", ni Hugo pour le "Bossu de Notre-Dame"

3° Les gros yeux des personnages japonais ne me posent pas problème, ça fait partie d'un jeu avec les proportions du corps humain. La BD comique ou enfantine y vient par souci de l'essentiel, mais cet essentiel est PERFORMATIF. Avez-vous entendu parler de "l'homuncule sensoriel"? C'est le dessin reconstitué à partir de la taille de la zone sensorielle liée à chaque partie du corps dans le cerveau. Il ressemble à une de ces affreuses "Diddl", ces souris qui ont eu leur vogue dans les cartes de voeux: petit corps, grosse tête aux yeux démesurés...

4° Moi, ce qui m'ennuie, c'est que le menton des personnages de manga ne bouge pas quand ils ouvrent la bouche. En anime c'est abomibable.

Ecrit par : Ter | 24 avril 2006

KA et and co : Merci pour ces brillantes explications. Mais pourquoi ce succès des grands yeux PRECISEMENT chez les Japonais qui ont, comme on sait, en général les yeux bridés... Rejet ou distanciation de son image, ou bien symbolique culturelle particulière ?

TER : J'aimerais en savoir plus sur cette histoire d'homoncule, engagé que je suis dans une "lutte" domestique contre Diddl et ses complices...

Ecrit par : nic | 24 avril 2006

NIC : M'est avis que les Asiatiques ont souvent "honte" de leurs yeux bridés (je ne vois pas pourquoi, mais bon…) et veulent par-dessus tout ressembler aux Occidentaux.
D'où le succès, au Japon, en Corée et en Chine, des cliniques et hôpitaux qui débrident les yeux.

Voir ces statistiques par ici :
http://adosurf.free.fr/complexes/complexe_asiatique.html

Et voir par là ce site aussi japonais qu'étonnant proposant une colle baptisée Eye Talk, pour un débridage temporaire. La vidéo mode d'emploi vaut… le coup d'oeil :
http://www.discretos.net/go-799-comment-se-debrider-les-yeux.html

Ecrit par : KA | 24 avril 2006

KA : Waouh, scotchant ! Et tant pis pour les clins d'oeil... Toutefois, les standards occidentaux se sont-ils imposés aux Japonais ou bien concordent-ils avec des éléments culturels préexistants (genre l'oeil fenêtre de l'âme, etc.) ? En résumé, les gros yeux, exogènes ou endogènes ?

Ecrit par : nic | 24 avril 2006

il existe également quelques animes dans lesquels les personnages sont dessinés avec les yeux bridés, vois par exemple cette excellente série récente : mushishi.

Ecrit par : antoine | 25 avril 2006

Vos différents commentaires me font penser à la « Physiognomonie » (du grec ancien "physiko", le corps, et "gnomos", la connaissance), cette discipline antique qui se donnait comme dessein de tenter de déceler par analogie, les caractères psychologiques d’un individu à travers sa ressemblance physique avec les traits de certains types d’animaux.

Ces raisonnements psychosomatiques arguaient donc que les manifestations physiques de l’individu n’étaient que le reflet de ses dispositions de l’esprit, selon le syllogisme suivant :

en chaque espèce animale l’anatomie correspond aux propriétés psychiques, or les traits caractéristiques de ces anatomies se retrouvent chez l’homme donc l’homme qui possède les mêmes traits a des propriétés psychiques analogues.

L’homme a donc très vite tenté de prévoir l’autre,
ses attitudes, son comportement, à travers un étalon qu’il considérait comme stable et évident, le comportement animal.

Ainsi, Aristote dans son "Histoire des animaux" explique : « Les uns sont doux, nonchalants, sans obstination, comme le bœuf, d’autres sont pleins d’ardeur, obstinés, stupides, comme le sanglier, d’autres sont prudents et timides, comme le cerf, etc… »

Ces caractères idéaux -et largement caricaturaux- ont durant longtemps été acceptés et l’idée qu’une ressemblance physique, ne serait-ce que mineure, avec un de ces animaux pouvait être le symptôme d’une personnalité équivalente a fait long feu, notamment grâce à l’ouvrage de Giambattista della Porta, "De humana physiognomia", 1586.

http://www.uniurb.it/Filosofia/Wildgen%20Bruno_file/image009.gif

Ecrit par : Joseph Pujol | 27 avril 2007

Charles Lebrun a du en prendre connaissance pour réaliser son étude sur "les Physionomies" ( largement dérivée de sa série sur "l’expression des passions" ), dont il expose les résultats lors d’un discours à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture en 1671. Inspiré en cela par "le traité des passions" de Descartes, il y recense les différents types de visages afin de faire ressortir par confrontation leurs rapports plus ou moins étroits avec les faces et donc les comportements de certains animaux.

André Legrand (d'après Charles le Brun)

http://www.latribunedelart.com/Expositions_2004/Lebrun_-_Boeuf.JPG


http://www.merimee.culture.fr/img/ec/ec_4_6a.jpg


Lafontaine avec ses fables ne fera que renforcer dans l’inconscient collectif cette possible identification entre caractère humain et animal.


magnifique illustration de J.J. Grandville (lui aussi passionné par le thème des métamorphoses zoomorphes) pour l'édition de 1838 des Fables de La Fontaine, "Le Loup et le Chien" :


http://www.lafontaine.net/grandville/01-05.jpg

Ecrit par : Joseph Pujol | 27 avril 2007

Il est donc compréhensible que dans un mouvement de va-et-vient, ce regard très humanisé attribué par Disney à une biche (ne dit-on pas des yeux de faon, ou de biche d’ailleurs…) aient été récupérés et appliqués, en retour, à des représentations bien humaines.


Pour ce qui est de la pratique qui consiste pour les asiatiques à se débrider dans la vraie vie et dans leurs représentions graphiques, outre « l’effet de mode » pour la première, il est vrai que l’on associe encore trop souvent dans des clichés occidentaux plus ou moins conscients, le fait d’avoir des yeux dissimulés, petits, à un caractères machiavélique, faux, artificieux.


Mitsuhirato d'Hergé:

http://www.objectible.net/series/Pigeon/images/Desbois/MitsuhiratoCouleur.jpg


Les notes originales de Le brun, disparues et incomplètes mais ayant été, semble-t-il, compilées et restitués en partie par Morel d’Arleux dans sa "Dissertation sur un traité de Charles Lebrun concernant le rapport de la physionomie humaine avec celle des animaux", en 1806, démontrent qu’il avait d’ailleurs accordé la plus grande importance aux yeux,
à leurs formes ainsi qu’à celle des sourcils. Il affirme d’ailleurs que l’inclinaison des yeux est l’indice principal de l’élévation ou de l’avilissement de l’âme selon un topos « oeil = âme », orientant les passions.


http://www.maitres-des-arts-graphiques.com/-EXBf.html

Ces jugements infondés mais tenaces, ne sont-ils pas les traces de cette physiognomonie qui, diluée dans la culture populaire et des lieux communs comme «les yeux sont le miroir de l’âme» a perdurée de manière assez incroyable.


Désormais on parle de morphopsychologie qui, bien que scientifiquement infondée, continue de balancer de fines analyses telles que : « Les yeux font partie des « récepteurs » […] Le degré d'ouverture des yeux est important: des yeux grands ouverts dénotent l'ouverture au monde. » Inutile de se demander alors pourquoi les asiatiques font encore les frais de telles idées reçues…


Peut-être sont-ils conscients de cet état de fait et désirent-ils ainsi changer le « regard » qui est porté sur eux en modifiant le leur. Surtout si comme l’ont avancé les chercheurs du Journal of Experimental Social Psychology : « Les muscles qui entourent les yeux étant plus difficiles à contrôler que ceux de la bouche, ce sont eux qui traduisent le mieux l'état émotionnel des personnes dont la culture implique de ne pas imposer ses sentiments à autrui, comme c'est la norme dans la plupart des pays d'Orient ».

D'où peut-être l'explication du nom de la colle à oeil dont parle Ka un peu plus haut et qui se nomme "eye talk", ou "dialogue du regard" . Bref, un vaste sujet, bien intéressant.


P.S: plus prosaïquement, il semble également que beaucoup d'asiatiques souffrent de troubles de la vue et que leur champs de vision étant plus étroit, ils souhaitent avoir recours à une opération pour remédier à ce problème.

Ecrit par : Joseph Pujol | 27 avril 2007

J'pourrais pas commenter Mr J. Pujol ... il est vraiment trôp fort!
Mais regardez "une fois" par là http://www.ruudvanempel.nl/site/
V'là t'y pas les Africains s'y mettent aussi à avoir de gros zieux zypnotisants.
Puis tant qu'vous y êtes regardez "deux fois" par ci http://www.ruudvanempel.nl/site/w_world.html
Splendides photographies d'un artiste Hollandais dans un cadre extraordinaire.

Ecrit par : Didier(有) | 27 avril 2007

Vous en voulez des mirettes ? 2700 avant J.-C., Sumer. http://www.utexas.edu/courses/classicalarch/images1/asmarfigs.jpg

Ecrit par : untel | 28 avril 2007

JOSEPH P. : Oulalah ! j'en reste les zieux granzouverts et la bouchebée ;-) Je vais essayer de remettre tout ça dans un seul comm.

A propos de H&F : dès qu'on poste un lien dans un comm, il faut entrer un mot de passe et attendre quelques minutes la parution dudit billet. Quand ya plusieurs liens, alors là… C'est galère, mais ça sert à éviter les spams.

DIDIER(有) : Superbes photos de ce Ruud Van Empel, qui rappellent "la Charmeuse de serpents" du douanier Rousseau (taper "charmeuse" dans le moteur à gauche).

Ecrit par : KA | 28 avril 2007

Douanier Rousseau qui lui même s'est un peu caché chez monsieur Ocelot...

http://discipline.free.fr/peint/Rousseau_Snakecharmer.jpg

http://www.linternaute.com/sortir/cinema/diaporama/05/kirikou/images/04.jpg


http://www.janvanhoofgalerie.nl/imgokt05/rve/World3.jpg


perfect circle...

Ecrit par : Joseph Pujol | 29 avril 2007

dddddddd

Ecrit par : ebay | 22 août 2007