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24 janvier 2007
CÉZANNE P. - 1bis
On ne substitue pas au passé, on y ajoute seulement un nouveau chaînon*.
Cézanne n'a peint que très peu de sujets différents, mais il les a peints moultes fois ! Natures mortes, joueurs de cartes, baigneuses, montagne Sainte-Victoire…
Natures mortes

1888-1890

1893-1894

1895

1895

1895-1900
Dans ces natures mortes, on constate que la perspective est d'abord chahutée :

1888-1890
Le panier, dont l'anse est tordue, ne tient pas sur la table : posé ainsi il devrait tomber ; les bords de ladite table se dispersent sous le torchon ; le point de vue sur la cruche est différent de celui à partir duquel sont représentés les autres récipients ; et enfin, à l'image de toutes les verticales du tableau, le petit pot à lait penche du côté où il va tomber.
Avec une pomme, je veux étonner Paris.
Ensuite, le fond naturaliste disparaît et la perspective itou. Ce ne sont plus que formes géométriques, aux limites de l'abstraction.

1895
Tout dans la nature se modèle sur la sphère, le cône et le cylindre, il faut apprendre à peindre sur ces figures simples, on pourra ensuite faire tout ce qu'on voudra.
Joueurs de cartes
Il existe cinq versions des joueurs de cartes. En voici quatre :

vers 1890

1890-1892

entre 1890 et 1895

entre 1890 et 1895
… probablement inspirées par cette toile de Mathieu Le Nain :

Partant du réalisme, Cézanne supprime des éléments, simplifie progressivement les formes, les repasse au fer, et bientôt ce ne sont plus que des aplats de couleurs.
La lumière et l'ombre sont un rapport de couleurs, les deux accidents principaux différant non par leur intensité générale mais par leur sonorité propre. L'ombre est une couleur comme la lumière, mais elle est moins brillante ; lumière et ombre ne sont qu'un rapport de deux tons.
Les Baigneuses
Il en existe je ne sais combien de versions, en voici deux éloignées de trente ans :

1875-76

1906
Il est probable que la différence entre ces deux œuvres ne semble pas immense à des yeux contemporains. Et pourtant, un gouffre les sépare ! Le tableau de 1906 n'est plus que zones de couleurs, l'érotisme des corps se dissout et Cézanne introduit, là aussi, l'abstraction.
Peindre signifie penser avec son pinceau.
La montagne Sainte-Victoire
« Je viens d’acheter la Sainte-Victoire de Cézanne, déclara Picasso en 1958.
— Laquelle ?
— L’originale », répondit le peintre, qui venait d'acquérir le château de Vauvenargues situé au pied de ladite montagne.
La question de l'interlocuteur de Picasso n'était pas vaine, puisque Cézanne peignit plus de quatre-vingts fois la montagne Sainte-Victoire. En voici cinq :

1882-1885

1885-1887

1897

1904-1906

1904-1906
Vue réaliste à la perspective classique, aplatissement des formes, zones de couleurs vives, géométrisation, prémices de l'abstraction et du cubisme.
Il n'y a pas de ligne, il n'y a pas de modelé, il n'y a que des contrastes, ce ne sont pas le noir et le blanc qui les donnent, c'est la sensation colorée.
On voit par là que Cézanne est le père de la peinture moderne et ses enfants s'appellent Braque, Picasso, Matisse, Kandinsky…
__________
* Citations de Cézanne, bien sûr.
09:35 Lien permanent
Commentaires
"CÉZANNE P. - 1bis"
Et tu n'as pas honte de faire une note aussi intéressante avec un titre pareil ? Hein ?
Ecrit par : s_cl | 24 janvier 2007
S_CL : Je n'ai honte de rien. Jamais. Heureusement, d'ailleurs, sinon j'serais mort depuis longtemps !
Ecrit par : KA | 24 janvier 2007
Très très belle note! à part le titre... ;)
mais quelle est la "sainte -victoire" originale selon Picasso? la première? ce ne sont pas des copies, on le voit bien; laquelle peut-être qualifiée "d'originale"?
Ecrit par : Mikado | 24 janvier 2007
MIKADO : L'originale de Picasso c'est la vraie montagne, celle au bas de laquelle se dresse le château de Vauvenargues qu'il venait d'acheter.
Ayest ? Comprendu ?
Et pis d'abord mon titre il est très bien et il est pas de moi, c'est le dénommé Untel qui me l'a soufflé dans les commentaires de mon article d'hier alors les râleurs et râleuses n'ont qu'à s'en prendre à lui, moi j'y suis pour rien d'ailleurs j'étais pas là.
Ecrit par : KA | 24 janvier 2007
"le petit pot à lait penche du côté où il va tomber." (merci Monsieur de la Palice!)
Pourquoi Cézanne a-t-il peint aussi peu de sujets, il ne pouvait pas se payer de modèles? Par contre, des pommes et des poires, il n'en manquait pas...
Les natures mortes m'ennuient en général (sauf les beaux bouquets de fleurs des peintres flamands du XVIIe.)
Bon, j'm'en vais croquer une pomme...
Ecrit par : Micheline | 24 janvier 2007
Ouais, c'est ça ! V'nez-y voir si elle est pas bien mon idée ! Où qu'i sont ? Où qu'i sont ? D'ailleurs j'étaye mon propos : http://peintres.celebres.free.fr/CEZANNE/index-44.php
Ecrit par : untel | 24 janvier 2007
MICHELINE : Cézanne peignait souvent des pommes et des oranges, parce que ces fruits mettent longtemps avant de changer d'aspect. Et comme il travaillait un temps fou sur ses toiles, ça l'arrangeait.
Quant au peu de diversité des sujets, je dirai qu'on est là devant le même cas que celui de Morandi, qui peignit toute sa vie des natures mortes composées des mêmes objets.
Pourquoi ? Parce que pour l'un et l'autre le sujet n'est pas important. Des pommes, des pots ou des radiateurs mauves, on s'en tape.
L'important, c'est la peinture pour elle-même.
Ecrit par : KA | 24 janvier 2007
"il travaillait un temps fou sur ses toles" ah, il était aussi carrossier ;-)
Ecrit par : Micheline | 24 janvier 2007
oh ça va hein ! nanmèdèfoua !
Ecrit par : KA | 24 janvier 2007
Ah, tu mets les points sur les "i".
Non mais, t'es susceptible:-)
Sérieusement, c'est bien de nous décortiquer ces tableaux, et je parviens à m'intéresser à des peintres qui me sont indifférents. Une prouesse!
Ecrit par : Micheline | 24 janvier 2007
"Peindre signifie penser avec son pinceau".
J'aime beaucoup cette citation. En lisant cette note, je comprends encore mieux l'enseignement de mon prof de peinture de l'an dernier... (Les élèves rouspètent souvent, devant les natures mortes...)
Il parlait souvent de Morandi, d'ailleurs (et de Bonnard - à propos d'un bouquet rose qu'il mettait dans une pièce à côté pour se concentrer sur son souvenir/émotion esthétique).
Dix fois au moins, on a repeint des natures mortes jusqu'à arriver à peindre des formes abstraites, géométriques...
Ecrit par : Pivoine | 24 janvier 2007
bonjour !
j'ajoute une autre citation
non pas d'un peintre mais d'un ecrivain :
"La vie, c'est comme la mer, elle ne porte que ceux qui remuent..."
Hervé Bazin
je ne dirai qu'un mot : gigotez !
Ecrit par : lolotte | 24 janvier 2007
C'est magique que Cézanne ait peint plusieurs et plusieurs fois les mêmes sujets, ça nous permet à nous de découvrir le chemin parcouru (on pourrait presque se passer de m'sieur KA ;-), non, non j'ai rien dit !). C'est grâce à Cézanne que j'en viens à aimer l'abstraction.
Et puis, j'aime bien le titre aussi ! Merci Untel, c'est sûr que m'sieur KA, il aurait jamais trouvé ça tout seul....
Ecrit par : zerbinette | 24 janvier 2007
PS pour Micheline : je suis sûre que si Cézanne avait peint et repeint le kiosque d'Aix, tu trouverais ça bien ;-) ;-) ;-)
Ecrit par : zerbinette | 24 janvier 2007
PETITE ANNONCE
Ch. filtre anti-Zerbinette, même usagé.
Étudie toute offre. Écrire à la Boîte.
Ecrit par : KA | 24 janvier 2007
J'ai dit PRESQUE !!!!! Et pis des filtres y'en a plus ! c'est moi qui les ai tous achetés na !
Ecrit par : zerbinette | 24 janvier 2007
Chuis pas une grand fan de Cézanne, mais j'aime bien voir la variation sur un même t'aime (je change de France Gall pour faire un peu de Gainsbourg, histoire de changer d'air)
Ecrit par : Vroumette | 24 janvier 2007
Mais enfin , Monet devrait nous avoir appris quelque chose.non?
le même sujet c'est parfois la nourriture même de la decouverte, car nous , nous avons des appareils numeriques qui nous permettent de faire des rafales d'images, mais qui nous eloignent des pinceaux,mais ceux qui nous ont ouvert les yeux, qui nous ont appris a REGARDER pas plus seulement à voir , l'ont fait par ce moyen qui m'émue... image après image. Delia
Ecrit par : dede | 24 janvier 2007
@Zerbinette: le kiosque que Cézanne aurait pu peindre (20 ou 30 fois comme la montagne Sainte-Victoire) a malheureusement été démoli. Mais j'ai vu qu'on en a construit un autre...
Ecrit par : Micheline | 24 janvier 2007
DEDE : Monet n'est pas oublié, j'ai parlé de ses cathédrales il y a longtemps et c'est par là :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2006/01/24/le-cauchemar-de-monet.html
Ecrit par : KA | 24 janvier 2007
"Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage..."
Il paraît que Cézanne a détruit une kyrielle de peintures, parce qu'il n'était pas satisfait de son travail. Et il recommençait, encore et toujours. La peinture comme une fièvre... Il est mort les pinceaux à la main, ou presque.
Merci M'sieur Ka, pour ces beaux billets.
Ecrit par : Jo | 24 janvier 2007
Je me pâme là !
(Je me rends compte que ce que je connaissais le mieux de Cézanne, avant ces deux derniers billets, c'était la chanson de France Gall)
Ecrit par : samantdi | 24 janvier 2007
je ne disais pas qu'il ètait oubliè ICI c'etait tout simplement une reflection par rapport àl a valur des images "fixes"...Ciao De
Ecrit par : dede | 24 janvier 2007
Je découvre ce blog et c'est avec bonheur que je tombe sur 2 articles vraiment très intéressants sur Cézanne. Pour une fan de ce peintre, qui ai eu le bonheur de voir l'exposition du centenaire c'est vraiment une chance.
Ecrit par : Briesing | 24 janvier 2007
Cézanne en simplifiant la forme à ouvert la porte à l'abstraction... qui est la fin de la peinture. Et si la leçon de Cezanne avait été mal comprise, je ne crois pas qu'il aurait apprècié le carré blanc sur fond blanc.
Ecrit par : Deshalles | 25 janvier 2007
DESHALLES : Eeeuuh… chuis désolé, mais avec Zao Wou-Ki, Soulages ou Gerhard Richter (et j'en oublie) on est loin de la mort de la peinturlure, non ?
Ecrit par : KA | 25 janvier 2007
Moi j'l'aime bien, le titre.
Pis, à force de censurer, on va en arriver au "Cézanne P.1" perdu...
(pas taper, pas taper !!!)
Ecrit par : Isido | 25 janvier 2007
Pour ceux qui étaient hermétiques à sa peinture, avec cette note c'est "Cézanne, ouvre toi !"... (prenez-en de la graine...)
Nan, M'sieur Ka, ne me supendez pas pour un mois...
Ecrit par : waterloo | 25 janvier 2007
Ton titre m'a trop fait rire (ouah la ruse !) et l'article est trop bien (non, non je ne suis pas en train de virer Paméla, c'est juste que Cézanne j'avais pile besoin).
Ecrit par : gilda qu'elle essayait d'apprendre Cézanne | 26 janvier 2007
WATERLOO : "Cézanne, ouvre-toi!" RRRRÂÂÂÂÂÂÂ !!!!! Ca va pas d'me coller des nanars pareils dans l'crâne ! Ca va m'faire au moins l' ouikène ! J'te maudis jusqu'à la trente-dix-neuvième génération ! http://www.bide-et-musique.com/song/5378.html
Ecrit par : untel | 26 janvier 2007
Je ne suis pas du tout sûre que Cézanne se "tapait" de ses sujets, pour ne se préoccuper que de la "peintuuuure". Je comprends, comme vous dites, que les pommes et les oranges mettent du temps à changer d'aspect, mais les pommes et les oranges... c'est beau aussi non ? c'est la vie... pour percer la matière vivante, le coeur des fruits... il faut bien toute une vie.
Et la Sainte Victoire, qu'il a peinte maintes fois, mais elle est SUPERBE ! incroyable, changeante ! quand on est en face d'elle, dans sa couleur, sa lumière, sa gloire ! je vous jure qu'on comprend TRES BIEN pourquoi Cézanne l'a peinte autant de fois ! comment saisir une telle merveille, une telle *expérience visuelle* en un seul tableau ?
Ecrit par : Alice M. | 03 février 2007
ALICE M : Bein moi j'en suis à peu près sûr :-) Quand on peint 80 fois le même sujet, soit on est monomaniaque, soit on a une ambition autre que celle de restituer une *expérience visuelle*.
Et c'est bien cette ambition qui se manifeste chez Cézanne : donner naissance à un art moderne, en prenant pour prétexte la Montagne Sainte-Victoire.
Il aurait pu, tout aussi bien, s'attaquer à une autre *expérience visuelle*. Elles ne manquent pas. Sauf que voilà, il avait la montagne sous les yeux. Alors pourquoi aller plus loin ?
De la même manière, il avait sous la main un panier, deux ou trois pots et assiettes, des torchons, des fruits. Pourquoi chercher ailleurs ?
Ce ne sont que des prétextes. Des accroches, des points de départ. Morandi ne peignait que des boîtes et des bouteilles, Utamaro ne dessinait que des femmes, Vermeer ne peignait que des intérieurs. Ils auraient pu s'échanger leurs sujets (si ça n'avait pas posé quelques problèmes de dates :-), ça n'aurait pas eu une très grande importance.
Ecrit par : KA | 03 février 2007
Ceci est votre point de vue. Pour moi les sujets de Cézanne ne sont pas des prétextes : il voulait peindre le *cagnard*, cette lumière qui fait vibrer la couleur, ici, au coeur de la provence. Sa peinture est intrinsèquement liée à l'identité, au pays, à l'enracinement, ses sujets sont des choix existentiels.
Ecrit par : Alice M. | 03 février 2007
ALICE M : Oui mais alors, pourquoi la Montagne Sainte-Victoire 80 fois, et pas d'autres lieux autant de fois ? Gardanne et Aix auraient pu fournir d'excellents sujets, non ?
« Ce qu’il faut d’abord au peintre, c’est une optique personnelle, laquelle optique ne peut s’obtenir qu’au contact obstiné de la vision de l’univers », écrivait Cézanne.
Voilà pourquoi il peignit avec obstination la Montagne Sainte-Victoire. Mais ça aurait pu être l'église de Gardanne ou n'importe quoi d'autre, puisqu'il s'agit avant tout — précise-t-il — d'acquérir une vision personnelle.
Ecrit par : KA | 03 février 2007
OUI ! une vision *personnelle* et la *personne* a vécu à AIX et pas à LILLE ! la peinture est liée à la question de l'identité, qui s'inscrit dans des racines, la naissance, les souvenirs, une certaine lumière, une enfance particulière, des traditions, tout ce qui fait une personne ! c'est profond, métaphysique !
Si connaissiez Aix vous ne poseriez pas ces questions : la montagne Sainte-Victoire, on ne la voit pas quand on est en ville. Il faut monter pour la découvrir. Non loin de son atelier, il y a un chemin qui monte, qui monte, et monte encore un peu : et puis on se retourne et là !! le coeur saute un battement ! la montagne vous happe complètement !
Aix, Gardanne ? vous plaisantez ! le clou, la pépite bleue et plate en son sommet, c'est cette montagne voyons !
Ecrit par : Alice M. | 04 février 2007
Qu'esse t'as contre Lille ? Nous aussi, on a des montagnes, pas loin !
Ecrit par : Marc | 04 février 2007
ALICE M : Non seulement je connais Aix, mais aussi Gardanne vu qu'il m'est arrivé de travailler dans ces deux villes (bein ouais, je sors de la Francilie des fois, faut pas croire).
Et si vous pratiquiez la peinture (ptêtre que c'est le cas, mais j'fais pareil, hein, j'm'avance inconsidérément), si vous pratiquiez la peinture, donc, depuis une quarantaine d'années, vous sauriez que le sujet est indifférent.
Et ça, non seulement c'est métaphysique, mais en plus c'est vécu.
Et toc.
Nanmèdèfoua.
MARC : Comparer les terrils à la Sainte-Vicotire ! Teu manques pas d'air, touô !
Ecrit par : KA | 04 février 2007
Votre réponse est bien légère, monsieur KA. Comme votre mini topo sur Cézanne, d'ailleurs.
Ecrit par : Alice M. | 04 février 2007
ALICE M : Commencez par en faire autant et on continuera de discuter après. Car la critique est aisée mais l'art est difficile...
Ecrit par : KA | 04 février 2007
"mini topo sur Cézanne" ah bon?
j'trouve pas, cette analyse fouillée au contraire m'a permis de m'intéresser à Cézanne dont la peinture m'était indifférente;-)
Ecrit par : Micheline | 04 février 2007






