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31 décembre 2006

REFLET DANS UN GLOBE D'OR

Pour ma muse.


Parmi les trucs difficiles à peindre, on compte les pieds, les mains, les bicyclettes en perspective et les reflets dans les miroirs convexes.

Il y avait déjà, au Moyen Âge, des pieds et des mains au bout des gens. Mais pas de bicyclettes. On voit par là que les peintres de l'époque possédaient une chance qu'ils ne mesuraient pas.

On trouvait cependant des miroirs convexes avec des reflets dedans et le plus célèbre, voire le premier qui fut peint, est celui des Époux Arnolfini de Van Eyck (1435), dont j'ai déjà parlé par ici.








On y voit le couple de dos, plus deux personnage masculins non identifiés. Jan Van Eyck et son frère, peut-être (quoique ce dernier soit mort quelques années plus tôt, en 1426).

Ce miroir allait faire des petits, et l'on en trouve un peu partout dans la peinture flamande des années qui suivirent. Celui du Saint Éloi de Petrus Christus, daté de 1449, en est l'un des exemples les plus fréquemment cités :






Un autre, encore plus célèbre, figure dans le Prêteur et sa femme (1514) de Quentin Metsys (j'en ai parlé par là) :








Mais il en est de plus anciens qui valent le détour. En 1438, Robert Campin (identifié également comme étant le Maître de Flémalle, le professeur de Rogier van der Weyden) peint le retable d'Heinrich Werl. Sur le panneau de gauche, le sieur Heinrich prie en compagnie de saint Jean-Baptiste :






Derrière, au centre, un miroir convexe. On y voit le reflet de la pièce, le saint et deux autres personnages près de la porte, l'un debout et l'autre assis.






Quoi de neuf sur le plan conceptuel, par rapport au miroir de Van Eyck ? Bah… rien, sans doute. On notera toutefois la qualité du travail, le rendu du miroir enfonçant un peu celui de Metsys et beaucoup celui de Christus, p'tit joueur question reflets et convexité.


En 1487, Hans Memling peint le retable de Martin Nieuwenhove. Sur le panneau de gauche, une Vierge à l'enfant. À droite, le donateur. Et derrière la Vierge, un petit miroir convexe :


Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand





Regardons-le de plus près :






Ce miroir nous renvoie la Vierge de dos, ainsi que le donateur. Chacun d'eux est accoudé au rebord d'une fenêtre, qui n'est autre que le cadre de chacun des deux panneaux. Ainsi, Memling prend à son compte la théorie de Leon Battista Alberti énoncée en 1435 dans de la peinture :

« D'abord j'inscris sur la surface à peindre un quadrilatère aussi grand qu'il me plaît, qui est pour moi en vérité comme une fenêtre ouverte à partir de laquelle l'histoire représentée pourra être considérée. »

Cadre-fenêtre, ouverture sur un monde clos, celui de l'histoire racontée ne supposant pas de hors-champ.

Mais aussi, quoi qu'en disent certains historiens, fenêtre ouverte sur un monde que les contemporains entendaient posséder, du nord au sud et de l'est à l'ouest : derrière les deux personnages sont percées d'autres ouvertures offrant un paysage qui s'en va vers l'infini*.

Tout ça dans un reflet, ouais.





__________

* Un infini encore plus évident sur la Vierge au chancelier Rolin qu'il ne faut jamais oublier, tant cette oeuvre fut une étape décisive dans l'évolution de la peinture flamande (voir par là).



Mais des reflets, on en trouve ailleurs que dans les miroirs. En 1450, soit trente-sept ans avant le retable de Memling, Rogier van der Weyden peint le triptyque Braque, dont je reparlerai très bientôt.


Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand





Arrêtons-nous sur un détail seulement : le globe d'or tenu par le Christ.






Le reflet qu'on y voit n'est pas celui du paysage censé se trouver derrière nous, spectateurs. Non. Le reflet est celui d'un intérieur, signifié par une fenêtre. Avec, sur la gauche, la silhouette d'un personnage pas très visible ici mais aisément discernable sur la peinture exposée au Louvre.

Que signifie ce reflet ? Que dit-il ?

Il dit que derrière nous le paysage ne peut pas continuer, puisque l'histoire se résume à ce qui est montré dans le cadre-fenêtre.

Il dit que nous sommes à l'intérieur de la maison où est installé le retable.

Il dit que tout ceci n'est que peinture, rien d'autre que de la couleur déposée sur un panneau de bois avec la prétention de nous restituer en deux dimensions un monde existant en trois dimensions.






Attention ! clame ce reflet dans un globe d'or, tout ceci n'est qu'illusion, images : saint Jean-Baptiste, la Vierge, le Christ, saint Jean l'Évangéliste et Marie-Madeleine ne sont que des représentations et le paysage, qui court sur les trois panneaux reliés par des charnières, s'arrête aux bords du cadre*.

Sauf que…

Sauf que ce discours nous est tenu par une représentation élaborée grâce à de la peinture déposée sur du bois. Comme le reste. Car ce globe, et son reflet qui nous renvoie l'image de la pièce où est installé le retable, ne sont, eux aussi, qu'illusion.

Alors, où est la vérité dans cette affaire de cadres, de reflets, de miroirs ? Que croire ?








__________

* Le fait que ce paysage se déroule sur trois cadres-fenêtres introduit un bémol dans le concept de cadre-fenêtre offrant à l'oeil un monde clos. Car mettre ainsi côte à côte plusieurs mondes clos, plusieurs cadres-fenêtres, induit la tentation d'opérer un panoramique de 360 degrés, un tour d'horizon complet couvrant l'entièreté du monde. Et même si cela n'a pas été fait, la possibilité de le réaliser est très clairement exprimée.

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Commentaires

Enfin, la grève est finie...

A propos du jeu de "La tête dans les nuages", quelqu'un m'a dit que Monsieur Ka était vraiment accro à la peinture flamande. En voici une démonstration de plus :-)

J'espère que les reflets d'or qui pétilleront dans vos yeux cette nuit quand vous vous souhaiterez une bonne année ne seront pas que des illusions.
Bons voeux à tous.

Ecrit par : Micheline | 31 décembre 2006

Reflets dans un globe d'or...Quelle splendeur que ces vieilles croûtes tout de même ! Idéal pour finir l'année en beauté.

Merci au(x) Maître(s) et meilleurs voeux à tous.

Ecrit par : zerbinette | 31 décembre 2006

Je ne connaissais pas ce retable passionnant de Hans Memling, qui suggère étonnament un espace hors-champ !
Les reflets convexes sont aussi fréquemment visibles dans les bulles représentées dans les Vanités. J'en parle un peu dans un billet sur les formes rondes du film "2001 l'odyssée de l'espace", à cette adresse : http://lapremiereporte.canalblog.com/archives/2006/11/21/3234468.html

Ecrit par : dytar | 31 décembre 2006

Que voilà un (dis)cours passionnant qui donne envie d'en savoir encore plus. Ce qui me renvoie à une (modeste) photo que j'ai prise il y a peu à Paris et qu'on peut trouver ici:
http://www.fotolog.com/berlioz/?pid=18563451

Ecrit par : berlioz | 31 décembre 2006

Bon ben apparemment ça ne fonctionne pas pour les questions bêtes comme pour les jeux de mots calamiteux, si on les pose pas soi-même personne ne le fait :
je me demandais donc pourquoi les bicyclettes en perspectives et les reflets dans les miroirs convexes étaient plus compliqués à peindre que le reste. Pour les mains et les pieds je comprends bien, même en photo ils ne sont pas faciles, mais pour les vélos et les glaces, non. Et puis pourquoi convexes serait plus difficiles que concaves (oui je sais les concaves se rebiffent moins, mais encore) ?

Ecrit par : gilda | 31 décembre 2006

Passionnant, comme toujours (:

Ecrit par : cali rezo | 31 décembre 2006

Un billet comme je les aime ! Si Hubert Van Eyck est mort en 1426, il restait encore Lambert aux côtés de Jan. Même la frangine, Marguerite, aurait mis la main au pinceau. Pour le panneau du retable de Campin, j'ai trouvé ça, un chouya plus grand : http://www.humanitiesweb.org/human.php?s=g&p=c&a=p&ID=5368&c=564

Ecrit par : untel | 31 décembre 2006

CALI : Maârrchi boukou ;-)

GILDA : Une image altérée par la convexité d'un miroir est assez fastoche à dessiner si on a le miroir et son reflet sous les yeux pour de vrai. En revanche, s'il s'agit d'un miroir, d'un lieu et d'un reflet inventés, c'est l'enfer à faire.
Quant aux miroirs concaves, faut reconnaître que c'est assez rare…
Quoique en deux mots, ils pullulent ;-)
Pour les bicyclettes, imagine un peu : un cadre formé (en gros) de trois triangles ; deux roues parfaitement circulaires quand l'engin est vu de profil. Mais suppose que ledit engin est vu de trois quarts ; suppose que la roue avant n'est pas dans l'axe du cadre mais légèrement tournée.
Tu te retrouves alors avec le plateau et la roue arrière selon une perspective, la roue avant selon une autre. Sans parler du cadre, et du guidon tout tordu avec tout son bordel dessus.
Suppose enfin que ton vélo et son cycliste soient vus en contre-plongée dans un sous-bois un dimanche matin humide…
Si tout ça doit être dessiné d'après photo, pas de problème, on ne fait que décalquer.
Si tout ça doit être inventé et intégré dans un paysage également inventé, eh bein… on se dit alors qu'on aurait mieux fait de dessiner une biche dans ce putain de sous-bois au lieu d'un crétin qui fait du vélo tout-terrain en faisant peur aux biches.

UNTEL : Ouais j'avais cette repro, mais on ne voit pas mieux à cette taille. Alors je l'ai réduite à 380 pixels pour qu'elle entre dans le cadre de ma page. L'oeuvre est au Prado, qui ne propose pas sur son site d'images de sa collection permanente.

Si quelqu'un trouve sur le ouèbe une grande image de ce miroir où qu'on voit tout bien dedans, je dessine une biche qui fait du vélo tout terrain dans un sous-bois un dimanche matin humide, promis-juré.

Ecrit par : KA | 31 décembre 2006

Je comprends mieux, je ne sais pas pourquoi je ne me rendais pas compte du poids de l'imagination dans l'image. (peut-être à cause de l'usage de la photo où l'on imagine au mieux comment ça rendra ?).
Effectivement le vélo si tu le mets (avec ou sans biche dessus) dans un sous-bois humide du dimanche matin à part de tout noyer dans la boue, je veux bien croire, d'autant que c'est vrai, la roue avant est rarement dans l'axe. C'est un coup à se mettre au 4x4 :-( !
merci pour les explications en tout cas.

Ecrit par : gilda | 31 décembre 2006

KA : préparez vos crayons et voyez la page 12 du lien ! http://research.microsoft.com/~antcrim/papers/Criminisi_ReflectionsOfReality_2003.pdf

Ecrit par : untel | 31 décembre 2006

Quelle merveille que ce billet Monsieur Ka ! J'en soupire d'aise en regardant mon écran (qui n'est lui aussi qu'une fenêtre ouverte sur le vaste monde, par l'intermédiaire d'un logiciel nommé Windows) ...
Merci, pour tout.

Ecrit par : Sylviane | 31 décembre 2006

UNTEL : Je ne vous remercie pas, Môssieur !
(Mise à jour de la page et dessinage de la biche vélocipédique demain, probablement).

Ecrit par : KA | 31 décembre 2006

M'enfin, kesqu'elle vous a fait, cette pauvre biche?

Voici, Ka, déjà la tête.
http://velopassion.moyeuvre.free.fr/images/biche.jpg

Ecrit par : Micheline | 31 décembre 2006

cet article (et les dernières reflexions -du miroir bien sûr) me font penser à un tableau de Magritte 'ceci n'est pas une pipe'.que représente -t -on ? C'est pas cette année qu'on résoudra cette question ! peut être l'année prochaine ...

Ecrit par : Domi K | 31 décembre 2006

DOMI K : Il me semble avoir déjà plusieurs fois répondu à cette question mais plutôt que de donner encore ma réponse, bein j'm'en va faire un billet sur le sujet pour l'année prochaine, tiens ;-)

Ecrit par : KA | 31 décembre 2006

Le reflet dans le globe rappelle celui qui est sur le chaudron dans le triptyque dit de Mérode, peint par Campin. Reflet qui ne correspond pas aux deux lucarnes du côté. Sur ce, j'va commencer à être occupé, alors j'dis d'avance à tous les Boîteux :"Banane et bol sans thé !"

Ecrit par : untel | 31 décembre 2006

tiens, c'est drôle ça fonctionne un peu comme une métalepse. mais bon, je dis ça "à chaud", c'est peut-être une erreur, d'autant plus que ça suppose d'envisager le tableau comme une narration (ce qui est possible, mais ce n'est qu'un morceau de vision, donc ça ne peut pas "décrire" autrement que partiellement).

Ecrit par : flo | 31 décembre 2006

Et le miroir convexe (rétroviseur de la bicyclette) on en fait quoi ?

Mais c'est sûr qu'il doit être difficile de faire entrer le cadre (de la bicyclette) dans le cadre (du tableau).

Ecrit par : magicorama | 31 décembre 2006

Et encore, le cadre, le guidon, la position des roues et le rétro c'est déjà difficile à rendre fidèlement, mais le pire pour moi ce sont les rayons!!!

Parce qu'ils ne sont pas rangés sagements comme sur les charettes, allant du centre à la périphérie, ils suivent chacun une tangente du moyeu à l'intérieur de la roue, je n'arrive toujours pas à comprendre comment c'est fait.

Et quand on regarde la roue tourner, ces jolis entrecroisements créés par la persistence rétinienne...

Ecrit par : Ter | 01 janvier 2007

Et encore, le cadre, le guidon, la position des roues et le rétro c'est déjà difficile à rendre fidèlement, mais le pire pour moi ce sont les rayons!!!

Parce qu'ils ne sont pas rangés sagements comme sur les charettes, allant du centre à la périphérie, ils suivent chacun une tangente du moyeu à l'intérieur de la roue, je n'arrive toujours pas à comprendre comment c'est fait.

Et quand on regarde la roue tourner, ces jolis entrecroisements créés par la persistence rétinienne...

Ecrit par : Ter | 01 janvier 2007

Pfiliouliouliou, finalement les nuages c'est cool à trouver (enfin avec de bons indices), ça aurait été duraille à trouver les chtits miroirs.

Ecrit par : Vroumette | 01 janvier 2007

Môôssieur de Ka,
Sur le globe d'or, sous le majeur et l'index du Christ figurent deux silhouettes. Qui est-ce donc?!!!!

Ecrit par : la bacchante | 02 janvier 2007

Et Escher ?
:o)

Cdt,

v/

Ecrit par : v/ | 03 janvier 2007

Je viens de revoir Blade Runner, film culte, paradigme cyber punk. Je note qu'un reflet dans un miroir courbe catalyse l'enquête et fait démarrer l'intrigue.

Escher a lui aussi beaucoup travaillé sur ce thème. Notament par la représentation totale d'une église ou d'une chambre dans des objets sphériques.

A quand un article sur les licornes?

Ecrit par : calidris | 06 janvier 2007

Un excellent bouquin qui est en fait le catalogue d'une expo comme savent souvent bien faire les anglais, à la National Gallery (London, England) a pour sujet miroirs, reflets, anamorphose, autoportrait (en peinture mais aussi en photo), très bonne iconographie :
On reflection, par Jonathan Miller, 1998
Très bonne référence sur le sujet, qu'on trouve peut-être encore à la National gallery Publications. Pour info.

Ecrit par : Dominique Antony | 11 janvier 2007