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10 septembre 2006
LUCRÈCE ET JUDITH - 1

Il est loisible à chacun de se demander, à la vue du tableau double de Cranach, si ce ne sont pas des chaînons analogues qui ont relié dans son esprit les deux héroïnes, Lucrèce la chaste et Judith la catin patriote, au point de les représenter dans un même couple de figures ? On peut supposer que leurs deux gestes, apparemment distincts, étaient au fond identiques et que, pour toutes deux, il s'agissait avant tout de laver dans le sang la souillure d'une action érotique, expiant, l'une par son suicide, la honte d'avoir été violée (en y prenant peut-être du plaisir) l'autre par le meurtre du mâle, celle de s'être prostituée. De sorte que ce ne serait pas un simple caprice, mais en vertu d'analogies profondes, que Cranach les aurait peintes en pendants, nues et désirables, confondues dans cette absence complète de hiérarchie morale qu'entraîne la nudité des corps, et saisies au bord d'actes particulièrement exaltants.
L'âge d'homme, Michel Leiris, 1939.
Les deux peintures ci-dessus sont conservées à la Gemalde-
galerie de Dresde. Il n'en existe, malheureusement, pas de reproduction en couleurs.
Coup d'oeil sur les Lucrèce et Judith, avers et revers d'une même médaille, représentées par Lucas Cranach l'Ancien.
Lucrèce

En ce temps-là, Tarquin le Superbe régnait sur Rome où habitait Lucrèce, épouse de Lucius Tarquin. Lucrèce était femme de grande beauté et de grande vertu. La chose énervait un tantinet Sextus Quartin, l'un des fils du roi. Il se fit inviter chez Lucius et Lucrèce et, profitant que le premier avait le dos tourné, viola la seconde.
Lucrèce raconta l'histoire à ses mari et père, puis se suicida. Alors les hommes marchèrent sur Rome, ameutèrent la population et renversèrent la monarchie. Quand Tarquin le Superbe, qui était parti batailler au loin, revint aux pieds de sa ville, il trouva portes closes et fut contraint à l'exil. C'est ainsi, raconte la légende, que Rome passa en -509 de la monarchie à la république.
De tout temps, le mythe de Lucrèce remporta un vif succès. Particulièrement en ce XVIème siècle, où les femmes de la cour de Saxe supplièrent Cranach, peintre officiel, de les immortaliser en Lucrèce violée puis suicidaire.

Trop content de satisfaire cette mode, l'atelier du peintre produisit - autour des années 1530 - une foule de Lucrèce qui ont toutes un visage différent, celui de ces dames saxonnes qui se précipitaient dans son atelier.

Mais le fin du fin consistait à se faire représenter nue, dans toute l'innocence de la femme abusée au bord du trépas.


Cependant, toutes ne se voyaient pas en victime doublement transpercée et certaines préféraient la légende de Judith.
Judith

En ce temps-là, Nabuchodonosor Ier, roi d'Assyrie, tentait de repousser les frontières de son empire aux confins du Moyen-Orient. Arrivée en Judée, son armée sous les ordres d'Holopherne fit le siège de Béthulie qui n'allait pas tarder à se rendre, faute d'approvisionnement en eau. Mais Judith, jeune et jolie veuve, décida que ça ne pouvait pas se passer comme ça, pas question de se livrer à l'ennemi. Elle se para, se parfuma, et se rendit nuitamment dans le camp d'Holopherne où elle ensorcela le général en usant de ses charmes associés à quelques jarres de vin. Un fois le stupide militaire endormi, elle lui trancha la tête avec une épée et l'aide de sa servante. Le lendemain matin, les Assyriens découvrirent le cadavre de leur chef dont le chef était suspendu aux remparts de Béthulie (ça va, vous suivez ?) Attaqués par des Hébreux revigorés, les envahisseurs s'enfuirent sous les hou ! hou !

En vérité, Judith - dont le nom signifie Juive - n'a jamais existé. Elle est une figure emblématique représentant le peuple juif en son entier et le Livre de Judith est apocryphe. Il aurait été rédigé entre le IIIème et le Ier siècle av. J.-C.
Il y est précisé que Judith rusa afin de ne pas coucher avec Holopherne. En s'emparant de ce sujet, les peintres du Moyen Âge et de la Renaissance négligèrent cependant ce détail afin d'en faire une catin patriote parce que c'était quand même plus sexy ainsi. Mais pas seulement.
Judith fut à la fois :
- une icône religieuse ; l'avènement du Nouveau Testament triomphant de l'Ancien, la lutte du bien contre le mal et celle des protestants contre les catholiques* ;
- une icône politique ; la lutte des Chrétiens contre les Mahométans* ;
- une icône sexuelle ; reine de coeur de nos jeux de cartes, elle fut l'incarnation de la femme fatale, de la femme castratrice et de la femme libérée en même temps.
__________
* Il existe une peinture de Cranach montrant Judith qui assassine Holopherne sous une tente surmontée d'étendards protestants ; il en existe une autre où elle porte un chapeau sur lequel est cousu un thaler commémorant la bataille de Mohacz contre les Turcs en 1526.


On notera les poses, les colliers et l'épée similaires, le visage d'Holopherne toujours identique ressemblant à celui du peintre, et les mains gantées dans les cheveux. Ce geste et ces gants étaient, à l'époque, le summum de l'érotisme.

Il arrivait parfois que la noblesse féminine de Saxe ne se fasse pas représenter par Cranach en victime suicidaire ou en pute courageuse :

Sybille, Émilie et Sidonie de Saxe, 1572

La princesse Sybille de Clèves en fiancée, 1526
Portraits classiques, à la mode maniériste du temps. Pour celles qui ne s'en satisfaisaient pas, les options Lucrèce ou Judith restaient le meilleur choix.
Lucrèce et Judith, la sainte et la salope. Également héroïques, elles affichent toutes deux une panoplie d'attributs éminemment sexuels. Seins puis corps dénudés, poignard tel un dard humain, doigts gantés dans les cheveux d'un Holopherne dont le visage affiche autant la mort que l'extase, épée dressée.
En une époque où l'un des rares moyens de contempler des images de femmes nues idéales était de commander des Vénus - que l'atelier de Cranach produisait à la pelle - ces dames de la cour de Saxe ne dédaignèrent pas de se faire figurer en nudités antiques propres à exciter le désir des hommes.
À suivre…
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Commentaires
Toutes les mêmes, sauf môman
Dis-voir, Mr KA, je leur trouve la mamelle un peu faiblarde : ne pourrais-tu pas nous faire une compil' de ce sujet avec "le jeu du 3en1" en utilisant "la guerre des images"
Ecrit par : Froussard Anonyme | 10 septembre 2006
Vivement la semaine prochaine, avec G..., K... et C... ?
Ces Judith sont charmantes et étonnamment modernes, elles me rappellent même... Mais pourquoi fallait-il qu'elles fussent rousses, et habillées de roux ?
Ecrit par : Fred | 10 septembre 2006
Madame, une fois qu'elle était allée se faire tirer le portrait plus tous le reste chez le gars Cranach, exposait-elle le chef d'oeuvre dans sa salle?
Merci mônsieur Ka pour ce billet...
Ecrit par : la bacchante amusée | 10 septembre 2006
J'adore ce genre de billet, merci !
Je trouve juste bizarre que tu mettes de côté la Judith d'Artemisia Gentileschi, non ? ...
http://www.sccs.swarthmore.edu/users/00/alice/bjudith.jpg
Ecrit par : calirezo | 10 septembre 2006
Ka,
c'est pas pour frimer, mais le mot allemand "Braut" signifie "fiancée", ou "jeune mariée", "nouvelle épousée".
l'expression "als Braut" n'est donc pas le nom de famille complet de la belle Sybille, mais signifie "en jeune mariée". (c'est mon boulot de causer teuton).
Sinon, comme d'habitude : merci et encore bravo.
Ecrit par : Marc | 10 septembre 2006
plus touT le reste bien sûr!
Ecrit par : la bacchante amusée | 10 septembre 2006
FROUSSARD ANONYME : Je ne mange pas de ce pain-là, moi, nanmêho !
FRED : G..., K... et C... ? De qui t'est-ce que tu veux causer ?
LA BACCHANTE : Bein oui elle exposait son tableau au-dessus de la télé, sinon à quoi ça sert d'aller se faire tirer le portrait ?
CALI : La Judith d'Artemisia Gentileschi est en fait une reprise de la Judith du Caravage. Voir là :
http://www.wga.hu/art/c/caravagg/03/17judit.jpg
Des tonnes de peintres se sont penchés sur la Judith. Je me suis contenté de Cranach, parce que sinon, on n'a pas fini, y'en a vraiment des tas et des tas et après, qu'est-ce que je fais de toutes ces têtes, hein ?
MARC : Merci pour la traduc, je vais corriger.
Ecrit par : KA | 10 septembre 2006
Le Taffin d'Orn est un étrange patronyme.
Mais oui, c'est moi.
http://olivier.taffin.net/
J'aime à vous lire chaque matin.
Depuis un an et demi.
Bien à vous, Ka.
Et Amazone, Leslilas, vous avez aussi de biens jolis noms !
Ecrit par : Wolivié | 10 septembre 2006
Ka : Gentileschi et Caravage déjà cités, et Klimt bien sûr. Enfin je viens de découvrir que Cocteau s'en était mêlé, dans le respect de la couleur rousse.
Dans le Gentileschi, qui est la servante et qui est la maîtresse ?
Ecrit par : Fred | 10 septembre 2006
FRED : Dans les Judith, la maîtresse est jeune et belle alors que la servante est soit ordinaire, soit vieille et moche. La loi du contraste, forcément.
Ecrit par : KA | 10 septembre 2006
Ka : C'est bien ce qui me gêne : c'est la moche qui lui coupe le cou. Enfin pardon : la perturbée esthétiquement.
Ecrit par : Fred | 10 septembre 2006
FRED : C'est vrai qu'elle n'est pas très belle chez Artemisia Gentileschi.
Voici une repro plus claire :
http://www.artlex.com/ArtLex/f/images/femns_gentles.jud.behd.lg.jpg
Artemisia Gentileschi fit, elle aussi, de nombreuses versions de Judith et l'on suppose que dans ses toiles, Judith ou la servante est un autoportrait. Il y a une raison à tout ça :
Artemisia fut violée par un des apprentis de son père qui était également peintre. Il y eut procès, l'apprenti fut condamné puis libéré. On pense aujourd'hui que l'une des deux femmes est le portrait d'Artemisia, pendat que le visage de l'homme est celui de l'apprenti violeur.
(J'ai résumé l'histoire, ya d'autres détails.)
Il semble logique qu'Artemisia se soit représentée en Judith, et non en servante. Au risque de représenter une héroïne moins belle que la domestique, mais bon, c'est la vie, hein !
Ecrit par : KA | 10 septembre 2006
C'est vrai qu'Holopherne a vraiment l'air de dire "oh oui refais moi ça!". La période réfractaire a dû, toutefois être longue...
Ecrit par : anita | 10 septembre 2006
Sandro Botticelli (1445 – 1510) a aussi représenté Judith et Lucrèce.
Mais peut-être est-ce le sujet de ton deuxième billet?
"reine de coeur de nos jeux de cartes"
http://www.madore.org/~david/images/cards/french/queen-hearts.png
L’épée de Judith est remplacée par une rose ! et elle quand même moins sexy ;-)
Ecrit par : Micheline | 11 septembre 2006
MICHELINE : Non non, je ne vais pas faire le tour des Judith et Lucrèce, bien trop nombreuses. J'évoquerai seulement certains de leurs satellites…
A paraître ce soir, à 0h05 !
Ecrit par : KA | 11 septembre 2006
Si j'ai bien compris, les ancêtres de Marthe et Marie-Madeleine en quelque sorte...
Dommage que Judith n'aie pas existé, la brave dame me plait beaucoup.
Et puis, elles ne sont pas totalement à poils, elles ont souvent un très joli châle transparent (ça fait toute la différence).
J'aime beaucoup l'air de la dernière Judith. Elle semble terrible, je ne lui chercherai pas des noises.
Ecrit par : Vroumette | 11 septembre 2006
Un excelente texto, felicidades.
Ecrit par : Magda | 11 septembre 2006
Ah ! Le bon temps des portraitistes qui vous rendait belle (parce que le petit appareil photo numérique, malgré le mode d'emploi ne révèle que la triste réalité, brute, sans aucun charme littéraire). Quitte à choisir, une petite peinture perso de Picasso dans sa période bleue je ne dis pas non ! Au moins on pourrait visiter mon salon !
Merci pour cette analyse des tableaux de ces gentes dames déguisées pour paraître belles.
Dom
Ecrit par : Dom | 11 septembre 2006
On en apprends encore dans les commentaires, c'est cool (:
Ecrit par : calirezo | 12 septembre 2006
Le chef du chef, n'est-ce pas un tantinet prise de tête ?
Ces portraits où (quasiment) seule la tête change me font irrésistiblement penser aux photographes de plages (existent-ils encore) dans les années 60 à 70 en Italie et qui trimbalaient leur décor ou leur panneau de bois peint où l'on mettait la tête.
Et puis les gants, déjà ... ;-)
Ecrit par : gilda | 12 septembre 2006
GILDA : Je te le dis sans prendre de gants, si tu as des pistes ouèbe à propos de ces photographies italiennes, ça m'intéresse !
Ecrit par : KA | 12 septembre 2006
J'apprécie beaucoup ce site, en particuler ces visions transverses sur un point de l'histoire de l'art, domaine que je connais très peu.
Et je trouve dommage ces quelques adjectifs au sujet de ces 2 héroïnes:
- la honte d'avoir été violée (en y prenant peut-être du plaisir) [Ben voyons, pourquoi toujours que si viol alors plaisir éventuel pour la femme, et pourquoi pas le plaisir pour un mec quand il se fait couper un bras par ex]
- expiant [...] l'autre par le meurtre du mâle, celle de s'être prostituée. [elle est venue exprès pour le tuer !!!!]
- pute courageuse ['pute' car elle a peut-être couché avec le mec !!!]
Ecrit par : Marianne | 12 septembre 2006
MARIANNE : Les adjectifs que tu cites sont extraits de la prose de Michel Leiris, qui ne peut malheureusement recevoir ta plainte pour cause de décès définitif ;-)
Quant à la "pute courageuse", l'expression est de moi mais se réfère à la "catin patriote" du même Leiris.
En outre, je dirai qu'il ne faut pas considérer ces oeuvres (peinture ou littérature) avec nos jugements de valeurs actuels mais avec ceux qui avaient cours à l'époque. C'est le seul moyen de parvenir à les comprendre.
Enfin, les appréciations de Michel Leiris ne prennent véritablement sens qu'à la lecture complète de "l'Âge d'homme" où l'on s'aperçoit qu'il lit ces deux tableaux à la lumière de sa biographie, et à sa manière de l'envisager.
Ecrit par : KA | 12 septembre 2006
Ouais.
Ecrit par : Robert Gérard | 20 septembre 2006
ROBERT GÉRARD : Ah que j'aime l'extrême concision de ce commentaire ô combien pertinent ;-)
Ecrit par : KA | 21 septembre 2006
Bonjour,
je viens de tomber par hasard sur ce site, et sans me faire mal bien au contraire...
Je suis metteur en scene et je monte actuellement une piece dont le titre est lucrecia et judith, je suis donc merveilleusement surprise de trouver tant de pepites d information sur mon sujet, je vous ecris pour que vous n hesitiez pas encore a m enrichir de vos remarques eclairees
merci encore
Ecrit par : berenice | 15 février 2007






