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17 décembre 2006

TAUREAU DANS TOUS SES ÉTATS - réédition

Allez hop ! Réédition dominicale d'un billet que j'aime bien.



Tout au long de sa vie (1881-1973), Picasso a dessiné, peint, gravé des taureaux.




Corrida et colombes vers 1890-1892



Céramique, février 1962



En décembre 1945, il entame une série de lithographies* intitulée Taureau. D'état en état**, Picasso va passer d'une image réaliste à un pictogramme.
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* Lithographie : Procédé inventé à la fin du XVIIIème siècle par l'allemand Aloys Senefelder, qui utilise l'antagonisme entre les corps gras et l'eau.
Mode d'emploi express :
A l'aide de crayons gras spéciaux (crayons lithographiques), on exécute un dessin sur une pierre calcaire à grain très fin. Puis, sur toute la surface de la pierre, on étend un liquide composé d'acide azotique faible et de gomme arabique. Une réaction chimique se produit, rendant la pierre nue inapte à recevoir l'encrage (seules les parties dessinées recevront l'encre). Une fois la pierre sèche, on la nettoie, on l'encre, on pose dessus une feuille de papier, on passe le tout sous la presse et le dessin s'imprime sur le support. Pour chaque impression, il est nécessaire d'encrer la pierre.

** En gravure, on appelle "état" une étape, un stade intermédiaire.
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Un premier croquis de taureau.







Sa tête prend des proportions démesurées, l'animal devient caricature.







Très vite, il se géométrise…







… jusqu'à se transformer en une architecture de plans courbes et triangulaires, ressemblant au découpage des différentes parties comestibles.







La triangulation s'intensifie, la tête perd ses rondeurs et les cornes, en devenant symétriques, abandonnent leur caractère vériste.

Il ne s'agit plus de celles d'un taureau particulier, nous avons maintenant sous les yeux l'idée que nous nous faisons des cornes d'un taureau. Un taureau générique, absolu.







L'animal devient cubiste. Les lignes de force, telle celle qui part des pattes arrières pour rejoindre le cou, sont de plus en plus présentes. Les testicules gagnent aussi en visibilité. Précédemment perdues dans la masse, on ne peut plus les ignorer.

La tête s'est réduite à un triangle, l'épaisseur des cornes a disparu. Elles sont devenues signes.







Nous nous retrouvons là face au taureau formé quatre ans plus tôt, grâce à une selle et d'un guidon de vélo.







Sans doute Picasso ne voulait-il pas remettre ses pas dans ses traces de 1942. Il simplifie encore son taureau, et la tête minimaliste se retrouve dans un cou massif.







Hésitation ? L'animal semble faire un pas en arrière, ébaucher un retour vers le réalisme.







La réaction de Picasso est brutale : ce taureau ne retournera pas à ses origines formelles, il n'en est pas question ! Le cubisme s'empare de sa tête. Pour toujours ?







Ah ! Qu'il est difficile de se départir de ses habitudes… La tête a de nouveau rejoint la selle et le guidon de vélo, pendant que continue de s'opérer la transformation sur le reste du corps. Avec ce sexe, omniprésent.







Les lignes intérieures disparaissent ; la courbe de la queue a acquis de la simplicité ; le sexe a rétréci tout en gardant son importance, la tête n'est plus qu'un petit rond.







Le taureau réaliste est enfin devenu un pictogramme, encore plus simple que les gravures rupestres du Tassili.



Picasso avait une habileté telle qu'il aurait pu dessiner du premier coup ce taureau stylisé. Mais il n'aurait fait qu'appliquer un truc, une astuce de métier.

Il lui fallait retourner aux racines du réalisme occidental dont il est issu, afin de remonter lentement dans l'espace et le temps à la recherche de cette authentique pureté africaine des formes, qui ne va pas de soi.

Pour cela, onze états dont deux hésitations auront été nécessaires. Sans compter les autres taureaux tracés dans la même période, allant de décembre 1945 à janvier 1946.

On voit par là que rien n'est facile, même pour un génie !





Dessin daté du 15 décembre 1945




Gouache et encre datée du 24 décembre 1945




Dessin daté du 25 décembre 1945




Note bene :

Tous les dessins ont été faits successivement sur la même pierre lithographique. Picasso a tracé le premier, en a imprimé quelques épreuves. Puis il a retouché son dessin, a imprimé quelques épreuves, et ainsi de suite.

Les tirages sont le souvenir d'un seul et unique dessin, qui a subi dix transformations.

14:59 Lien permanent

Commentaires

Erudition et clarté
Tout semble si simple
Merci

Ecrit par : ian | 17 décembre 2006

Cela me fait penser au film de Clouzot, "le mystère Picasso", où l'on peut contempler là-aussi le processus de création du maître. Il y a quelque chose de vraiment fascinant à voir ces étapes... Merci !

Ecrit par : dytar | 17 décembre 2006

Oui, j'avais signalé en commentaire de la première édition ce film, et en particulier le passage du dessin d'un bouc, qui montre en accéléré toutes les hésitations, les retours en arrière, jusqu'au dessin final.

Il est suivi par ce dialogue (de mémoire):
Clouzot: Je ne voudrais pas qu'on croit que tu as fait ce dessin en 5 min. Combien de temps as-tu mis?
Picasso: cinq heures.

Le résultat est loin du dépouillement final de ce taureau.

Ecrit par : Yves | 17 décembre 2006

J'aime pas la corrida, ni Picasso. Voilà, c'est dit ! Mais pour l'analyse, rien à redire; vous l'avez prise par les cornes ! A propos, en voici trois (oh la la ! J'ai pas encore décoincé du précédent billet, c'est grave docteur ?) : http://www2.unil.ch/spul/allez_savoir/AS20/pdf_files/5.pdf

Ecrit par : untel | 18 décembre 2006

Je n'ai jamais compris comment un artiste , sensible , peut être complice de la boucherie cruelle qu'est la corrida !

Ecrit par : Jean | 18 décembre 2006

Moi non plus je n'aime pas la corrida mais je me dis que quelquepart, le sort des veaux, vaches, cochons, couvées, produits industriellement, "gonflés" aux hormones et engraissés uniquement pour l'abattoir n'est pas plus enviable...

Pour en revenir à ce fabuleux taureau de Picasso, il faut quand même reconnaître qu'il est parvenu à en rendre l'essentiel, compréhensible à chacun.

Ecrit par : Jo | 18 décembre 2006

YVES : Que voiiiis-je ? Sous prétexte que je réédite un vieux billet, certains se permettent de rééditer leur commentaire tout aussi vieux ! Quel scandale… ceal dit, le film de Clouzot est une merveille.

UNTEL : Ne pas aimer Picasso ? C'est pas grave, ça se soigne. Pendant des années je disais la même chose et puis un jour j'ai compris… Picasso m'est apparu ! Allez Louïa ! Sans rire, Picasso c'est un continent, un monde, même. Il faut l'explorer patiemment, chronologiquement. Au bout d'un moment, on pige qu'on est véritablement face à un génie. Et forcément, un génie c'est pas facile à appréhender. Ça demande du temps, de la réflexion.

UNTEL (encore lui !) et JEAN : moi non plus j'aime pas la corrida, mais c'est pas le problème. J'aime pas les taureaux non plus, d'ailleurs. Ni les quadrupèdes aboyeurs. Pourtant, la peinture en est truffée ! Que c'en est une honte.
Et puis de toute façon, le taureau est inscrit dans l'imaginaire espagnol, alors autant faire avec si on veut jeter un oeil sur l'art ibérique.
Et puis (bis), Picasso n'a pas seulement dessiné des taureaux de corrida. Il s'est aussi penché sur le Minautore, etc.
Et puis (ter) faire un taureau avec deux bouts de vélo, c'est quand même un peu balaise, non ? Moi j'ai essayé avec un scoutère, ça n'a rien donné…

Ecrit par : KA | 18 décembre 2006

Olé!!!

Ecrit par : m@rs | 18 décembre 2006

Bonsoir Alain,
Il est vrai que la tauromachie a toute sa place dans l'oeuvre de Picasso...
Un plaisir ces travaux de simplication.
Au plaisir

Ecrit par : Marie-José | 18 décembre 2006

KA sur un scooter ? Ce s'rait pas vous en bas à gauche ? http://www.nadjavilenne.com/torpedo.htm

Ecrit par : untel | 19 décembre 2006

Le Minotaure plutôt. ;-) Un vrai labyrinthe l'orthographe, non?!
Ceci dit, j'aime pas non plus les toros..

Ecrit par : Micheline qui corrige les fôtes | 19 décembre 2006

Waow... Je viens de faire un tout petit voyage dans la tête de Picasso, on ne va jamais me croire... Un des meilleurs articles qui m'est été donné de lire ici ! Aussi 'abordable' pour le néophite qu'un 'dessin' du maître, avec une ouverture sur la profondeur de son oeuvre... (Si j'arrive à me faire comprendre !)...
Merci de nous ouvrir les portes...

Ecrit par : RedMorgan | 19 décembre 2006

"Ne pas aimer Picasso ? C'est pas grave, ça se soigne. Pendant des années je disais la même chose et puis un jour j'ai compris… Picasso m'est apparu !"

Moi aussi. Comme beaucoup de gens, je disais : "mon petit frère peut en faire autant", puis "mes gosses peuvent en faire autant", jusqu'au jour où une prof d'arts plastiques m'a expliqué. À 14 ans, ses profs des Beaux-Arts (à Picasso, pas à la prof en question) lui auraient dit : "T'es trop fort pour nous, on n'a plus rien à t'apprendre" (il paraît qu'à c't'âge-là, il dessinait déjà comme Michel-Ange). Du coup, le gars Picasso, il a bien fallu qu'il se débrouille, et qu'il invente autre chose. Un peu, si je peux me permettre, comme les musiciens de free-jazz qui voulaient jouer "autre chose" (on n'est pas obligé d'aimer le free jazz, mais j'aime bien cette comparaison).

Ecrit par : Marc | 19 décembre 2006

Ceux qui n'aiment pas la corida aiment-ils les serials killers ? Ce n'est pas parce que le sujet est aride que l'oeuvre est laide ou aisée.

Ecrit par : Amazone | 20 décembre 2006

Bah ! P'têt ben qu'un jour j'aimerais Picasso, j'dis pas l'contraire; j'aime tellement d'choses qui m'débequetaient avant. Pour la p'tite anecdote, mes parents m'ont appris qu'ils avaient eu un plat ovale de Picasso, peint à Vallauris et représentant une colombe. Après avoir vu plusieurs voyous d' l'antiquaille, ils n'en avaient pas tiré grand chose : Picasso en aurait trop fait. Mais rev'nons à nos taureaux; c'barbouilleur-là devait en avoir un dans la tête : http://www.gothfactory.com/page000173.htm

Ecrit par : untel | 20 décembre 2006

M'sieur ka a disparu ? ses billets dominicaux deviennent hebdomadaires ? Moi, cette (superbe) succession de lithos, ça me rappelle ce que disait Picasso, dans un documentaire intitulé "13 journées dans la vie de Pablo Picasso" : il reprochait aux adultes d'entraver la liberté de création des enfants, disait n'avoir jamais fait de dessins d'enfant, même quand il était petit et concluait en disant "il m'a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant". D'où son intérêt pour les Graffiti de Brassaï, où il retrouvait le "génie de l'enfance" (Brassaï, c'est pour te donner des idées de billets, si jamais tu séchais, msieurka ;-)

Ecrit par : laurence | 20 décembre 2006

LAURENCE : M'sieur KA n'a pas disparu, c'est juste qu'il est débordaide et que donc, il ne postera probablement pas de nouveau billet avant la fin de la semaine.
Ptêtre une réédition, faut voir…
Et pis nan, faut pas croire, M'sieur KA ne se prend pas pour Alain Delon qui parle de lui à la troisième personne, hein !

Ecrit par : KA | 20 décembre 2006

"pas de nouveau billet avant la fin de la semaine." ?
Damnaide, M'sieur Ka travaille p't'êt avec le Père Noël?
http://apella.ac-limoges.fr/col-maupassant-limoges/pere%20noel%20en%20moto.gif

Ecrit par : Micheline | 20 décembre 2006

Micheline, t'es trop forte :-))) Et les pamélas sont devenues les lutins ;-) ?

Ecrit par : laurence | 20 décembre 2006

@ Laurence: ouais, les "Pamélas lutines" avec un bonnet rouge et des petits coeurs qui clignotent. ;-)

Ecrit par : Micheline | 20 décembre 2006

oh oui m'sieur, siouplaît ! Une 'tite réédition ! Nous laissez pas l'ventre vide, un bon geste, quoi ! C'est bientôt Noël. Au fait Micheline, comment as-tu d'viné ? http://familleka.spaces.live.com/photos/cns!C5DBB2D853E445DC!799/

Ecrit par : untel | 20 décembre 2006

Per favore ! Please ! SVP ! Ne le tuez pas au travail !
Ecrire un billet pour la BàI cela ne se fait pas sur un coin de table !
Voilà ce qui risque d'arriver si vous continuez à houspiller le KA http://www.abcgallery.com/D/david/david7.html
;-)

Ecrit par : Didier(?) | 20 décembre 2006

Limpide, clair, étonnant, foudroyant, le "trait absolu" si cela veut dire quelque chose ! Merci M'sieur KA

Ecrit par : pouxi | 21 décembre 2006

Bonsoir ! Ca fait un moment que je lis ce blog, et décidement, c'est toujours un plaisir ! J'ai eu envie de réagir à cet article. Je suis professeur de culture musicale et compositeur. J'initie un maximum de gens à la musique contemporaine entre autres..
Et le parallèle entre la musique du XXème siècle et ces différentes étapes du travail de Picasso est évident, quand on connait un peu .. C'est pour cela que si vous aviez d'autres exemples du même type, de cette stylisation du geste propre à Picasso mais très symbolique du XXème siècle, ce serait génial de pouvoir les lire ..

Ecrit par : Etienne | 22 décembre 2006

Au secours ! Je craque, c'est une crise de manque ! Cinq jours sans nouvelle de Mr Ka, c'est inhumain !

http://www.lecarreaumedieval.com/nowel.htm

... joyeux noël quand même : /

Ecrit par : Sylviane, de la célèbre troupe des Pamela's Lutines | 22 décembre 2006

Bonjour,
je suis admiratif du génie de Picasso, dans lequel ce billet passionnant permet quelque peu de s'immerger, mais tout dans son oeuvre protéiforme et surchargée mérite-t-il qu'on s'esbaudisse en permanence ? Je n'en suis pas sûr. Je vous invite tout de même à lire quelques réflexions que le Maître faisait lui-même sur son propre travail : http://lapremiereporte.canalblog.com/archives/2006/11/13/3155753.html

Ecrit par : dytar | 22 décembre 2006

Toujours pas de nouvelles de Mister Ka? En attendant je vous propose un coloriage (crayons, pastels, peinture à l'eau ou à l'huile...).
Voici les Pamela's singers !
http://www.en.norisclub.com/upload/colouring_page_choir_485.jpg

Ecrit par : Micheline, une Paméla angélique | 22 décembre 2006

Salut,
Quand meme tu dis que le taureau fait partie de l'imaginaire espagnol, c'est surement D'ABORD pour ca que ses parties genitales sont toujours si bien visibles.
un film a voir pour comprendre mieux:
http://images-eu.amazon.com/images/P/B00005421V.02.LZZZZZZZ.jpg

Ecrit par : # | 23 décembre 2006

ETIENNE : Très bientôt (demain ou après-demain), un billet concernant ce parcours vers l'abstraction…

Ecrit par : KA | 23 décembre 2006

# : Ouais, sauf que les testicules du toro dessinés par Picasso ressemblent à s'y méprendre à un sexe féminin…

Ecrit par : KA | 23 décembre 2006

Pour les amateurs, nous avons ceci à la carte aujourd'hui : http://www.orcmagazine.com/ORC_MAGAZINE/Strange_Recipes.html

Ecrit par : untel | 23 décembre 2006