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11 juillet 2007
AMERICA TODAY
Quand François H. m'a demandé d'écrire un billet pour son DiscoBlog - un jour, un disque…, je me suis demandé de quelle pochette des Beatles, des Stones, du Floyd, de Marley ou de Lou Reed j'allais parler. Et puis non, c'était trop facile, trop attendu.
Un disque de jazz ? Là aussi, entre les Blue Note et les Verve, il y avait matière. Et pourquoi pas l'une des plus atroces pochettes de jazz jamais imprimées ? Let's Get Acquainted with Jazz (For People Who Hate Jazz) de Jimmy Rowles aurait pu faire l'affaire.
Mais non. J'ai choisi un disque ancien, oublié, au contenu sans intérêt et dont la pochette m'a toujours plu même si j'en connais l'histoire. Il s'agit de :
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There's no place like America Today
par Curtis Mayfield, 1975
Une bien belle illustration, en vérité, quoique pas tout à fait originale. Le design est dû à un certain Lockart (peut-être s'agit-il du nom d'une entreprise), dont on se demande en quoi il a pu consister. La peinture, elle, est de Peter Palombi. Examinons donc son travail.
Il s'agit en fait de la reprise d'une célèbre photographie de Margaret Bourke-White :
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On pourrait penser que cette image nous montre des chômeurs et/ou des sans-abri faisant la queue à une soupe populaire. Margaret Bourke-White, saisissant l'humour noir (sans jeu de mots) de la situation, les aurait capturés sur la pellicule alors qu'au-dessus d'eux se dressait une publicité pondue par la National Association of Manufacturers (l'Association des Industriels zétazuniens) vantant les mérites de l'American Way of Life.
C'est bien ainsi qu'est, le plus souvent, décrite cette image :
« The photograph is simple but effective : a group of unemployed black men are queued in a breadline beneath a billboard depicting a happy white family. »
Sauf que voilà, il ne s'agit pas tout à fait de cela. Alors précisons le contexte.
Prise au début de février 1937, cette photographie s'intitule At the Time of the Louisville Flood (Lors de l'inondation de Louisville). Il s'agit donc de sinistrés faisant la queue pour obtenir des vivres de la part de la Croix-Rouge (et l'on remarquera au passage qu'il est assez peu courant d'attendre du pain avec un seau dans la main…)
Entre la fin de janvier et le début de février 1937, des pluies incessantes firent en effet déborder le fleuve Ohio, qui recouvrit 60% de Louisville (Kentucky). Ce fut l'une des plus importantes inondations qu'eurent à subir les Zétazuniens.
Plus tard, on oublia quelque peu le contexte et cette photo devint, peu ou prou, l'une des images phares de cette période de l'Histoire des Zétazunis, celle de la Grande Dépression et du New Deal. Exit l'inondation, il ne reste plus que des chômeurs noirs (unemployed black men) faisant la queue à une soupe populaire (queued in a breadline).
Revenons maintenant à la pochette de Curtis Mayfield et comparons-la avec la photo de Margaret Bourke-White.
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Sur la pochette, le cadre de l'image a été un peu resserré.
Le sens de la file a été inversé mais les personnages restent inchangés.
La phrase World's Highest Standard of Living a été remplacée par le nom de Curtis Mayfield.
Pour s'accorder avec le format carré, des immeubles ont été ajoutés en arrière-plan.
Sur le panneau, le slogan a été modifié : There's no way like the American Way est devenu There's no place like America Today.
Le resserrement du cadre a fait disparaître le chien du panneau ; la petite fille à l'arrière est devenue petit garçon ; la mère a perdu son sourire.
Alors, finalement, que nous dit cette pochette ? Eh bien elle nous affirme qu'il n'y a, pour la population noire amerlocaine, aucune différence entre la période de la Grande Dépression des années 30 et celle des années 1970. L'arrogance des Blancs nantis (Papa-Maman-Garçon-Fille et Grosse Berline) est encore pire, peut-être, qu'avant : l'espèce de naïveté qui s'affichait sur leurs lèvres des années 30 n'est plus unanime, ainsi que nous le dit ce visage impassible, voire dédaigneux de la femme qui voit peut-être la file des sans-abris mais qui se refuse à les regarder.
Les pauvres Noirs, qui dans les années 30 allaient encore dans le sens du progrès espéré, dans le sens de l'Histoire — c'est-à-dire de la gauche vers la droite, puisque tel est notre sens de lecture — s'en retournent maintenant dans un mouvement de droite à gauche qui ne peut être qu'un refus des valeurs américaines, voire un retour aux origines. Ainsi, même des mouvements tels que le Black Power se verraient disqualifiés (nous sommes dans les années 70). Il n'y a plus d'espoir, plus rien sauf un quignon de pain au bout de la file.
Et l'ignominie du slogan pondu par la National Association of Manufacturers (l'Association des Industriels zétazuniens), qui vantait-vendait l'image d'une Amérique forte alors en pleine récession économique, est remplacée par cet ironique constat : There's no place like America Today.

•••
Il faut dire encore quelques mots de la photo de Margaret Bourke-White :

Ce panneau publicitaire avait également été photographié deux fois en 1937 aussi par Arthur Rothstein, à Birmingham (Alabama) :
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Son absence de tout personnage, hélas, ne résista pas à la photographie de Margaret Bourke-White. En novembre 1939, Dorothea Lange prit elle aussi une photo similaire :

La légende dit : Campant sous la pluie derrière un panneau publicitaire, trois familles, quatorze enfants. Sur la route 99. Près de Famosa (ou Vamosa), Kern County, Californie.
Le Travel While You Sleep est là aussi assez ironique, mais les personnages ne sont pas à l'avant-plan et cette photo ne détrôna jamais le There's no way like the American Way…
En 1944, Arthur Rothstein (encore lui) prit cette photographie :

Clin d'œil à celle de Margaret Bourke-White, elle est titrée : Piscine improvisée pour enfants d'ouvriers d'usines métallurgiques à Pittsburgh, Pennsylvanie.
Petite réflexion en prime :
1. La National Association of Manufacturers commande une affiche à un illustrateur nommé Frederic Stanley ;
2. Margaret Bourke-White photographie cette affiche commandée par la National Association of Manufacturers à un illustrateur nommé Frederic Stanley ;
3. Peter Palombi peint une pochette de disque reprenant la photo de Margaret Bourke-White qui représente cette affiche commandée par la National Association of Manufacturers à un illustrateur nommé Frederic Stanley ;
4. Ce blogue publie l'illustration de Peter Palombi pour cette pochette de disque reprenant la photo de Margaret Bourke-White qui représente cette affiche commandée par la National Association of Manufacturers à un illustrateur nommé Frederic Stanley.
5. Un autre blogue (DiscoBlog) reprend ce billet qui publie l'illustration de Peter Palombi pour cette pochette de disque reprenant la photo de Margaret Bourke-White qui représente cette affiche commandée par la National Association of Manufacturers à un illustrateur nommé Frederic Stanley.
Question : Combien pourraient exiger les descendants de Frederic Stanley s'il avait été assujetti au système de droits d'auteur européen à nous qu'on a, au lieu du système du copyright amerlocain ? Le gagnant recevra un paquet de shamallows 100% chimiques.
Lien
Des extraits de cet album de Curtis Mayfield peuvent être écoutés par ici, entre autres. Mais ce n'est pas indispensable !
Ce billet est publié conjointement sur DiscoBlog.
13:00 Lien permanent
Commentaires
La photo reprise par Curtis Mayfield
a inspiré un autre détournement, cinématographique:
on retrouve la même affiche pleine de couleurs
de cette famille heureuse dans sa grosse bagnole
roulant pleins gaz vers un avenir prospère
dans deux plans du "Brazil" de Terry Gilliam,
qui est tout entier dédié à l'amérique des années 50:
Ghettos sordides, MacCarthisme, société de consommation,
le tout poussé à l'absurde par la Science-Fiction.
Seul le slogan à gauche diffère dans le film:
"Happiness, we're all in it Together"
qui renforce l'impression d'injustice
lorsqu'on la voit dans une immonde zone paupérisée
et permet de jouer un peu:
Harry Tuttle (joué par de Niro) est plombier clandestin,
il a retapé la clim du personnage principal (Jonathan Price)
mais l'administration totalitaire s'en est aperçue
et les ouvriers officiels lui sabotent son appartement,
il y fait maintenant en dessous de zéro et ils trifouillent
des tas de tuyaux, vétus de combinaisons hermétiques.
Ils fichent notre pauvre héros à la porte,
mais Tuttle arrive en douce et remplace l'alimentation
de leurs combinaisons par le tuyau des égouts,
et les malheureux sont noyés dedans par un flux de...
"-Shit!
-We're all in it together, mate!"
Ecrit par : Ter | 11 juillet 2007
TER : Brazil est l'un de mes trois ou quatre films-cultes ! Même qu'une scène a été tournée pas très loin de chez moi, ouais.
Ecrit par : KA | 11 juillet 2007
Marne-la-Vallée, pour la fin du rêve de sam Lawry?
Ecrit par : Ter | 11 juillet 2007
TER : Ouaipe, Noisy-le-Grand exactement. Va voir l'un de mes anciens billets par là :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2006/03/18/l-evidence-des-pierres-reedition.html
Ecrit par : KA | 11 juillet 2007
B'jour Mr KA !
Je suis tombée par hasard sur votre blogue (en recherchant une affiche du film "Metropolis" de Lang d'ailleurs) et depuis, j'y suis scotchée ! J'ai déjà appris tout plein de choses, et je crois que cela n'est pas prêt de s'arrêter !
Alors, merci !!
Ecrit par : Mouettine | 11 juillet 2007
MOUETTINE : De rien ;-)
Ecrit par : KA | 11 juillet 2007
En abyme, le stade 5 de la "Petite réflexion en prime": un autre blogue, ou un site, publie une image/copie/reproduction de cette note, etc, etc, etc.
Ecrit par : fuligineuse | 11 juillet 2007
FULIE : Ah oui c'est vrai, puisque ce billet paraît sur deux blogues en même temps ! Aïe Aïe Aïe ma tête !
Ecrit par : KA | 11 juillet 2007
mes respects du soir, maître Ka !
comme d'habitude, votre billet est très intéressant et déclenche chez moi le réflexe gogol... Voici donc une première pèche :
Il ne s'agit pas vraiment d'une pub gouvernementale, mais d'une publicité pour l'association des industriels états-uniens (National Association of Manufacturers)
Ils sont d'ailleurs très fiers de leurs campagnes de pub de l'époque et en reproduisent une partie là :
http://nam.org/s_nam/doc1.asp?CID=22&DID=234588
et un blogueur affilié en a fait une rubrique régulière de juin 2005 à décembre 2006 :
http://blog.nam.org/archives/the_wednesday_poster_of_the_week/
commençant la série, le 29/06/05 par la fameuse affiche :
http://blog.nam.org/archives/2005/06/the_wednesday_p.php
On trouve aussi une autre affiche de la série photographiée à l'époque à côté de l'enseigne d'un magasin annonçant "we buy jjunk" (qui veut aussi bien dire "nous rachetons la ferraille" que "on gobe vraiment n'importe quoi").
http://maxspeak.org/mt/archives/000169.html
merci maître,
Ecrit par : Simplicissimus | 11 juillet 2007
SIMPLI : J'me doutais bien que quelqu'un trouverait l'origine exacte de cette campagne de pub :-) Je modifierai mon billet.
Sinon, Frederic Stanley (l'illustrateur) je connaissais (ses couv pour le Saturday Evening Post), mais ne l'avais pas identifié parce qu'ils furent des centaines à dessiner dans le même style.
Décidément, ces Amerlocains m'étonneront toujours…
Ecrit par : KA | 11 juillet 2007
Moi, j'aime bien Curtis Mayfield
Ecrit par : Marc | 11 juillet 2007
môôssieur Ka,
Que représenterait aujourd'hui une affiche répondant au slogan: "there's no way like the french way"?
Ecrit par : la bacchante | 11 juillet 2007
@la bacchante
l'Université de Honk-Kong nous propose des "icônes culturelles":
http://www.hku.hk/french/starters/icones_01.htm
Ecrit par : Simplicissimus | 11 juillet 2007
En anglais il y a une "french way" pour faire l'amour...
est-ce celle-là à laquelle fait allusion notre bacchante?
Ecrit par : Ter | 12 juillet 2007
MARC : Curtis Mayfield, oui, mais pas cet album !
LA BACCHANTE : Pour la Freine-chouais, je verrais bien l'adaptation de cette affiche créée en 1932 par Valentina Kulagina, intitulée « Les travailleurs de choc des usines et des sovkhozes rejoignent le VKP(b) ».
Il suffirait de remplacer la tête du personnage et d'écrire un nouveau slogan : « Travaillez plus pour gagner plus ! »
Voir par là :
http://korkos.club.fr/diagonale-12.jpg
SIMPLI : Pour les icônes culturelles, rappelons l'indispensable "Mythologies" de Barthes.
TER : M'est avis que la Bacchante est loin-loin-loin de tes sous-entendus salaces (hein ? comment ça, non ?)
Ecrit par : KA | 12 juillet 2007
Ter et Ka: si seulement vous pouviez savoir ce que j'avais en tête...
Ecrit par : la bacchante | 12 juillet 2007
LA BACCHANTE : Vazy raconte !
Ecrit par : KA | 12 juillet 2007
Allons bon, parce que mes sous-entendus ça lasse?
Pourtant, ah! les belles Bacchantes! elles sont réputées
pour être fort délurées, non? Je suis bien innocent
à côté d'un prêtresse orgiaque de Dionysos...
Ecrit par : Ter | 12 juillet 2007
Et en fait de "french way"
si on mettait une famille assise dans un train
et qui regarde les arbres filer à l'horizon?
There is no way like the TéGéVay?
Ecrit par : Ter | 12 juillet 2007
TER : « mes sous-entendus ça lasse ». Rôôôh !
Ecrit par : KA | 12 juillet 2007
En ce qui concerne les icône (e-connes ?) françaises vues par les japonais : c'est drôle comme ils ont tendance à confondre France et Belgique (frites et tintin) : petite vengeance contre nous pour qui tous les asiatiques sont des chionois ? ^^
Ecrit par : Boucle d'Or | 18 juillet 2007
complément d'informations :
http://ap.over-blog.org.over-blog.org/article-11392925.html
Ecrit par : ap | 19 juillet 2007







