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05 février 2007

JEUNE FEMME SE POUDRANT LE COU

Que voit Suzuki-san* quand il regarde une femme japonaise habillée ? Pas grand-chose en vérité, sinon du tissu, du tissu et encore du tissu.

__________
* Monsieur Suzuki, en idiome de l'empire du Soleil levant.





Estampe de Kitagawa Utamaro




Estampe de Kitagawa Utamaro



Sagement croisé à hauteur de gorge, le kimono descend jusqu'aux pieds qu'il cache le plus souvent. Quant au kimono furisode, il a des manches qui tombent jusqu'au sol !




La classe supérieure,
estampe de Kitagawa Utamaro, 1795-1796



Suzuki-san n'a pas de chance… Alors bien sûr, il peut contempler ces estampes olé-olé qu'on appelle shunga, images de printemps.




Estampe attribuée à Kitagawa Utamaro, 1799



Mais il ne mange pas de ce riz-là, Suzuki-san ! Même quand les images licencieuses ont été dessinées par Utamaro. Alors il se contente des sages estampes ukiyo-e du maître. Et ma foi, cela lui procure bien du plaisir.




Jeune femme se poudrant le cou, 1795-1796



Qu'est-ce qu'il peut bien trouver de sexy dans cette estampe, Suzuki-san ? S'il est vrai que la simplicité du propos d'une image pornographique peut être comprise par n'importe qui sur la planète, il en est autrement des images érotiques qui s'inscrivent à chaque fois dans une culture particulière, faite de codes échappant aux étrangers.

Alors examinons d'un peu plus près cette femme vue de dos en gros plan qui donne des suées à notre cher Suzuki-san, et tâchons de comprendre son émoi.

Nous disions donc que Suzuki-san ne voit pas grand-chose de ses contemporaines. Hormis le visage et la nuque que les cols des kimonos laissent complaisamment voir, ainsi que le début du dos. Ça, et rien d'autre. Alors forcément, ce cou, cette nuque, ça l'excite un tantinet, Suzuki-san ! Et pas que lui. Les artistes, toujours avides de gratter quelques piécettes, se saisissent de ce sujet porteur et le gravent dans le bois.

Ah oui mais montrer la nuque implique que la femme soit vue de dos. Et dès lors, son visage nous est caché. Pas bon pour le commerce, ça, coco ! Notre ami Utamaro va perdre la clientèle de Suzuki-san s'il ne réagit pas au plus vite !

En donnant un miroir à la femme. Ainsi, Suzuki-san et Utamaro ont à la fois le beurre, et l'argent du beurre…






Un matin de printemps, alors que les cerisiers sont en fleur, Utamaro discute avec son imprimeur et tous les deux se disent que ce serait bien de tirer deux cents exemplaires de cette estampe. Mais parviendront-ils à les vendre ? Rien n'est moins sûr, car s'il existe des amateurs éclairés comme Suzuki-san, il existe aussi de gros benêts comme son cousin, Kawasaki-san. Pour attirer les Kawasaki-san, nos deux compères se disent qu'il faudrait être plus explicite en donnant à cette image une légende.

Ce sera un poème, un kyôka qui dit :

Kumorinaki
Kagami ni mukau
Fujibitai
Tsuki no gindashi
Yuki no oshiroi


Soit :

Face au miroir sans nuages
La coiffure prend la forme du Fuji
Une huile scintillante
Comme une lune d'argent
Une poudre aussi blanche que la neige.



Et là, pour le cousin de Suzuki-san, soudain tout s'éclaire ! Pour un Japonais, en effet, il n'y a rien de plus beau que le mont Fuji et cette nuque est son égale. Kawasaki-san en a enfin compris toute la grâce subtile, et peut la contempler avec en prime un bel alibi culturel.

Mouais. Sauf que pour nous, ça reste tout de même un chouïa mystérieux : peut-on vraiment comparer la forme de la coiffure de cette beauté nipponne à celle du mont Fuji ?


Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand



Averse au pied du mont Fuji par Katsushika Hokusai, 1831-1834


Pas évident… Regardons un sceau représentant le mont Fuji, tel qu'on en voit parfois sur certaines estampes d'Utamaro :






On s'aperçoit que le sommet dudit mont (qui est en réalité un volcan toujours actif) est formé de trois pointes.




Reflet dans l'eau du mont Fuji à Misaka, dans la province de Kai
par Katsushika Hokusai, 1831-1834



Ces trois pointes se retrouvent à la base de la chevelure de la jeune femme, et sa nuque et son cou forment le Fuji :





J'ai représenté ici la troisième pointe à droite, que nous ne pouvons pas voir.

Il semblerait donc que dans le poème, le vers qui dit La coiffure prend la forme du Fuji parle de la racine des cheveux et non du chignon ; l'huile scintillante recouvrant la masse des cheveux est au-dessus et rappelle la lune ; la poudre aussi blanche que la neige évoque celle qui recouvre le Fuji en hiver en même temps que celle dont se farde la dame, en un geste de la main droite.





Face au miroir sans nuages
La coiffure prend la forme du Fuji
Une huile scintillante
Comme une lune d'argent
Une poudre aussi blanche que la neige



Sur l'exemplaire de cette estampe, le visage n'est pas fardé de blanc. Cependant, sur un autre tirage conservé dans la collection de Claude Monet*, le fard y est.

__________
La collection des deux cents estampes japonaises de Monet, d'ordinaire accrochée aux murs de sa maison de Giverny, est actuellement exposée au musée Marmottan à Paris, jusqu'au 25 février 2007.


Mais revenons à nos amis Suzuki-san et Kawasaki-san. Le second acheta, bien entendu, cette fameuse estampe représentant une Jeune femme se poudrant le cou. Il aimait, dit-il, beaucoup la poésie. Bein voyons…

Le premier, qui se pensait un peu plus finaud, bouda ce poème. Bien lui en prit, puisque quelque temps plus tard Utamaro l'effaça en trois coups de burin et en profita pour graver une nouvelle planche de merisier, afin de changer le motif du kimono :






Les soirs d'hiver, seuls dans leur chambrette, Suzuki-san et Kawasaki-san contemplent leur collection d'estampes japonaises en vidant de petites coupes de saké tiède. Chacun à sa manière rend ainsi hommage à Kitagawa Utamaro, et à sa vue imprenable du mont Fuji.


Liens
À propos des kimonos, voir mon billet intitulé le hobby du obi.
À propos des estampes du mont Fuji, voir mon billet intitulé Fujiyama.
À propos de la technique de gravure des estampes japonaises, voir mon billet intitulé coup d'œil sur l'ukiyo-e.

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Commentaires

Bonjour,
"Blablateur, censure"....?!..Des estampes, Des tentatives de lecture agréables et , somme tout convaincantes...Continuez...A tout de suite!

Ecrit par : jelb | 05 février 2007

J'avais remarqué ce défaut aussi et cette pudibonderie catho, mais ce site reste cependant trés interessant et d'une richesse rare. Monsieur Ka fait de ce site un lieu d'ouverture et d'analyse sur l'image qui m'est devenu indispensable même si je reste d'accord sur la critique.Mais aprés tout c'est le site de monsieur Ka, et il fait ce que bon lui semble, c'est lui le modérateur et le concepteur et ici c'est lui le patron. On peux critiquer quelques petites choses et dans ce cas ne plus y revenir cependant force de constater le talent de monsieur Ka et que je suis accro.
OP

Ecrit par : olivier | 05 février 2007

Chuis étonnée que les hommes se posent autant de question devant ces estampes dites "érotiques" (gné gné gné !) mais néanmoins fort jolies

Ecrit par : Vroumette version "mauvaise langue" | 05 février 2007

GNÉ GNÉ GNÉ : Kesta, ta ? t'es pas d'accord ? T'veux t'batt' ? RDV où et quand tu sais.

Ecrit par : KA | 05 février 2007

"L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain."
Arthur Rimbaud (1871)

Utamaro a bien fait de retirer le kyôka, cela n’ajoute rien à cette estampe délicate, et tant pis pour les amateurs de "moto" qui ne voient pas l’érotisme caché dans cette nuque.

J’ai un peu cherché dans d’autres estampes : il est rare que la femme représentée soit totalement de dos. Souvent, elle de profil, même avec un miroir à la main.

Ecrit par : Micheline | 05 février 2007

"J'ai représenté ici la troisième pointe à droite, que nous ne pouvons pas voir."

Si donc de troisième pointe il n'y a pas, de mont Fuji non plus il n'y a pas...

Ecrit par : la bacchante qui s'entraîne à voir l'invisible | 05 février 2007

Les femmes au miroir d'Utamaro sont souvent représentées dans une vue de trois quarts arrière gauche. Pour "voir" le Fuji, il faudrait qu'elles soient complètement de dos. Mais alors, on ne verrait plus leur reflet dans le miroir.
Un autre exemple du même, par là : http://images.nypl.org/?id=416422&t=w

Ecrit par : KA | 05 février 2007

mille mercis môôssieur ka pour ce Fuji mode d'emploi...

Ecrit par : la bacchante imaginant l'invisible | 05 février 2007

Ben ouais quoi elle a raison Vroumette !

Ecrit par : gilda dans un vigoureux mais téméraire élan de solidarité féminine | 05 février 2007

GILDA : Bon, je vais devoir affronter en un grand combat à coups de Despé les mômes Gilda et Vroumette. Ça va saigner…

Ecrit par : KA | 05 février 2007