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30 août 2007

LE BLEU DE MELVILLE




Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville
avec Alain Delon, André Bourvil, Gian Maria Volontè
et Yves Montand, 1970



Quelques remarques sur l'emploi de la couleur dans Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville.






Les premières images affichent cette citation, écrite en bleu :
Çakyamuni le Solitaire,
dit Sidarta Gautama le Sage,
dit le Bouddah,
se saisit d'un morceau de craie rouge,
traça un cercle et dit :
« quand des hommes, même s'ils l'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. »

RAMA KRISHNA




L'histoire débute ensuite avec le commissaire Mattei (Bourvil) qui convoie un prisonnier, Vogel (Gian Maria Volontè).






Un feu passe au rouge.





« Tant pis pour le rouge, je passe », dit le conducteur.





Une voiture bleue manque de les percuter.





La gare et la voiture banalisée de la police, bleues.





Le haut-parleur annonce : « Marseille Blancarde, le Train Bleu entre en gare, une minute d'arrêt. »






Le Train Bleu.





Corey (Alain Delon) dans sa cellule. Gris bleu.





Corey sort de prison. Éclairages bleus.





Corey dans un café. Passe une benne à ordures bleue. Il se tourne et la regarde un instant.





Un ascenseur bleu.





Un appartement où tout est bleu : portes, chambre, salon, pyjamas, peignoir, etc.





Un tableau bleu de Nicolas de Stael qui dissimule un coffre-fort mural.





Corey quitte l'appartement, descend dans la rue où passe une autre benne à ordures bleue.





Une nettoyeuse rouge qui asperge la chaussée et annonce la scène suivante, violente.





Dans la salle de billard, l'éclairage teint de bleu les tapis verts.





Corey passe de la craie rouge sur une queue de billard. Il s'en servira pour se débarrasser de deux tueurs.





L'éclat bleu du néon "Académie de billard", puis son panneau au bas de l'escalier.





Corey achète une Plymouth noire, chez un concessionnaire aux murs bleus.





Corey essuie, avec un chiffon rouge, un pistolet qu'il va cacher dans le coffre de sa voiture.





Vogel s'est évadé du Train Bleu. Un barrage de police sur la route, image bleue et cône rouge. Corey va s'y faire contrôler.





Vogel se réfugie dans le coffre de la voiture de Corey. Ambiance bleue, mais on remarquera le rouge de la voiture au premier plan à droite, et le rouge de la station-service à l'arrière-plan.





Un autre barrage de police. Derrière la voiture de Corey, un camion de transports bleu nous rappelle que Corey transporte Vogel à son insu.


On va s'arrêter là, mais on pourrait continuer de citer tous les marqueurs bleus du film, dont voici quelques autres exemples : l'appartement bleu du commissaire Mattei,





le dossier bleu à son nom, dans les mains du patron de l'IGS,

l'appartement de Corey, le fond de velours sur lequel trône le flingue de Jansen (Yves Montand), le tapis d'escalier emprunté par Jansen qui mène à la bijouterie, les sacs bleus de Corey et Vogel quand ils font leur cambriolage, le bureau de Mattei etc.

•••


Ainsi, on peut dire que - contrairement à ce qu'affirme la citation liminaire - les quatre personnages principaux ne sont pas unis par un cercle rouge mais par la couleur bleue. Qui est, je le rappelle, celle de la typographie utilisée pour la citation.

Le bleu, couleur du destin chez Melville. Avec pour corollaire le rouge, signifiant la mort : la craie sur la queue de billard qui va servir d'arme, la boule de billard, le chiffon pour nettoyer le pistolet.

Cette scène du billard, par exemple, peut être détaillée ainsi :





le tapis bleu est le destin, la boule rouge couleur de cible est Corey, les deux boules blanches sont les deux tueurs qui viennent pour l'abattre. Ces éléments se retrouveront ensuite sur le panneau installé au bas de l'escalier. Un panneau à fond bleu, qui logiquement devrait être vert.

Et quand Vogel abat les deux autres tueurs aux trousses de Corey,





le rouge apparaît sur la liasse de billets ensanglantés.






On retrouvera plus tard, à la fin du film, un billard dans le château où le commissaire Mattei se fait passer pour un receleur.





C'est là que le piège se refermera, lors d'une ultime scène dans le parc filmé en nuit américaine.

(La nuit américaine est un procédé qui permet, grâce à un filtre bleu posé sur l'objectif de la caméra, de tourner de jour une scène censée se passer la nuit.)


Le bleu de Melville ne sert donc pas seulement à installer une ambiance colorée à des fins seulement esthétiques. Il a un sens précis, apparaît dans certaines scènes et pas dans d'autres. Dans le Cercle rouge,

le bleu est le destin qui unit, le rouge est la mort qui sépare.


•••





Jean-Pierre Melville (qui s'appelait en réalité Grumbach mais qui choisit ce pseudonyme en hommage à Herman Melville) vivait principalement la nuit. Il était fasciné par les Zétazunis et ne sortait jamais sans son Stetson et ses Ray Ban. On pourrait relever, dans tous ses films, les références au cinéma noir amerlocain de John Huston, Howard Hawks ou Robert Aldrich.


Les films de Melville à ne pas rater sont :
Bob le flambeur (1955)
Deux hommes dans Manhattan (1959)
Le Doulos (1962)
Le Deuxième Souffle (1966)
Le Samouraï (1967)
L'Armée des ombres (1969)
Le Cercle rouge (1970)
Un flic (1972)

Liens
Sur le site de l'INA, une entrevue de Melville par Pierre-André Boutang et Henry Chapier. Avec un extrait du Cercle rouge
en noir et blanc parce que oui, à l'époque la télé était en noir
et blanc !
Dans cette entrevue, Melville parle, notamment, du destin incarné par les policiers et des personnages tragiques.
D'autres documents vidéo à propos de Melville et toujours sur le site de l'INA, par là.

09:20 Lien permanent

Commentaires

Palsambleu ! Voilà un film comme on n'en fait plus! *soupir*

J'aime beaucoup la citation "quand des hommes, même s'ils l'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux..."

En ce début d'année scolaire, voilà un cours tout préparé pour les profs qui décortiquent les images de cinéma...pour ceux qui aiment le bleu, bien sûr !

Ecrit par : Micheline | 30 août 2007

La craie rouge sur la queue de billard est d'autant plus marquante (et donc significative) que la craie de billard est traditionnellement bleue. D'ailleurs, on est tellement habitué à ce que la craie de billard soit bleue que je connais même des gens qui ont occulté de leur mémoire le rouge de cette scène !

C'est marrant, j'avais toujours trouvé que ce film avait une "photo" bizarre, avec des couleurs pas naturelles, mais sans comprendre pourquoi. Là, en nous montrant tout ce bleu, tu m'éclaircis un grand mystère...

Ecrit par : Pascal | 30 août 2007

PASCAL : « je connais même des gens qui ont occulté de leur mémoire le rouge de cette scène »
J'vois vraiment pas de qui tu veux parler...
(arf arf arf)

Ecrit par : KA | 30 août 2007

Et pi les yeux bleus de Delon et même de Bourvil, visibles ici:

http://www.priceminister.com/offer/buy/3756945/Bourvil-Amicalement-Votre-25-cm.html

Ecrit par : untel | 30 août 2007

Le rouge a même était remplacé par du bleu sur le DVD:

http://images.google.fr/imgres?imgurl=http://ec1.images-amazon.com/images/I/51GX9R4JY1L._AA240_.jpg&imgrefurl=http://www.amazon.fr/Cercle-rouge-Alain-Delon/dp/B0007XT50G&h=240&w=240&sz=16&hl=fr&start=3&um=1&tbnid=lMPO0TKXZBcPkM:&tbnh=110&tbnw=110&prev=/images%3Fq%3Dcercle%2Brouge%2Bdelon%26svnum%3D10%26um%3D1%26hl%3Dfr%26rls%3DSNYK,SNYK:2006-29,SNYK:fr%26sa%3DN

Ecrit par : untel | 30 août 2007

"Un tableau bleu de Nicolas de Stael"
Voici le tableau "Paysage méditerranéen" qui n'est pas bleu !
http://www.vide.fr/vide/artysci/R-D-297-20341-FR-DE/Nicolas-de-Stael-Paysage-mediteranee.html

Nicolas de Stael aurait-il peint un autre en bleu?

Ecrit par : Micheline | 30 août 2007

Micheline : ici, il est un peu plus bleu. Le filtre bleu a fait le reste.

http://blog.joins.com/usr/g/r/grandjoe/14/Untitled-5(1).gif

Ecrit par : untel | 30 août 2007

Untel : cornebleu, merci ! voilà l'explication le filtre ;-)

Ecrit par : Micheline | 30 août 2007

Avec cette histoire de craie bleue qui était bien rouge, tu aurais pu avoir la main carbonisée.

Ecrit par : s_cl | 30 août 2007

MICHELINE disait :
« En ce début d'année scolaire, voilà un cours tout préparé pour les profs qui décortiquent les images de cinéma... »

En effet, encore un billet que des enseignants copieront peut-être. Ça ne serait pas la première fois, j'en ai vu plusieurs qui tournaient dans des collèges et lycées, sous forme de présentations PowerPoint.

Alors j'en profite pour dire ici que j'interviens régulièrement dans les établissements depuis quinze ans déjà (de la maternelle à l'IUFM), que mes prestations vont un peu plus loin que ce qu'on peut lire sur ce blogue, et que j'étudie toutes propositions :-)

Ecrit par : KA | 30 août 2007

Je ne me rappelais pas que le monument à Nicéphore (inventeur de la photographie en noir-et-blanc), situé le long de la N6 à hauteur de Saint-Loup-de-Varennes, faisait partie du film.

Je le connais parce que j'ai habité dans ce coin pendant 30 ans. Peut-être même plus.

Ecrit par : M | 31 août 2007

Je n'ai jamais vu de film de Melville,
mais je me souviens que Gotlib et Goscinny
lui avait consacré plusieurs "Rubriques à Brac"
parodiant gentiment "L'Enfant Sauvage"
puis, très acides, "Le Cercle Rouge" avec stetson et lunettes,
histoire de dire que tous ses films se ressemblaient...

Bien sûr comme je n'ai pas vu "le Cercle Rouge"
je ne comprends pas ses allusions.

Alors en fait si Gotlib y dessine De Funès,
c'est à cause de Bourvil...

Ecrit par : Ter | 31 août 2007

En fait, si j'ai bien compris, Melville interprète les retrouvailles inéluctables des hommes liés entre eux par le destin comme quelque chose de tragique.
La citation de Siddharta ne dit pas que se retrouver dans le cercle rouge, à l'heure où l'exige le Karma (car c'est ce cela qu'il s'agit, non?), c'est forcément mortel ou fatal. C'est juste se retrouver. Si on est lié dans le passé des existences, tôt ou tard on se retrouve dans le futur des existences (qui devient alors le présent).
Si le lien est positif, on se retrouve pour du positif, si le lien est négatif, on se retrouve pour une nouvelle galère, jusqu'à ce qu'on en ait purifié la cause.
Pour melville, l'interprétation va uniquement dans le sens du drame (négatif, donc), et l'opposition rouge bleue devient la métaphore de ce lien tragique, la force du destin (karma) s'opposant au bleu du "tout peut arriver", la vie.
Ceci dit, moi, ignare en image, j'avais pô vu ça du tout... Merci m'ieur Ka.
LZ

Ecrit par : Leila Zhour | 31 août 2007

Bravo monsieur Ka.
c'est une étude magnifique.

Ecrit par : rimbus | 01 septembre 2007

Heureuse de lire ce billet même s'il est un peu tard.

Ecrit par : gilda | 01 septembre 2007

comment on n'y a pas pensé (vu) avant. Génial

Ecrit par : Gilles | 14 septembre 2007

J'aime, j'aime... j'aime !

Ecrit par : Marie | 15 septembre 2007