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31 mai 2006

L'AFFAIRE XU LELE

Nos services avaient présenté, dans un précédent rapport, quelques oeuvres de Xu Lele (徐乐乐) illustrant le Rêve dans le Pavillon rouge (紅樓夢). Après une longue et difficile enquête, voici maintenant quelques renseignements complémentaires à propos de cette individue.

Xu Lele : née le 12 juin 1955 en Chine, à Nanjin, dans la province du Jiangsu.
Diplômée de l'école des Beaux-Arts de Nanjin, a participé à plusieurs expositions de groupe comme la Biennale Internationale d'Art de Pékin en 2003.

Nos experts avaient remarqué que les peintures réalisées pour le Rêve dans le Pavillon rouge auraient pu figurer dans un album pour enfants.
De fructueuses investigations ultérieures nous ont permls de découvrir que ladite artiste avait illustré, en 1985, un texte poétique d'un dénommé Liu Dongpin intitulé Ye Niang : la Fille laborieuse. Il semblerait que cet ouvrage, paru aux Éditions Zhaohua à Pékin, soit un album. Nos correspondants locaux sont sur sa trace.

En 1986, Xu Lele participe au 5ème concours Noma d'Illustration organisé par le Centre culturel Asie/Pacifique de l'UNESCO. Elle y gagne le 2ème prix ex-aequo, avec cette image :





Ce concours, qui a lieu tous les deux ans, a pour but de faire découvrir des artistes, illustrateurs et graphistes d'Asie (à l'exception du Japon) du Pacifique, d'Afrique, des pays arabes, d'Amérique du Sud et des Caraïbes.

La dénommée Xu Lele a désormais abandonné le domaine de l'édition pour enfants, afin de se tourner vers la Peinture-avec-un-grand-P. Elle expose dans des galeries et participe à de prestigieuses expositions de groupes, où elle propose des images qui ne diffèrent en rien de celle qui lui valut d'être primée par l'Unesco.

Un complément d'enquête a été ordonné.













Lien
Un site à l'affichage très capricieux présente des oeuvres de Xu Lele. En lien direct le plus souvent il ne fonctionne pas, et en copié-collé, ça dépend du sens du vent… C'est là :
http://www.cnarts.net/cweb/exhibit/show/xulele/zuopin.asp
Les images affichées en première page sont toutes titrées Rouleau de la Société du Lotus blanc (白莲社图卷).




29 mai 2006

LE RÊVE DANS LE PAVILLON ROUGE

En 1791 paraît le Rêve dans le Pavillon rouge (紅樓夢). Avec l'Histoire des Trois royaumes, Au bord de l'eau et Le Voyage en Occident (connu aussi sous le titre Le Pélerinage vers l'Ouest dont j'ai parlé par ici), cette oeuvre est l'un des quatre plus grands romans de la littérature chinoise classique.

Son auteur, Cao Xueqin (Ts'ao Hsueh-Ch'in) (曹雪芹), était le descendant d'une grande famille déchue au temps de la dynastie Qing. Décédé en 1794, il n'écrivit "que" les quatre-vingts premiers chapitres de cette saga, qui raconte la passion amoureuse de Jia Baoyu (賈寶玉) pour sa cousine Lin Daiyu (林黛玉). Les quarante derniers seront écrits l'année suivante par Gao E (高鶚), grâce aux notes de Cao Xueqin. Mais il semblerait que ce roman soit en fait une oeuvre collective, dont les deux auteurs officiels auraient été les compilateurs et les arrangeurs.

(J'ai collé ci-dessus toutes les traductions en caractères chinois que j'ai pu trouver, rien que pour faire genre !)

L'histoire, qui compte environ 700 personnages, a donné lieu à des milliers d'illustrations et d'adaptations en bande dessinée, au théâtre, au cinéma, à la télévision, etc. Elle a été traduite en vingt-sept langues, dont le français.

Quelques exemples d'illustrations :






par Xu Bao, XIXème siècle






par un anonyme du XXème siècle,
probablement un dessinateur de BD




images traditionnelles en papier découpé




par Qin Xia, XXème siècle




par An Ho, XXème siècle



Mais ma préférence va aux peintures de Xu Lele (徐乐乐), artiste née en 1955 qui allie, comme on dirait si on n'avait pas d'inspiration, la tradition et la modernité. Au premier coup d'oeil, en effet, on se dit qu'on a affaire à des images classiques, sans surprise. À mieux y regarder, on y découvre cependant des personnages au physique assez comique, qu'on pourrait retrouver dans un album pour enfants.

Cette série de peintures, intitulée Dix personnages du Rêve dans le Pavillon rouge, n'en présente, bizarrement, que huit ! Pourquoi ? Mystère… De plus, il ne s'agit pas des personnages principaux mais de personnages secondaires. Chaque image est complétée, sur la gauche, par un extrait du texte calligraphié.







Les huit images de Xu Lele, en plus grand format :




















Ces scans ne sont pas de première qualité mais ce sont les seuls disponibles sur le ouèbe et pis d'abord, demain il y en aura des beaucoup plus meilleurs.

Liens
Une présentation du roman est lisible, dans une traduction approximative qui ne manque pas de charme, par ici.

Un bref résumé de l'histoire assorti de douze timbres reprenant des personnages du Rêve dans le Pavillon rouge peut être lu par là.

Et enfin, une très belle présentation de ce roman-fleuve se trouve sur cette page. Signalons toutefois que le premier paragraphe n'est pas clair : on ne comprend pas bien si l'auteur de l'article dit du mal du Dit de Gengi (Gengi Monogatari) de Shikibu, ou du Rêve dans le Pavillon rouge. C'est le roman japonais qui est fort justement assassiné, et pas le chinois. Ouf !

Bibliographie
Le Rêve dans le Pavillon rouge est paru en deux volumes chez Gallimard, dans la collection de la Pléiade.
3 278 pages, 104,50 euros. Arg… C'est quand Noël ?

Sinon, le texte est téléchargeable gratuitement mais en anglais, sur le site du Gutenberg Project.
Le premier tome est ici.
Le second tome est là
(Il faut cliquer sur "plain text".)

27 mai 2006

MACAO ET COSMAGE





Macao et Cosmage ou l'Expérience du bonheur est un album écrit et illustré en 1919 par Edy-Legrand (de son vrai nom Edouard Léon Louis Legrand, 1892-1970).

Publié en 1920 par les Éditions de la Nouvelle Revue Française (c'est-à-dire Gallimard), Macao et Cosmage peut être considéré comme le premier album pour enfants moderne.

Images plein cadre, texte manuscrit, on pense parfois aussi à de la bande dessinée. Les illustrations, aux couleurs réalisées grâce à des pochoirs, s'inspirent de l'art déco avec quelques soupçons de japonisme, de fauvisme et de cubisme. C'est dire si l'ouvrage est en rupture avec ce qui se faisait à l'époque dans le domaine de la littérature enfantine !

L'histoire, quant à elle, relate la vie du couple Macao et Cosmage qui vit heureux sur une île paradisiaque jusqu'à ce que débarque la si brillante Civilisation française avec son drapeau bleu-blanc-rouge, ses fonctionnaires à col dur, sa technologie et ses plaisirs futiles.

Dénonciation du colonialisme, ode à l'écologie, Macao et Cosmage reste un livre absolument merveilleux, riche de soixante-six illustrations qui n'ont pas pris une ride malgré leur quatre-vingt-sept ans d'âge.

En voici quelques-unes, pur plaisir des yeux.




































•••



Par la suite, Edy-Legrand illustrera un ou deux autres albums dont les Voyages et glorieuses découvertes des grands navigateurs et explorateurs français.






Puis il abandonnera l'illustration enfantine pour rejoindre en 1933 son ami Jacques Majorelle (dont j'ai parlé par là) au Maroc, et se consacrer à la peinture orientaliste.






Bibliographie
Macao et Cosmage ou l'Expérience du bonheur a été réédité par les Éditions Circonflexe. Il est toujours disponible au prix de 27 euros, et ça les vaut !







26 mai 2006

PIÉPLU NE POMPERA PLUS






Avant-hier, mercredi 24 mai, est décédé l'admirable Claude Piéplu qui prêta sa voix aux Shadoks de Jacques Rouxel (1931-2004).








Créés en 1965, les Shadoks et les Gibis apparaîtront sur le petit écran à partir du 29 avril 1968 en une première série de cinquante-deux épisodes. Deux autres séries seront ensuite diffusées, en 1970 et 1974.








D'où viennent les Shadoks ? Continueront-ils à pomper ?





À la première question, on peut supposer qu'ils viennent en droite ligne de la Machine à gazouiller dessinée par Paul Klee en 1922 :






À la seconde question, il va de soi que oui, les Shadoks continueront de pomper pour les siècles des siècles.






Lien
Les Shadoks.com est un site indispensable, où j'ai puisé quelques-unes des images ci-dessus. Pompons ! Pompons !



25 mai 2006

QUEL PIED !

Un aimable correspondant m'a signalé l'existence d'un article sur le site de l'Association lacanienne internationale freud-lacan.com, traitant des toiles que Jean-Auguste Dominique Ingres consacra au mythe d'Oedipe et le Sphynx.

L'auteur (Denise Vincent) rappelle que la première version d'Oedipe et le Sphynx fut peinte en 1808 alors qu'Ingres vivait des amours malheureuses. Il rencontrera à cette époque Madeleine Chapelle, qu'il épousera en 1813 et avec qui il vivra trente-six ans. Le couple n'aura aucun enfant.




Oedipe et le Sphynx, 1808,
musée du Louvre, Paris



Puis, l'auteur de cet article mentionne que la deuxième version de ce tableau sera peinte par Ingres en 1864 à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, alors que son épouse venait de mourir et qu'il en ressentait un très vif chagrin. Cela ne l'empêchera pas de se remarier, avec une demoiselle Ramel. Il mourra trois ans plus tard.




Oedipe et le Sphynx, 1864,
Walters Art Gallery, Baltimore



Laissons maintenant parler Denise Vincent :
Dans chacun des deux tableaux, dans le premier en bas à gauche, dans le second en bas à droite, des ossements rendent bien présente la perspective de la mort. À côté des restes macabres apparaît un pied, bien en chair celui-là, nullement gonflé comme il l'aurait été s'il faisait allusion au nom et à l'histoire d'Oedipe, mais ferme, vivant pourrait-on dire.

Question n°1
Pourquoi ce pied devrait-il être gonflé puisqu'il n'est pas celui d'Oedipe, qui est en outre bien présent sous nos yeux ? M'est avis qu'il y aurait eu redondance.

Continuons notre citation :
Il se présente de face, du côté de la plante du pied. Il évoque à lui seul les pieds charmants de la grande odalisque de 1814, celle de la grande baigneuse de 1808 et des baigneuses du bain turc dans le fond du tableau.

Question n°2
Pourquoi l'auteur n'a-t-elle pas vu que justement, l'un des pieds de la Baigneuse de Valpinçon accuse une très nette difformité qu'on retrouve également dans La Petite Baigneuse, Intérieur de Harem datée de 1828 ? Pourquoi ne s'est-elle pas arrêtée sur cette véritable énigme ?




la Baigneuse de Valpinçon, 1808
musée du Louvre, Paris




La Petite Baigneuse, Intérieur de Harem 1828
musée du Louvre, Paris



M'est avis que Madame Denise Vincent prend ses désirs pour des réalités.

Les deux tableaux représentant Oedipe et le sphinx [sont] peints à presque 60 ans de distance. L'un est l'image inversée de l'autre. Ils pourraient paraître en tous points semblables. Seul les distingue ce que l'index d'Oedipe désigne, annonce Denise Vincent.

Et plus loin, le coup de grâce de l'auteur :
Pour Ingres, Oedipe n'a pas tout à fait renoncé à la croyance au phallus maternel. À la question du sphinx, il a répondu correctement mais la présence incongrue de ce pied semble jeter un doute sur ce qui fait la différence des sexes : "elles ne l'ont pas, mais quand même...". L'obscur objet du désir de son fantasme est bien là présent : un pied parfait. Dans le premier tableau, l'index d'Oedipe désignait le sein de la sphinge, dans le deuxième tableau, le doigt d'Oedipe désigne l'étrange objet du désir : le pied.

Mise à part cette cécité concernant le pied tordu des Baigneuses (ou plutôt, devrais-je dire, cette inculture picturale) on pourrait être séduit par cette thèse du pied-phallus maternel qui travaillerait encore Ingres à quatre-vingt-quatre ans. Notre auteur est psychanalyste, tout de même !

Sauf qu'il y a un hic, et un gros. Ingres n'a pas peint deux versions d'Oedipe et le Sphynx, mais trois.

La version intermédiaire date de 1826-1827 :




Oedipe et le Sphynx, 1827,
National Gallery, Londres


Cette version, qui est dans le même sens que la première, présente deux différences de taille :

- le pied en bas à gauche a disparu
- l'homme en l'arrière-plan a également disparu, tout comme dans la dernière version de Baltimore.

Question n°3
Pourquoi l'auteur, qui ignore peut-être l'existence de la version londonienne (accordons-lui cet "avantage"), n'a-t-elle pas remarqué cette disparition de l'homme dans l'ultime version de cette oeuvre ? Parce qu'elle ne servait pas son propos ?

Question n°4
Et que dirait-elle du pied disparu ?

On voit par là qu'on peut coller n'importe quel type de discours sur une oeuvre en faisant fi de l'Histoire et de l'étude iconographique, par parti-pris ou ignorance.

Chère Madame Vincent, si d'aventure vous lisez ces lignes, convenez que soudain c'est pas vraiment l'pied…:-)

Bah ! Tout ça n'est pas si grave, ce n'est qu'un jeu.

Allez, pour redorer votre dévouement à la cause ingresque, je vous offre séance tenante un objet d'étude plus sérieux à propos duquel on n'a toujours pas trouvé de réponse :

En 1856, Ingres peint le portrait de Madame Moitessier.




Madame Moitessier, 1856,
National Gallery, Londres


On a remarqué, sur sa robe, une tache étrange :






Aurez-vous des lumières lacaniennes sur cette tache aussi incongrue qu' inexpliquée ne pouvant relever d'une quelconque erreur ou maladresse ? Sûr que ça ferait un bel article sur freud-lacan.com !

24 mai 2006

PHOTOGRAPHES AMBULANTS

Qui accorde de l'importance au travail des photographes ambulants ? Personne ou presque. Photographe lui-même, Guy Hersant est l'un des rares à s'intéresser à ces artistes de peu comme aurait pu dire Pierre Sansot.

En avril 1999, il organisa une exposition montrant le travail de différents photographes africains natifs du Togo, du Bénin, du Nigeria, du Mali et du Ghana.

Riche de plus de cent vingt clichés, cette exposition fut présentée aux IVèmes Rencontres de la photographie africaine à Bamako et aux Aubenades de photographie à Aubenas, dans l'Ardèche. Elle est toujours disponible à la location, qu'on se le dise ;-)




Photo de René Attissou, Lomé, Togo




Photo de Kodjo Dovon, Lomé, Togo




Photo du studio Laser Photo, Ouidah, Bénin




Photo de Franck Rock Fagbedji, Ouidah, Bénin




Photo du studio Laser Photo, Ouidah, Bénin


Dans les années 30 en Allemagne, August Sander fixait avec froideur ses contemporains sur négatif. Ses clichés sont aujourd'hui un remarquable outil ethnologique, ainsi qu'une oeuvre d'art incontestée qui influença des artistes tels que Diane Arbus, par exemple (voir mon article intitulé CAFÉ, CHURROS ET SAUCISSES DE MADRID.)

Il en est de même pour ces photographes africains qui traquent leurs clients par les rues et sur les plages, les immortalisant devant une toile peinte revêtus de leurs plus beaux habits ou le long d'un mur beige en tenue de tous les jours.

Images ordinaires de gens ordinaires, et par là-même images indispensables.

Réalisées avec des appareils 24x36 rafistolés, elles sont des traces de l'Afrique d'aujourd'hui et peut-être déjà d'hier.

Traces à conserver, à montrer, à suivre.


Jean-Philippe Charbonnier, dont j'avais parlé dans un billet intitulé GENDROT AIME LES GENS, fixa pendant de nombreuses années les photographes ambulants d'Afrique, du Moyen-Orient, d'Asie et d'ailleurs. Certaines de ces images figuraient dans l'exposition et le catalogue que lui consacra le Musée d'Art Moderne de Paris en 1983. Peut-être sont-elles également dans l'ouvrage édité par Reporters sans frontières en 2005, je ne sais pas.


Lien
Le site de l'exposition Photographes ambulants, avec entre autres un très beau texte de présentation de Guy Hersant qui sert également de préface au catalogue cité ci-dessous.

Bibliographie
Baptisé Photographes ambulants, ce catalogue regroupe trente-trois photos. Il a été édité par Filigranes Éditions-Africultures et fait partie d'un coffret de quatre ouvrages dont le détail est par ici.

Dans un domaine de préoccupation voisin quoique plus dramatique, ce même éditeur a publié une recueil de quarante et une photographies en couleurs de Marion Poussier intitulé Ils habit(ai)ent au 61 rue d’Avron. Voir par là.



23 mai 2006

I LOVE MILTON

En ce moment s'affiche sur nos abris-bus cette publicité pour la banque Crédit du Nord :






En ce moment également, cette autre publicité pour une voiture, la Nissan Micra qu'on peut voir en affiches murales, dans les magazines et sur le ouèbe :





Toutes les deux font dans l'amour en forme de signe, et il me semble avoir aperçu une troisième publicité sur ce même registre.

C'est Milton Glaser qui doit être content !

Milton Glaser est un affichiste, graphiste, fondateur d'une agence de communication américaine. C'est lui qui créa, en 1977, le fameux logo I Love New York :






Nissan Micra n'a pas utilisé la même police de caractères, non, mais elle y ressemble furieusement ! Je sais pas vous, mais moi je serais Milton, je ferais un procès, ouais (les habitués de ces lieux savent combien j'apprécie les procédures juridiques… :-)

Milton Glaser possède un site, bien sûr. Dans la rubrique Posters, vous pourrez admirer des affiches telles que celles ci-dessous :











Celle-là a été créée après l'attentat du World Trade Center.

22 mai 2006

SHANSHUI

Ce billet pour FG, et pour celle qui vint m'offrir de beaux livres ce ouiquinde. En guise de tentative de remerciement.




Bruit d'orage au loin
peinture de Shi Tao, 1642-1707 ?



Le mot chinois shanshui (山水) signifie paysage de montagne et de rivière. Il se décompose ainsi :
shan 山 montagne
shui 水 eau, rivière.

Par extension, il signifie tableau de paysage quand on parle de peinture traditionnelle chinoise.

Une montagne baignée par l'eau représente donc la quintessence du paysage.

Dans la peinture chinoise, la Montagne et l'Eau sont souvent séparées par un Vide qui peut être de la brume, des nuages.




Peinture de Shi Tao



Pourquoi cette séparation ? Tentative d'essai d'explication rapide.

La peinture chinoise est soumise au principe du Plein et du Vide et à celui de leur succession. Le Vide n'est pas le rien ; il est agissant, en tant que lieu de la transformation.

Plus largement, la cosmogonie chinoise est régie par ce principe de l'alternance dans lequel rien n'est stable, tout se transforme (il faudrait parler du Traité des Mutations ou Livre des Transformations, ouvrage fondamental dont on retrouve l'influence dans le taoïsme et le confucianisme mais bon, j'ai dit "essai d'explication rapide"…)

Le Vide entre la Montagne et l'Eau recèle tous les possibles, toutes les potentialités pour que la Montagne devienne Eau et pour que l'Eau devienne Montagne.




Barques à la porte céleste
peinture de Shi Tao



S'il n'y avait pas le Vide entre la Montagne et l'Eau, ces deux éléments seraient confrontés l'un à l'autre en un combat qui les figeraient dans leur nature, pour l'éternité : l'Eau ne serait rien d'autre que de l'eau, la Montagne ne serait rien d'autre que de la montagne, dans l'opposition la transformation n'aurait pas lieu.

S'il est un Vide entre la Montagne et l'Eau, chacun a la possibilité de devenir son contraire.

Le Vide qui unit, au lieu de séparer.

Le Vide agissant, origine du Cosmos. Le Vide, qui permet la circulation du Souffle vital entre la Montagne et l'Eau, shanshui.




Peinture de Shi Tao



Bibliographie
Deux ouvrages indispensables pour approfondir ces notions :
Vide et plein - le langage pictural chinois de François Cheng, éditions du Seuil, collection Points (n°224)






Souffle-Esprit - textes théoriques chinois sur l'art pictural de François Cheng, éditions du Seuil, collection Points (n°545).



20 mai 2006

PEINTURES NUMÉRIQUES DE GREGORY CREWDSON - réédition

Que penser de ces clichés photographiques considérablement retouchés, manipulés à l'aide de puissants logiciels ? Peut-on encore les appeler photographies ?

Pour répondre à cette question sans s'enfermer dans de vains débats, il suffit d'ouvrir le dictionnaire. Le mot photographie signifie écriture (graphein) par la lumière (phôtos). Et non pas écriture par la lumière retouchée pendant trois heures à l'aide de ciseaux métalliques, voire numériques.

C'est la raison pour laquelle les Italiens et les Russes des années 30 ont inventé le terme de photomontage. Leurs travaux s'affichaient pour ce qu'ils étaient : des collages à base de photographies et non pas des photographies.

De la même manière, une photographie passée à la moulinette des logiciels informatiques ne peut plus s'appeler ainsi. De photographie, elle est devenue image. Ce qui ne signifie pas qu'elle a plus ou moins de valeur qu'une photographie. Il s'agit seulement de nommer les choses avec la plus grande exactitude possible.

À cette distinction, on opposera le fait que de tout temps les photographies ont été retouchées. Certes. Mais sûrement pas avec les moyens actuels, aux possibilités illimitées.

Et puis rappelons que de tout temps également, les photographies retouchées qui se veulent oeuvre d'art ont créé bien des débats. Migrant Mother, le célèbre cliché de Dorothea Lange (voir mon article des Florence Thompson par milliers) en est un exemple frappant.






Cette photo fut prise en 1936. Deux ans plus tard, Dorothea Lange récupéra le négatif et tenta d'effacer un pouce (en bas à droite), qu'elle jugeait disgracieux.






Cet effacement imparfait provoqua un tollé dans les milieux photographiques et notamment chez Roy Stryker, le supérieur de Lange à la Farm Security Administration.

On voit par là que la retouche peut facilement être assimilée à de l'escroquerie ou au moins à un travestissement, un détournement.

Les photographes soviétiques avaient l'habitude de gommer les personnages politiques limogés, voire assassinés, qui avaient eu le redoutable honneur de poser aux côtés de Staline (voir mon article Manuel à l'usage des petites Staline de banlieue).






Nous considérons cela comme du mensonge, de la propagande. Quelle différence y a-t-il avec une photographie entièrement revue et corrigée par l'infographie ? L'intention. Cela dit, on se retrouve dans tous les cas avec des images truquées, n'ayant plus qu'un lointain rapport avec la réalité.



Cliquez sur les images pour les voir en plus grand








Bien que ses images soient réalisées à partir de prises de vues photographiques, Gregory Crewdson ne revendique pas le statut de photographe mais celui de peintre, réalisant des tableaux avec des moyens modernes.

Ses images numériques, marquées par les influences de Edward Hopper, Walker Evans, Diane Arbus, William Eggleston, Alfred Hitchcock, Steven Spielberg et David Lynch, nécessitent parfois jusqu'à cent cinquante assistants et acteurs.










Après avoir effectué de nombreux repérages dans les environs de New York, Crewdson conçoit une image qu'il met en scène comme s'il s'agissait d'une peinture.

Ensuite, il prend non pas une photographie, mais plusieurs. Elles seront assemblées plus tard à l'aide de l'ordinateur, afin que l'image finale soit nette jusque dans le moindre de ses détails. Des trucages seront également effectués. Gregory Crewdson ne s'en cache pas, bien au contraire. Il revendique un énorme travail de post-production indispensable à la création de ses tableaux, visions banlieusardes aux limites du cauchemar.









Des tableaux dont il ne connaît pas le sens précis :

Quand je dis que je ne sais pas exactement de quoi mes images parlent, je dis la vérité.

Des tableaux chargés d'un contenu qui doit sans doute beaucoup à l'influence de son père, psychanalyste.










À l'instar de Gregory Crewdson, les photographes qui passent des heures à retoucher leurs clichés dans tous les sens feraient bien d'adopter la même attitude de transparence en baptisant leurs oeuvres d'un autre terme que celui de photographie.

Mais alors quel mot choisir ? Là est la difficulté. Nous pourrions opter pour peinture ou image numérique, bien que ces expressions floues puissent qualifier une foule de travaux n'ayant rien à voir entre elles quant aux processus d'élaboration.

Peu importe, le temps fera son oeuvre et se chargera sans doute de nommer ce nouvel objet graphique. Ce qui compte, c'est de bien marquer la différence entre une photographie retouchée dans les limites offertes par un laboratoire traditionnel, et une image créée grâce à l’informatique à partir d’un ou plusieurs clichés photographiques. Ce qui compte, c'est de dire au public à quel type d'image il a affaire.

Ce n’est qu’une question de mots. De ces mots, qui nous servent à communiquer avec honnêteté.


Bibliographie




Twilight
de Gregory Crewdson,
publié par Harry N. Abrams, 2002




Gregory Crewdson
publié chez Hatje Cantz Publishers, 2005

19 mai 2006

RICOTA SOLUTO

Nous vivons dans un monde d'images qui nous envahissent, nous recouvrent, avec parfois l'impression d'être barbouillés d'une confiture si épaisse qu'elle en devient écoeurante, et parfois la nausée nous vient.

Le régime drastique peut être un remède efficace. Se planter devant un mur blanc uni, se nourrir de yaourts maigres non sucrés, faire zazen.

On peut aussi découvrir par hasard une oeuvre rafraîchissante, une gorgée de bonheur pur tel le travail de Ricota Soluto.

Qui est vraiment Ricota Soluto ? Où vit-il ? Où travaille-t-il ? Quel est son vrai nom ? Met-il de la confiture dans son yaourt nature ?

Peu importe.

Ses images sont là, avec ce petit goût de déjà vu qui nous rassure. Et l'on serait tenté de citer des noms, des influences, de faire des rapprochements iconographiques ; ces évidentes parentés nous feraient presque dire que tout ça est facile, attendu, fortement référencé, sauf que.

Sauf que ces images quotidiennes, banales, sont également des images vivantes, vibrantes, qui ont l'immense mérite de nous rappeler que nous aussi faisons partie du monde. C'est notre coeur qui bat dans ces peintures et l'on se prend soudain d'un désir secret, celui d'être peint par Ricota Soluto.

Oui vraiment, les modèles de Ricota Soluto ont bien de la chance.


Groupes






Paysages urbains














Portraits








Ricota Soluto exposera du 23 mai au 1er juillet 2006 chez Contrast Gallery
21 rue Ernest Allard
1000 - Bruxelles
Belgique

On peut également contempler son travail à la galerie du Fleuve
6, rue de Seine
75006 Paris
France


Et surtout, on peut contempler beaucoup d'autres oeuvres de Ricota Soluto sur son site.

Toutes les notes