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07 août 2006
LA MAISON INTERDITE - 1
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House by the Railroad par Edward Hopper, 1925.
Huile sur toile, 60,9 x 73,6 cm,
Museum of Modern Art de New York.
« Avec Nighthawks et Early Sunday Morning, House by the Railroad est l'une des oeuvres les plus connues d'Edward Hopper.
— Pour Nighthawks et pour Early Sunday Morning, j'ai bien lu ce que tu en as dit. Mais en ce qui concerne cette maison solitaire au bord d'une voie ferrée, je trouve ça surprenant. Comment se fait-il qu'une image vide de toute présence humaine fascine autant ?
— Eh bien, cher lecteur(trice), pour tenter de comprendre, je propose que nous nous approchions de cette maison.
— Euuuh… Il va falloir gravir le talus glissant, fouler le ballast au risque de se tordre une cheville, traverser la voie ferrée, c'est dangereux…
— Tu as raison. Restons plutôt où nous sommes. Les yeux à hauteur des rails, puisque Hopper a décidé de dresser cette barrière entre nous et le sujet de son tableau.

— Ah ! Ah ! Ah ! Je me disais aussi ! Tu as peur de cette bâtisse, rendue encore plus haute et imposante grâce à la vue en contre-plongée. Et si ça se trouve, tu n'oserais pas y pénétrer même si tu pouvais franchir l'espace qui t'en sépare !
— Bah ! De toute façon, elle n'a pas de porte.
— Pas de porte ?
— Pas de porte. L'endroit où devrait se situer l'entrée est noyé dans l'ombre.

— Et qui sait ce qui se cache sous ce porche, cette véranda !
— Qui sait… En vérité, personne n'est autorisé à vivre dans cette maison qui n'en est pas une, puisqu'elle n'a pas de porte.
— Autorisé à y mourir, alors ?
— Voilà, c'est cela même. Mark Strand, un poète amerlocain auteur d'un livre sur Hopper, a fort justement dit que : The house shines with finality... like a coffin. Nous avons donc affaire à un cercueil géant, voire à un cénotaphe paré de fenêtres néo-gothiques (un cénotaphe est un tombeau vide élevé à la mémoire d'un mort).

Un cercueil monumental, un tombeau vide préfigurant notre avenir. Fascinés malgré nous, nous sommes attirés par notre destin comme si nous étions pressés d'en finir et n'avons qu'une envie, celle de nous y précipiter.
— C'est peut-être la raison pour laquelle Hopper a installé cette barrière ferrée : pour nous empêcher de rejoindre la Faucheuse dissimulée dans l'ombre de la véranda !
— Exactement. Mais l'artiste joue sur deux tableaux (ah ah ah). D'une part il nous attire vers cette maison en créant une sensation de vertige, grâce à une perspective faussée :

si elle est, d'une manière générale, vue en contre-plongée, la partie gauche de sa véranda est tracée de manière quasiment horizontale et ne suit pas cette direction tandis que la partie droite présente une contre-plongée encore plus accentuée, totalement impossible ; sans parler des poteaux, qui penchent ; il s'ensuit une sensation de déséquilibre, de vertige qui ne peut que nous attirer. D'autre part, la voie ferrée nous empêche de tomber dans ce piège. Nous sommes frustrés, et notre désir de rejoindre ce cénotaphe - qui ne se présente pas ouvertement comme tel - n'en devient que plus vif.
— Mouais. C'est pas un peu tiré par les cheveux, tout ça ?
— J'ai quelques preuves de ce que j'avance. Ratatatatatam ! Roulements de tambour annonçant la première : supposons un instant qu'il ait peint cette maison dans la nuit, comme il le fit en d'autres occasions…

— Eh bien ?
— Le message eût été trop clair, si je puis dire. Trop évident. À la manière d'une affiche de film de série B qui ne s'embarrasse pas de subtilités pour faire passer son message.

Pour Hopper, il était impératif que cette bâtisse-cercueil, un tantinet tordue et flottant dans le vide parce que dépourvue de fondations, fût peinte avec une lumière froide, matinale, verdâtre. Rappelons que dans la symbolique occidentale, le verdâtre rappelle la pourriture, la décomposition. C'est la couleur de l'angoisse, tempérée ici par les ocres de la voie ferrée et des cheminées.

Et comme je le disais précédemment, j'ai d'autres preuves qui elles, sont éminemment matérielles. Cela commence avec une photographie - inédite sur le ouèbe - démontrant que Hopper a, sans aucun doute, voulu représenter bien autre chose qu'une simple maison au bord d'une voie ferrée ; et cela se poursuit avec d'autres photographies prouvant qu'il s'agit bien d'un cercueil ou d'un cénotaphe déguisé en bâtisse néo-gothique étazunienne.
— Fais voir !
— Demain. Je te la montrerai demain. Pour être sûr que tu reviennes.
— Pfff… Commerçant ! »
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Commentaires
En plus comme ça a été mis en ligne à lundi 00h58, il va falloir atteindre jusqu'à mardi matin...
Enfin les esprits ne sortent que la nuit...
Ecrit par : le fantôme... | 07 août 2006
Le titre est aussi intrigant que les explications... si c'est un cercueil cette maison est presque...obligatoire, tout comme notre retour.
Ecrit par : wictoria | 07 août 2006
LE FANTÔME : Pas à 00h58 mais à 00h05. Presque l'heure du crime, quoi…
WICTORIA : Une dernière demeure inéluctable, oui, mais pas tout de suite. Le plus tard possible, même. D'où la présence de l'obstacle que constitue la voie ferrée pour retarder les ceusses qui seraient par trop tentés.
Ecrit par : KA | 07 août 2006
Ma première impression, fut de ressentir quelque chose de bancal ; puis que la maison était "molle", caoutchouteuse, comme si c'était une maison gonflable, presque à la fn du processus.
A la lumière de tes explications, ça se recoupe : la tour est gonflée à bloc mais pas encore la partie gauche.
NB : ta définition de cénotaphe m'en induit une autre "tombeau : cénotaphe occupé"
Ecrit par : Froussard Anonyme | 07 août 2006
FROUSSARD : Scène au taf : occupé !
Ecrit par : KA | 07 août 2006
Ce qui me frappe, c'est la figure humaine de cette maison. On voit bien l'ombre chinoise dans la version nocturne, mais on perçoit aussi les fenêtres comme des paupières closes dans le tableau au petit jour, comme une sorte de masque.
Ecrit par : Dominique | 07 août 2006
DOMINIQUE : Oui, ce caractère anthropomorphique a souvent été évoqué mais pour ma part, je n'arrive pas à le distinguer. Ptêtre qu'il faut que je me rachète des yeux…
Ecrit par : KA | 07 août 2006
tu dois connaitre Daniel Arasse?
Ecrit par : L'Anonyme de Chateau Rouge | 07 août 2006
L'ANONYME DE CHATEAU ROUGE : Oh que oui, j'en ai plusieurs fois parlé ici. Pour en dire du bien, et du mal…
Ecrit par : KA | 07 août 2006
Je n'étais pas particulièrement attirée par la peinture de Hopper, mais voilà que je lis les billets de KA, et j'y trouve de l'intérêt. Comme quoi, on peut changer d'avis avec un bon pédagogue ;-)
Il existe un film (mais je n'en sais pas plus) qui s'intitule:
" La maison sans porte " (1914)
Titre original : Das Haus ohne Tür
Film d’un réalisateur danois Stellan Rye.
Mais cette maison est-elle fermée ou ouverte? Mystère.
Ecrit par : Micheline | 07 août 2006
Houps ! il faudrait que j'utilise un de ces jours le moteur de recherche interne à ton site....
Ecrit par : L'Anonyme de Chateau Rouge | 07 août 2006
Je ne sais pas si tu as lu "Les Frères Holt" (http://www.jowebzine.com/TEMPLATES/LIVRE/davenport-103.php) de Marcia Davenport qui a repris ce tableau comme couv et qui, à partir d'un fait divers réel, a imaginé la vie de deux frères. Cette maison leur correspond tout à fait. J'ai adoré ce bouquin (faudrait que je te le retrouve !).
Ecrit par : Vroumette | 07 août 2006
Le non initié à l'histoire de l'art que je suis se demande pourquoi certain des volets sont ouverts alors que ce devait être une tombe (donc completement close) ?
Ecrit par : Guillaume | 07 août 2006
GUILLAUME : M'est avis que c'est, là encore, pour ne pas faire dans le trop-plein d'évidence. Hopper se la joue subtil. Très subtil, même, quand il fait de la musique avec les stores dans " Early Sunday Morning".
Voir par là :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2006/08/02/musique-de-l-ennui-reedition.htmlC'est là l'une des différences qui existent entre peinture et illustration : l'illustration est éminemment commerciale, elle doit frapper les esprits au premier coup d'oeil afin de vendre le plus vite possible ce qu'elle a à vendre.
La peinture, elle, a tout son temps pour délivrer son message. Et donc, elle n'est pas obligée de foncer dans le tas avec un surcroît de sens bien lourdingue. Elle n'est pas pressée, la peinture. Elle se dit qu'elle a plusieurs siècles devant elle. Au contraire de l'illustration, qui souvent n'a que quelques jours pour vendre sa sauce.
Ecrit par : KA | 07 août 2006
C'est étrange, je n'avais jamais remarqué que cette maison n'avait pas de porte.
J'aime bien le regard que vous portez sur ce tableau, mais j'attends la suite avec impatiente, car pour moi, les stores à demi-levés sont quand même des indices de vie. non ?
Ecrit par : Lydia | 07 août 2006
Ce qui me frappe le plus dans cette image, ce sont les cheminées, peintes dans une couleur qui contraste, on ne peut plus, avec les teintes bleu-vert de l'harmonie générale.
La forme de la cheminée centrale, aussi...
Une croix surplombant ton "c'est no taf " ?
Ecrit par : Tanguy | 07 août 2006
LYDIA : Comme je l'ai dit d'une manière différente dans un commentaire précédent, les stores à demi-levés n'effacent en rien cette hypothèse du tombeau qui, je le rappelle, n'est pas de moi. D'autres l'ont formulée avant avec moins de détails, m'enfin ils m'ont précédé quand même.
TANGUY : Ce type de cheminées est commun aux USA. Elles sont d'ordinaires anguleuses et Hopper en a adouci les formes. Dans un but précis ? Je ne sais pas. Je crois me souvenir qu'il les a peintes de la même manière sur d'autres toiles. Pas le temps de rechercher.
Ecrit par : KA | 07 août 2006
la voie ferrée me fait penser au suicide , la maison au suicidé maintenant inaccessible... un peu glauque?
Ecrit par : patricia | 07 août 2006
Je n'ai que deux choses à dire : 1) vivement demain. 2) KA, c'est trop bon, épouse-moi.
Ecrit par : M. LeChieur en pleine extase | 07 août 2006
M. LE CHIEUR : T'es déjà marié, eh ! J'vais l'dire à ta femme.
Ecrit par : KA | 07 août 2006
pour la musique, je propose Les Vêpres de Rachmaninov, un extrait seulement pour mieux faire entendre le silence de cette maison..
Ecrit par : Ch | 08 août 2006
"Accords et désaccords" ("Sweet and Lowdown"), superbe film de Woody Allen, a été diffusé hier soir sur Arte. Vous aurez ptêtre reconnu, dans la quadruple scène de la station-service, la "Gas" de Edward Hopper.
Voir là :
http://www.ibiblio.org/wm/paint/auth/hopper/street/hopper.gas.jpg
Je n'ai pas trouvé sur le ouèbe les images de la station-service du film, malheureusement.
Hattie, la jeune femme muette, est aussi une évocation (souriante et affamée) de Hopper.
Voir ici :
http://kitan.semana.co.jp/cinejazz/sweet%20and%20lowdown/morton%7F.jpg
et là :
http://www.globalgallery.com/prod_images/cor-ma05785a.jpg
et là encore :
http://www.ibiblio.org/wm/paint/auth/hopper/interior/hopper.chop-suey.jpg
Ecrit par : KA | 08 août 2006
La démonstration est palpitante et convaincante sauf sur un point: la technique. Celle de Hopper est ici absolument classique, telle qu'enseignée à son époque, et telle qu'établie (plus ou moins) par Titien. 1. Fond rouge (mars ou Venise), 2. dessin (Terre de Sienne), 3. ombres, 4. couleurs, et pour finir 5. lumières.
Le ciel est donc logiquement posé assez tard, voire tout à la fin. cela se remarque souvent comme ici, parce que la couleur du ciel est légèrement salie par la couleur des premiers plans qu'elle emporte en s'y apposant. S'ensuit une vibration dont l'utilisateur le plus brillant était Vélazquez.
Je ne vois pas ici de particularité technique, Hopper est plutôt un bon élève.
Ecrit par : P.L. | 08 août 2006
P.L. : Je viens de jeter un nouvel oeil sur d'autres toiles de Hopper et je constate, en effet, qu'il peignait systématiquement ses ciels à la fin. Tout comme les plans unis posés derrière des personnages.
Sur un fond non pas ocré, mais probablement sur la toile écrue (le MOMA et le Whitney n'étant pas la porte à côté, je reste dans la supposition).
Cela dit, je ne vous félicite pas, Môssieur P.L., car il va falloir que je modifie fissa mon blabla en conséquence ;-)
Et voilà, c'est déjà fait. La Boîte à Images, championne du monde de vitesse dans le mea culpa virtuel…
Ecrit par : KA | 08 août 2006
En effet!
Désolé de vous avoir fait bosser, mais ça fera tout ça de place en plus à la piscine…
Ecrit par : P.L. | 08 août 2006
j'avais oublié de te dire : j'ai assisté à un séminaire sur ce bouquin, l'autre jour, ça a l'air vraiment bien :
http://www.tierslivre.net/art/Hopper.html
tu connais surement, mais dans le doute...
Ecrit par : laurence | 11 juin 2007
LAURENCE : Voui voui je connais ;-)
Ecrit par : KA | 12 juin 2007






