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24 juillet 2007

UN SOURIRE JAUNE - réédition

Tout le monde l'aura constaté, les smileys envahissent le ouèbe. Mais d'où viennent-ils ? Qui les a inventés ?

Pour répondre à la question, il est d'abord nécessaire d'opérer une distinction entre deux types de smileys. Celui-ci :


:-)


et celui-là :








Le premier, que j'appellerai smiley typographique, fut inventé le 19 septembre 1982 par Scott Fahlman, un chercheur américain spécialisé dans l'intelligence artificielle. A cette époque, les scientifiques communiquaient entre eux grâce à un système qui n'était pas sans rappeler les newsgroups actuels. Leurs conversations étaient le plus souvent sérieuses, mais pas toujours. Suite à des méprises relatives au sens de certains propos, Scott Fahlman posta ceci :

Je propose que la suite de caractères suivante désigne les messages à prendre à la légère : :-). Lisez-le de côté.

Scott Fahlman venait d'inventer le smiley typographique, qui eut une nombreuse descendance.



Le second smiley, que j'appellerai smiley graphique, a une origine beaucoup plus mouvementée.

En décembre 1963, la State Mutual Life Assurance of Worcester (Massachussets, USA) décidait de calmer les tensions qui existaient entre ses employés à la suite du rachat d'une petite société d'assurances de l'Ohio.

Elle commanda un logo souriant à un graphiste nommé Harvey Ball, qui le réalisa en dix minutes et fut payé 45 dollars. La compagnie d'assurances en fit d'abord imprimer cent puis, devant le succès du sourire jaune, fit fabriquer dix mille badges, ou pins, ou épinglettes (comme il vous convient) qu'elle diffusa auprès de ses employés et clients.

Et puis on oublia ce sourire, et ni la compagnie d'assurance ni Harvey Ball ne songèrent à le protéger par un dépôt de copyright.




Le badge original, émis par la
State Mutual Life Assurance of Worcester en 1964.



En septembre 1970, Bernard et Murray Spain, deux frères originaires de Philadelphie, eurent dans l'idée de créer un logo pacifiste qui leur rapporterait beaucoup d'argent (les Etats-Unis étaient alors en pleine guerre du Vietnam et les manifestations pour la paix ne cessaient pas). Ils repensèrent au sourire de la State Mutual Life Assurance of Worcester, et le détournèrent à leur profit en se contentant d'y ajouter la phrase Have a happy day.

Cette phrase, ils ne l'inventèrent pas mais la volèrent à un illustrateur nommé Carson Roberts. Employé dans une agence de communication basée à Los Angeles, Roberts avait dessiné en 1967 un visage de trois quarts, en noir et blanc, qui souriait. Dessous, il avait écrit Have a happy day.

Les frères Murray firent imprimer "leur" smiley sur des badges, en vendirent des milliers sans penser à le protéger par un dépôt de copyright.




Le badge, tel qu'on pouvait le trouver au début des années 70.



L'image fut aussitôt pillée par d'autres commerçants, et le smiley se retrouva sur des affiches, des tasses, des cartes de voeux, etc. On estime à cinquante millions le nombre de smileys produits entre 1970 et 1972.


Quelque part au fin fond du Massachussets, Harvey Ball devait se sentir bien triste…


Mais l'histoire ne s'arrête pas là, malheureusement.

En 1971, un français nommé Franklin Loufrani déposa le smiley à l'INPI (Institut National de la Propriété Industrielle) et créa en Grande-Bretagne une société baptisée Smiley World. Il déposa ensuite l'effigie dans quatre-vingts pays.

Il aura toutefois quelques problèmes aux Etats-Unis où il lui faudra, afin de gagner quelques dollars, déposer le sourire associé au mot smiley. Car d'autres requins avaient déposé l'image avant lui.

Monsieur Loufrani prétend être, contre toute évidence, l'inventeur du smiley. Voici comment il raconte qu'il était pigiste au journal France-Soir, quand il inventa en 1971 le smiley :

Il n'y a tout de même pas que des mauvaises nouvelles dans la vie ! On peut gagner à la loterie ou applaudir au succès des Beatles. Pour illustrer ce genre de bonnes nouvelles, j'ai inventé un petit rond avec deux yeux et une bouche souriante et nous l'avons collé dans les articles racontant d'heureux événements. Ça a fait un malheur ! Notre campagne «sourire» a été suivie par tous les médias mondiaux. Comme j'avais pris la peine de déposer la marque à l'Institut national de la propriété industrielle, le pigiste fauché que j'étais s'est retrouvé à la tête d'une petite fortune.
(Citation extraite d'un article publié le 15 Février 2005 dans Le Monde Economie.)


Quand Harvey Ball apprit en 1998 qu'un Français l'avait volé, sans doute eut-il un sourire las. Mais il n'entreprit aucune action judiciaire.


En 1999 il ajouta sa signature au sourire jaune, créa la World Smile Corporation et le World Smile Day celebration qui a lieu tous les ans, le 1er octobre. Non pas en vue de gagner des millions car, disait-il,
Je ne peux manger qu'un steak à la fois, ne conduire qu'une voiture à la fois.

Son objectif était de restaurer le message originel dont son effigie était porteuse :

Le smiley est devenu une telle affaire commerciale que son message original, qui consistait à répandre la bonté et la joie, a totalement disparu. Il me fallait sauver et rétablir ce message.




Le smiley de Harvey Ball, orné de sa signature.



Le 1er octobre 1999, date du premier World Smile Day celebration, le United States Postal Service émit un timbre de 33 cents en hommage au sourire jaune.






Harvey Ball s'éteignit le 12 avril 2001, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.







Désormais, quand vous taperez un smiley typographique qui se transformera, sur msn ou ailleurs, en smiley graphique, peut-être aurez-vous une petite pensée pour un graphiste qui gagna 45 dollars et pas un de plus en dessinant un rond jaune avec deux yeux et un sourire.

Mais peut-être arrêterez-vous vos doigts au-dessus du clavier avant de taper les deux points, le tiret et la parenthèse fermante. Peut-être penserez-vous à un certain Monsieur Franklin Loufrani qui mange plusieurs steaks et conduit plusieurs voitures en même temps depuis trente-quatre ans, grâce à des millliards de royalties indûment encaissés.





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Commentaires

voila une histoire bien triste pour ce symbole de joie ... :(
un debut de note sur le graphisme ascii ?

Ecrit par : flukux | 24 juillet 2007

Pour une fois qu'on n'accuse pas le méchant capitaliste américain d'avoir volé le travail d'un autre en le brevetant...

Ecrit par : Don | 24 juillet 2007

Dans un genre tout aussi riant, Mr Kalachnikov n'a jamais gagné un kopek (c'est le cas de le dire...) sur sa fameuse invention qui , à l'instar du Smiley, a aussi beaucoup fait pour le bien-être de l'Humanité...

et :-) (cela va de soi !)

Paris-émoi

Ecrit par : francis | 24 juillet 2007

C'est à vérifier mais je crois que c'est la même histoire pour notre Footix (coupe du monde 98) et pour le logo de Nike.

Ecrit par : Adrien | 24 juillet 2007

Comment ?
Ce n'est donc pas la vraie vérité qu'on nous raconte dans Forrest Gump ?

Ecrit par : Milky | 24 juillet 2007

Sacré histoire... J'avais jusque là toujours été persuadé que le Smiley était apparu après Pac Man ! Je serais moins bête ce soir...

Ecrit par : artypop | 24 juillet 2007

Harvey Ball a du RIRE JAUNE quand il a vu que tout le monde lui piquait sa petite frimousse !!!! (oué bon elle était facile celle là !)

Merci Monsieur KA pour cet article fort intéressant : vous êtes le meilleur quand il s'agit de parler affiches, logos ou typo. Votre blog est comme le smiley de Harvey Ball : un rayon de soleil en forme de sourire !

Ecrit par : Boucle d'Or | 24 juillet 2007

Bah Harvey Ball n'avait qu'à y penser avant..
Si Franklin Loufrani n'avait rien déposé, quelqu'un d'autre l'aurait fait !

Ecrit par : Christophe | 24 juillet 2007

ADRIEN : Nan nan c'est pas le même histoire pour le logo de Nike. J'avais fait un billet à ce propos, yaka taper ce mot dans le moteur de recherche en haut à gauche.
Mais j'avais aussi posté en commentaire cet extrait de la Ouiquipédia :
« Créé en 1971 sur commande du fondateur de la société, Phil Knight, le logo dessiné par Carolyn Davidson, étudiante en design, est payé 35,00 $. Le prix réglé à l'époque par ce qui était une PME semble aujourd'hui ridicule comparé à la valeur prise par Nike et sa marque. Pour lutter contre le mauvais effet de ce raccourci assez répandu, Nike tient à souligner, que ce ne fut pas là la seule rémunération que Carolyn Davidson reçut de l'équipementier. Par la suite, Carolyn Davidson s'est occupée des besoins de la petite entreprise pendant un moment et en 1983, Nike remis à Carolyn Davidson, une bague en or representant le logo Nike (surnommé "Swoosh") serti d'un diamant ainsi qu'une enveloppe contenant des actions de Nike. Aujourd'hui, elle vit très paisiblement à Portland. »

BOUCLE : Elle était tellement fastoche, cette vanne, que je l'ai faite dans le titre du billet, eh eh !

CHRISTOPHE : Comme chuis pas d'accord avec ton commentaire, imaginons un jeu : je te défie en duel à l'épée pour rire, histoire de voir qui c'est qu'a raison. Comme c'est pour de rire, tu t'amènes au lieu de rendez-vous avec un épluche-légumes en plastique rose provenant d'une panoplie de parfaite petite ménagère.
Et moi j'me pointe avec mon lance-flammes dernier cri à l'essence sans plomb, entièrement écologique et encore sous garantie. Là, tu comprends soudain que j'ai un sens de l'humour assez particulier mais tu te plies au principe du plus fort (celui que tu défends bêtement) avant de partir en fumée.
C'est ballot, hein ?

Ecrit par : KA | 24 juillet 2007

Ca vit toujours un loufrani? parce que s'il reste un peu d'essence sans plomb....

Ecrit par : kelticlago | 24 juillet 2007

les ronds rouges d'Elf, ils sont brevetés?
passque je prendrais bien une option dessus, si c'est pas trop cher...

Ecrit par : toto | 24 juillet 2007

TOTO : Elf n'existant plus puisque intégré désormais dans TotalFina, m'est avis que tu peux y aller ! Mais méfie-toi de l'Empire du Soleil levant, les Japonais ont le katana facile…

Ecrit par : KA | 25 juillet 2007

Merci pour la réédition de ce billet qui m'avait échappé.
Très complet, comme toujours…

(Ce sont des êtres comme Harvey Ball qui me réconcilient avec l'humanité et je vous quitte avec un sourire optimiste.)

Ecrit par : Kazo | 26 juillet 2007

je n'ai jamais inventé que des machins indéposables...
http://olivier.taffin.net/2006/05/page/2/

(trop de chemin encore avant de me réconcilier complètement avec l'humanité)

Ecrit par : wolivié | 28 juillet 2007

Milky ! encore toi ! A chaque fois tu m'enlèves du clavier tous les com' que j'ai l'intention d'écrire ici !
monsieur Ka, superbe article comme d'hab ! merci ! j'viens enfin de comprendre "lisez-le de côté" ;-)

Ecrit par : Monette* | 02 août 2007