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28 août 2007
LE COMBAT DE CARNAVAL ET CARÊME, DE BRUEGEL - réédition
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Cette peinture à l'huile sur bois, peinte par Bruegel l'Ancien en 1559, mesure 118 cm de haut sur 164,5 cm de long. Elle est conservée au Kunsthistorisches Museum de Vienne.
Le principe de sa construction est double :
1/ le cercle.
Un grand nombre de personnages semble tourner autour du puits.
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Certains historiens ont cru y voir le rappel des calendriers circulaires, mais alors, à quels personnages correspondraient quels mois ? Jamais personne n'a pu répondre à cette question.
2/ le triangle.
Une diagonale coupe l'oeuvre en deux parties. À gauche, les personnages du Carnaval, de la fête ; à droite, ceux de la retraite, du Carême.
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Deux exceptions cependant, avec :
- l'orateur en haut à gauche qui, personnage de carnaval juché sur un tonneau, va se faire arroser par un mécontent ;
- le personnage de Carême qui figure à l'extrémité droite du triangle de gauche ;

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Les personnages de Carnaval

Carnaval chevauche une barrique, des casseroles en guise d'étriers. Il brandit une broche et porte un pâté sur sa tête. Un homme, avec un chapeau en forme d'entonnoir, le pousse. À sa gauche, un personnage fait de la musique sur une grille avec un couteau en guise d'archet. À sa droite, un autre, masqué, tient une cruche. Il s'agit, là aussi, d'un instrument de musique appelé rommelpot, répandu en Flandre et en Allemagne.
Le rommelpot est constitué d'une cruche recouverte d'une peau, à la manière d'un tambour. Au centre de cette peau est enfoncée une baguette de bois en contact avec le fond du pot. En frottant le bâton, le pot émet un son qui ressemble à un pet. Quant au mouvement nécessaire pour produire ce son, je vous laisse l'imaginer !
Cliquez ici pour entendre le son mélodieux du rommelpot.
Dans cette toile de Jan Steen datée de 1668, on retrouve une joueur de rommelpot à droite, et à gauche un personnage coiffé d'un entonnoir qui joue du violon sur une grille.
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Sur la peinture de Bruegel, une foule d'autres personnages carnavalesques. Une femme avec un collier d'oeufs, deux personnages jouant aux dés, l'un d'eux a des gaufres fixées sur ses tempes. À son côté, un panier qui est peut-être une évocation du carnaval de Binche. Les Gilles en portent un semblable, contenant les oranges qu'ils jettent sur les carnavaleux. (Pour l'histoire du carnaval de Binche, voir ici).
Des personnages se glissent sous une tente. Ce sont des acteurs en train d'interpréter une seconde pièce traditionnelle, les Noces de Mopsus et de Nisa aussi dénommée l'Horrible Épouse. Ils se tiennent face à une auberge dont l'enseigne affiche une barque bleue.

Il existait, au XIVème siècle, une confrérie carnavalesque nommée la Barque bleue (en flamand : De Blauwe Schuit). Cette bande de hors-la-loi rejetés pendant l'année devenaient, le temps du carnaval, les rois de la fête et défilaient sur un char en forme de barque bleue. J'avais déjà évoqué ce sujet très important du folklore flamand dans mon article consacré à la Nef des Fous de Jérôme Bosch.
Non loin de l'auberge, une femme assise par terre prépare des gaufres. Derrière elle, des mendiants avec des manteaux ornés de queues de renard. Le sens de ces queues reste obscur. Il désignerait des lépreux dont on distingue sans peine les membres atrophiés, mais peut-être aussi des gueux, c'est-à-dire des résistants à l'occupation espagnole. Bruegel a repris ce thème vers 1568 dans sa peinture intitulée les Mendiants.


Plus loin encore, des acteurs interprètent Ourson et Valentin, une pièce traditionnelle, narrant l'histoire d'un enfant élevé par des ours (cette pièce est toujours jouée de nos jours dans le Nord de la France et en Belgique, notamment grâce à des marionnettes).

Au centre du tableau, un couple vu de dos suit un fou brandissant un balai. Ce couple, dont la femme porte une lanterne à sa ceinture, s'apprête à franchir la diagonale qui sépare le triangle des carnavaleux de celui des personnages déjà entrés dans la période de Carême.

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Les personnages de Carême

Assis sur une chaise placée sur une plate-forme à roulettes, Carême tient une longue pelle de boulanger sur laquelle repose une paire de harengs. Le poisson étique des jours maigres s'oppose à la viande grasse de Carnaval. Sur sa tête, une ruche en guise de couvre-chef ; à ses pieds, des bretzels pour contrer les gaufres ; derrière lui, une marmite de moules.
La plate-forme, tirée par un couple de religieux, est suivie par une petite troupe d'enfants agitant des crécelles ainsi que par le sacristain qui porte l'eau bénite du samedi.

Il faut peut-être voir, dans ce chevalier à la triste figure et son adversaire bedonnant, l'une des multiples inspirations de Cervantes pour son Don Quichotte (1605-1615), premier roman de l'Histoire du monde occidental. Cervantes était en effet un adepte de cet humanisme chanté par Érasme, philosophe flamand auteur de L'Éloge de la folie, qui puisa dans les traditions populaires pour illustrer son propos. (J'ai déjà longuement parlé d'Érasme et de ses liens avec la peinture par ici, par là, et surtout là.)
La période de Carême est propice à la charité. Derrière le sacristain, deux bourgeois donnent leur obole à une femme assise par terre pendant qu'un troisième tend une pièce à un lépreux, alors qu'un quatrième en fait autant avec un couple de mendiants.
Des fidèles sortent de l'église, où ils ont adoré la Sainte Croix posée sur le sol. Certains d'entre eux tiennent des rameaux.

Au centre, une femme puise de l'eau ; d'autres vendent des poissons ; des enfants jouent (on peut y voir là un avant-goût des Jeux d'enfants que Bruegel peindra l'année suivante, en 1560) ; une femme tire un chariot rempli de rameaux bénis ; d'autres fidèles sortent de l'église, certains portant leurs chaises ; une femme fait ses carreaux.

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Les Jeux d'enfants de Bruegel, 1560
Au sortir de l'hiver, Carême et Pâques sont une période de grand nettoyage dont on retrouve l'équivalent avec la Pâque juive (Pessah). À cette époque, un grand ménage est organisé : on traque dans la maison la moindre miette de pain levé et l'on ne consommera que du pain azyme, du pain maigre dépourvu de levain. Le bretzel chrétien est, lui aussi, un pain maigre.
Plus loin, une procession menée par un cornemuseux dépasse une ronde de danseurs. Cette procession se rend sûrement à l'église pour assister au prochain office. Au fond, enfin, un bûcher de fin de carnaval illumine les façades.
Au total, environ 170 personnages traversent cette peinture.
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Les rites de carnaval étaient très importants dans la Flandre médiévale et renaissante. Récupérés par l'Église, ils étaient d'abord une célébration païenne, celle du sortir de l'hiver et de l'entrée dans l'année nouvelle (qui, dans les temps anciens, avait lieu en mars).
L'étymologie du mot carnaval est incertaine. Deux hypothèses sont couramment retenues. Soit il vient du carrus navalis, le chariot naval qui apparaissait lors la fête romaine d'Isis (et l'on repense alors à la confrérie de la Barque bleue, de Blauwe Schuit) ; soit il vient du le mot latin carnelevare, qui signifie lever, laisser la viande, c'est-à-dire ne plus la consommer.
La fonction du carnaval ne laisse, quant à elle, aucun doute : il s'agit de rites d'inversion. Le fou devient sage et le sage devient fou, l'homme se déguise en femme et inversement (cette tradition est toujours particulièrement vivace lors du carnaval de Dunkerque), ce qui ne peut être dit est proclamé, ce qui ne peut être fait est ouvertement pratiqué.
Précédant le jeûne, l'abstinence et la quête spirituelle, cette période de grande liesse et de libération sociale se clôt souvent autour d'un bûcher où l'on brûle sa Majesté Carnaval, qui renaîtra de ses cendres l'année suivante.
Bibliographie
Attention, je n'ai pas vérifié si tous ces livres étaient encore disponibles.
Le Carnaval par Julio Caro Baroja,
Bibliothèque des Histoires, Gallimard.
Le Carnaval par Claude Gaignebet & Marie-Claude Florentin,
Le Regard de l'Histoire, Ed. Payot.
Trois ouvrages dont les thèmes sont voisins :
Aspects de la marginalité au Moyen Age, collectif,
Ed. de l'Aurore.
Culture et marginalités au XVIème siècle, collectif,
Ed. Klincksieck.
Géants et Gueux de Flandre par Frédérick Tristan,
Ed. Balland.
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Commentaires
RHAAA!!!
Merci maître KA
Ecrit par : ours gris | 28 août 2007
Oulaaahh, j’avions point remarqué que nous étions déjà en carême ! ;-)
La toile de Jan Steen s’intitule "La fête des rois" (Epiphanie). On voit un enfant debout coiffé d’une couronne de papier.
Pour ceux qui veulent construire un rommelpot, voir la recette ici
http://perso.orange.fr/karillon/karillon/lutherie04.htm
Ecrit par : Micheline | 28 août 2007
C'est vraiment rich. Pour lire ton blog, j'ai besoin d'étudier le français dur. Merci.
Ecrit par : nooe | 28 août 2007
merci !
Ecrit par : 32janvier | 28 août 2007
Tiens ! J'y vois une raie et dix scions.
J'aime Brueghel, parce que j'y trouve toujours un détail que je n'avais pas vu ou que j'avais oublié (comme ce cochon, derrière le puits, qui ne s'embête pas entre manger gras ou maigre et se contente de m...).
Je me souviens d'avoir été en extase, vers sept ans, devant le "Paysage d'hiver avec patineurs", affiché au mur de la chambre d'une fillette un peu plus âgée que moi.
Je me souviens d'avoir fait un peuzeul des "Jeux d'enfants".
Et j'm'en souviendrai de Michel Farinet qui me revient en mémoire...pffff...
Ecrit par : untel | 29 août 2007
UNTEL : Retrouve ton extase par là et oublie Farinet :
http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2006/02/03/le-paysage-d-hiver-avec-patineurs-et-piege-a-oiseaux-de-brue.html
Ecrit par : KA | 29 août 2007
Très interessant merci
Ecrit par : Oderik | 29 août 2007
Untel: si tu veux t'extasier en vrai, c'est dans la capitale de l'Europe!
http://www.fine-arts-museum.be/site/FR/frames/F_museeanc.html
Ecrit par : Micheline | 29 août 2007
J'ai bien suivi vos prescriptions, docteur KA !
C'est vrai qu'il n'y a pas grand-chose à dire sur ce paysage. Même l'hypothèse selon laquelle il s'agirait du village de Pet d'Sainte-Anne me laisse perplesque. La photo ci-dessous ne montre pas la même abside, et pas le même nombre d'abat-sons dans les baies du clocher. Par contre, elle ressemble fortement à celle de "La parabole des aveugles".
http://www.pajotseparels.be/pics/200605/02_raoul_carlier_st-anna-kerk_pede.jpg
Me reste plus qu'à regarder la zolie neize. :-)
Ecrit par : untel | 29 août 2007
Est-ce que notre plaisir n'est pas tout simplement de regarder, faire l'aller-retour entre la vision globale et le détail caché...
Certains photographe contemporain utilise ce mouvement globale/détail, comme Andreas Gursky.
http://www.galerie-photo.com/andreas-gursky.html
A la différence que Bruegel nous parle de l'homme dans chaque détail alors que les photographes contemporains nous montrent plutot la déshumanisation de notre environnement.
http://moma.org/exhibitions/2001/gursky/99cent_pop.html
reste la fascination pour les détails...
Ecrit par : patmo | 29 août 2007
Hé bien, chaque détail compte en somme.
Moi aussi j'ai fait le puzzle "jeux d'enfants". Je l'ai même fait et défait des dizaines de fois (1000 morceaux) et c'était toujours un plaisir de redécouvrir telle scène du tableau , de s'intéresser au détail qui tue pour trouver le morceaux qui va bien.
Du coup, à 11 ans, Brueghel était à mes yeux le plus grand peintre du monde et je m'étonnais que les autres ne le connussent point. Etais-je bas-bleu (mais sans barque !)...
Ecrit par : Leila Zhour | 29 août 2007
LEILA : Tu étais dans l'erreur, mais à onze ans, c'est pardonnable. Dans l'erreur, oui, car le plus grand peintre n'est pas Bruegel mais Jan Van Eyck.
Ensuite vient Van der Weyden et enfin Bruegel en troisième place. À moins que ce soit Van der Weyden qui prenne la troisième place. Ou la première. Ça se discute.
En tout cas les autres, on peut tous les brûler.
Tous.
Sauf Fra Angelico.
Et Canaletto.
Et Chardin.
Et Memling.
Et Rembrandt.
Et Vermeer.
Et Friedrich.
Et Vallotton.
Et Morandi.
Et Giacometti.
Et Picasso.
Et…
Pfff…
Bon, je retourne à mon puzzle.
Ecrit par : KA | 29 août 2007
ya pas à dire, qu'est-ce que j'adore entendre le son du rommelpot, le soir dans les bois...
Dommage que maintenant, (chez moi en tout cas^^) Carnaval ne soit plus Carnaval...T.T
Si quelqu'un est intéressé par les paysages de Brueghel en puzzle, il ya aussi celui-là, qui fourmille de significations et de détails:
http://www.rue-des-puzzles.com/catalogue/2000_pieces_-_art_-_brueghel___moissonneurs_editions_ricordi.php
et, accessoirement, c'est un superbe tableau^^
ps: quelqu'un sait pourquoi le lien hypertexte marche pas?
Ecrit par : Silv'R | 30 août 2007
SILV'R : Le lien fonctionne, une fois que le commentaire est posté.
Ecrit par : KA | 30 août 2007
tout cela est bien intéressant, je veux dire détailler la peinture en général. Pour l'Ancien, en particulier, ne jamais oublier qu'il était initié.
Comme vous êtes un homme de goût, je reconnais cela à votre intérêt pour le rommelpot, voici un modeste présent virtuel:
http://www.repro-tableaux.com/a/schalken-godfried/portrait-of-a-boy-playing.html
Ecrit par : p. | 31 août 2007







