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26 juillet 2007

MANHATTA[n] - réédition

En 1920, Charles Sheeler (dont j'ai parlé hier, j'en vois dans le fond qui suivent pas) travaille avec le photographe Paul Strand (1890-1976).

À deux, ils tournent un film de court métrage muet en noir et blanc intitulé Manhatta (nan nan, ya pas de fôte de phrape !)

Cette bobine de six minutes, parsemée de cartons de textes puisés çà et là dans les Leaves of Grass de Walt Whitman, raconte la journée des employés new-yorkais.

Ce film peut aujourd'hui nous paraître bien fade, et ses piètres qualités techniques n'arrangent rien. Vieux de quatre-vingt-six ans, il est néanmoins considéré comme le tout premier film d'avant-garde américain. Il fera date, inspirera de nombreux autres artistes (je parlerai d'au moins l'un d'entre eux très bientôt, dans la série L'ART ET L'INDUSTRIE).



On retrouve, dans le film, une photo qu'avait faite Paul Strand en 1915 :







… pendant qu'à l'inverse (et comme à son habitude), Sheeler réutilise des photogrammes du film pour en faire des peintures :






Church Street El, 1920



En 1925, John Dos Passos publie Manhattan Transfer. Fabuleux roman construit selon les techniques cinématographiques dont le sujet est, à travers une multitude de personnages, New York.

En voici les toutes premières lignes, illustrées par les images de Sheeler et Strand :

Chapitre I
Embarcadère


Trois mouettes tournent au-dessus des caisses brisées, des peaux d'orange, des trognons de choux pourris qui flottent entre les palissades disjointes. Les lames vertes écument sous la proue arrondie du bac qui, porté par la marée, écrase, engloutit l'eau brisée,





glisse et, lentement,





accoste à son embarcadère.





Des treuils tournent avec un bruit de chaînes ; des herses se relèvent ; des pieds franchissent le vide.





Dans le tunnel en bois de l'appontement où règne une odeur de fumier, des hommes et des femmes se pressent, écrasés, bousculés,





comme des pommes qu'on fait rouler dans un pressoir.



CADEAU BONUS


Les phrases de Walt Whitman qui figurent dans le film :

City of the world !
(for all races are here)

"City of tall facades
of marble and iron,"

"Proud and passionate city."

"When millon-footed Manhattan
unpent, descends
to its pavements."

"High growths of iron
slender, strong,
splendidly uprising
toward clear skies."

"The building of cities,
- the shovel, the great derrick,
the wall scaffold, the work
of walls and ceilings."

"Where our tall topt
marble and iron beauties
range on opposite sides."

"City of hurried and sparkling water
City nested in bays."

"This world all spanned with iron rails."

"With lines of steamships
threading every sea."

"Shapes of the bridges
past frameworks, girders, arches."

"On the river the shadowy group,
the big steam tug,
closely flank’d on each side
by barges."

"Where the city’s ceaseless crowd
moves on, the live long day."

"Gorgeous clouds of sunset
drench with your splendor
me or the men and women
generations after me."



Lien
L'intégralité des Leaves of Grass de Walt Whitman est disponible en V.O. par là.

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Commentaires

Manhattan Transfer ! Le seul livre que je n'ai jamais réussi à finir (y'a aussi Le grand Meaulnes, mais là c'est parce qu'à chaque fois, mon encéphalogramme devient plat...).
Il y a quelque chose dans la narration que je ne pige pas.
Mais un jour peut-être.
Au passage, j'aime beaucoup ce blog que je trouve très instructif.

Ecrit par : Marsiho | 26 juillet 2007

incroyable l'atmosphère de ce vieux film sans un son :j'aime particulièrement les mouvements du port ...j'ai lu il y a longtemps "manhattan transfer "et ça me donne envie de le re lire ...
merci pour cette "boîte à images" découverte grâce à mon fils passionné par la bd entre autres ....laguerre

Ecrit par : laguerre | 26 juillet 2007

comme toujours bravo pour ton blog intelligent (il y en a tellement qui ne servent à rien)
comment "classerais"-tu cette peinture ?

Ecrit par : Eric LOW | 26 juillet 2007

ERIC L. : Le "Church Street El" ? Dans la revue Vanity Fair d'avril 1922, Sheeler publia une photo extraite du film "Manhatta" qui lui servit de base pour composer "Church Street El". Le titre de cette photo était : "The Moving Street" et elle était assortie de ce commentaire : "A study in the relation between movement in the street and the stability of the building".
On pourrait donc, en poussant un tout p'tit peu le bouchon, rapprocher cette peinture du mouvement futuriste italien. Mais Sheeler est inclassable. Comme je disais dans le billet précédent, il ne s'intéressa pas seulement à l'industrie, ou à la ville comme ici. Il peignit des tas de sujets, dans plusieurs styles.
Il était, notamment (et même si ça ne se voit pas), très proche des artistes Dada : Man Ray (amerloque lui aussi) et Marcel Duchamp (qui à l'époque vivait à Nouillorque).
Il y a deux livres qui font le tour complet de l'oeuvre de Sheeler :
"Charles Sheeler : paintings and drawings"
"Charles Sheeler : photographs"
par Carol Troyen et Erica E. Hirshler.
Edités en 1987 par le Museum of Fine Art, à l'occasion d'une immense rétrospective qui eut lieu en 1987-1988.
Le premier est toujours dispo sur l'Amazone amerlocaine.
Chais pas si c'est encore trouvable

Ecrit par : KA | 26 juillet 2007

SuperbeS ré-éditionS estivales !
Je n'ai pas toujours de commentaires ... mais je lis toujours avec beaucoup d'intérêt.
C'est étrange je "parlais" hier avec un ami du Brésil de ta page sur Sheeler et j'évoquais avec lui une parenté avec les futuristes italiens ... J'avais même recherché le peintre qui s'en rapprochait le plus. Je pensais à Mario Sironi: voir ici http://www.aroots.org/notebook/article184.html
On y trouve - après une note biographique - qques "paysages urbains" (plutôt que paysages industriels).
Bonnes Ouacances à tous~tes !

Ecrit par : Didier(?) | 26 juillet 2007

DIDIER (?) : Ouais t'as entièrement raison ! La plupart de ces toiles de Sironi faisaient partie de l'expo consacrée aux futuristes italiens qui se tint à Paris l'année dernière.

Ecrit par : KA | 26 juillet 2007

Les mouvements de la foule m'ont fait penser au traitement de la foule dans Le Cuirassé Potemkine de Eisenstein (Film réalisé en 1925). Pas seulement à cause de la proximité visuelle qui vient de "l'époque" (noir et blanc, images un peu saccadées d'où mouvements "mécanisés"). Foule qui a quelque chose d'industriel, parce que comme privée de capacité de décision, foule qui déferle, foule qui semble mue par une puissance tierce. Cette foule n'est pas hostile, mais elle fait un peu peur quand même, parce qu'elle est désincarnée.

Si je retrouve une copie du film de Eisenstein je tâcherai de bien revoir le début, là tout de suite j'ai vraiment l'impression de revoir le même schéma de prise de vue, mais c'est peut-être mon souvenir qui me fait croire ça.

Il y a un cinéaste bien plus contemporain qui a une vision particulière de la foule : Peter Jackson, le réalisateur de la trilogie du Seigneur des Anneaux et de King Kong. Chez Jackson, la foule subit un traité supplémentaire : elle garde son caractère industriel (poussé au paroxysme par exemple dans la forge de Saroumane d'où l'on voit surgir de leur fabrication les urukaï dupliqués), elle est aussi "anonymisée" (voir dans le 2e volet l'attaque de la cité blanche par l'armée innombrable) --la duplication par la technique de repro pour créer l'effet de foule produit ou accentue cet effet, mais elle est réincarnée : la foule de Jackson incarne l'hostile, l'autre, l'envers, le sombre (par exemple dans SDA les armées, innombrables, forment une puissance de terreur et de guerre infinie // dans King Kong, la foule est toujours effrayante, animée de mauvaises intentions, envahissante, dévoreuse : foule des sauvages sur l'île, foule des insectes dans le précipice, foule humaine à Manhattan qui duplique le modèle de la foule des insectes dans le précipice sur l'ïle). Chez Jackson, c'est un peu "la foule est légion, comme le démon".

Dans ce film que tu nous montres, ça ne va pas jusque là, mais je trouve que cette foule a une force très grande dans le bref moment où elle apparaît, elle fascine et inquiète en même temps.

Ecrit par : flo | 26 juillet 2007

assez d'accord pour le style futuriste italien
j'y avais pensé mais pas assez sûr de moi dans le domaine de la peinture
j'ai lu tout ce qui est paru en français de Dos Passos mais tu m'as donné envie de le relire... depuis hier je suis dans "Milieu de Siècle" & les 1ères pages sont très fortes

Ecrit par : Eric LOW | 27 juillet 2007