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31 octobre 2006
NOS FOYERS D'AUJOURD'HUI SI DIFFÉRENTS - réédition
La Boîte à Images se referme temporairement, mais pas complètement. Trois rééditions de billets, donc, dont voici la troisième.
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Qu'est-ce qui peut bien rendre nos foyers d'aujourd'hui
si différents, si sympathiques ?
(Just what is it that makes today’s homes so different,
so appealing?)
Cette image est un collage de format 26x25 cm, réalisé en 1956 par l'anglais Richard Hamilton, artiste apparenté au Pop Art.
REVUE DE DÉTAIL
Le plafond est constitué par le sol de la lune (Spoutnik I sera lancé le 4 octobre 1957).
A gauche, de l'autre côté de la fenêtre, la façade d'un cinéma affiche The Jazz Singer avec Al Jolson, premier film parlant de l'histoire du cinéma. Réalisé par Alan Crosland, il s'agissait d'une comédie musicale dont la première eut lieu le 6 octobre 1927 à New York.

A l'intérieur de l'appartement, une femme nettoie le haut d'un escalier avec un aspirateur. Une flèche indique que les aspirateurs ordinaires ne vont pas plus loin.
Sur une table basse au fond, une lampe de chevet avec un abat-jour estampillé Ford.
Au mur, une affiche représentant une couverture de pulp (bande dessinée imprimée sur un mauvais papier) : Young Romance - True Love. Roy Lichtenstein, artiste pop américain, utilisera beaucoup ce type de BD qu'il détournera :

Vicki, plaque de métal émaillé, 1964.
A droite, le portrait encadré d'un bourgeois de l'époque victorienne.
Au-dessous, une télévision montrant une femme qui téléphone.
Devant, une table basse sur laquelle est posé un pâté de jambon de marque Ham.
Un canapé, une femme nue avec des seins en obus qui font penser aux pare-chocs d'une Cadillac Eldorado.

Et puis, surtout, un culturiste qui tient une sucette géante Tootsie Roll POP à la manière d'une raquette de tennis ou d'une haltère. L'homme fait également penser à la célèbre photo de Lewis Hine (dont j'avais déjà parlé) :

Cela dit, la sucette est dirigée vers la dame qui semble détourner la tête en signe de dénégation. Que refuse-t-elle ? On peut se le demander, et proposer une réponse…
Quoiqu'il semblerait plutôt que chacun soit absorbé par son enveloppe charnelle, et sa capacité de consommation de produits manufacturés.
Appareils électroménagers, culte du corps, femme au foyer et femme sexuelle, outils de communication (cinéma, télévision, téléphone, magnétophone), histoires à l'eau de rose et belles voitures, rien ne manque ou presque. Le monde occidental de 1956 ressemblait furieusement au nôtre. Consommation à outrance, et absence de communication réelle entre les êtres (le couple n'est pas uni, chacun est à un bout de la pièce).
Aux pieds de l'homme, au tout premier plan, un magnétophone. Un appareil dont on vantait, à l'époque, la haute fidélitié (hifi). Un magnétophone, fidèle comme un petit chien (on peut penser aussi à la Voix de son Maître !)

Un couple et un petit chien devant eux, symbole de fidélité. En voici un autre :

Le couple Arnolfini par Jan Van Eyck, 1434
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Il s'agit bien de la même image, à cinq cents vingt-deux ans de distance :
- l'homme à gauche
- la femme à droite avec la main gauche à hauteur de la poitrine
- la fenêtre à gauche
- l'éclairage au centre
- les deux tableaux au centre également sur l'image d'Hamilton, le miroir au centre chez Van Eyck, tableau dans le tableau (l'artiste s'est représenté dans ce minuscule miroir)
- la télévision, à l'écran convexe comme le miroir du XVème siècle
- le lit et le canapé à droite (au XVème siècle, le lit servait communément de canapé dans la journée ; on recevait dans la chambre qui faisait office de salon)
- la garantie de fidélité au centre.
En 1434, le banquier italien Michele Arnolfini épousait à Bruges une femme d'un rang inférieur au sien, raison pour laquelle il la tient de la main gauche.
En 1956, un Monsieur Smith adepte de la glonflette brandit une sucette pendant que sa femme se caresse un nichon devant la téloche et que la bonniche passe l'aspirateur.
Qu'est-ce qui peut bien rendre nos foyers d'aujourd'hui si différents, si sympathiques ?
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30 octobre 2006
LE VISITEUR DE VAN EYCK - réédition
La Boîte à Images se referme temporairement, mais pas complètement. Trois rééditions de billets, donc, dont voici la deuxième.
Ce portrait peint par Jan Van Eyck vers 1429 serait, selon les versions, celui d'un bijoutier ou celui de Philippe de Saint-Pol, duc de Brabant.

Et si c'était celui de Jean Reno dans Les Visiteurs ?


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29 octobre 2006
LE MYSTÈRE DES PORTRAITS FLAMANDS - réédition
La Boîte à Images se referme temporairement, mais pas complètement. Trois rééditions de billets, donc, dont voici la première.
En 1434, Jan Van Eyck peint la Vierge au chancelier Rolin (voir, dans la Boîte à Images, la longue note consacrée à cette oeuvre).

Huile sur panneaux de chêne assemblés, 66x62 cm,
musée du Louvre, Paris.
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En 1435, Rogier Van der Weyden peint Saint Luc dessinant la Vierge.

Huile et tempera* sur panneaux de bois, 137,7 x 110,8 cm, Museum of Fine Arts, Boston.
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La parenté entre ces deux chefs d'oeuvre est évidente. Composition similaire, traitement de la lumière, vêtements, décors et personnages en arrière-plan, références à d'autres oeuvres de Van Eyck.
__________
*La tempera est un mélange de pigments et de jaune d'oeuf. L'adjonction de ce liant donne une peinture extrêmement résistante au temps, à l'aspect ivoire. Son usage fut longtemps en concurrence avec l'emploi de l'huile.
Van Eyck était établi à Bruges, Van der Weyden vivait à Bruxelles. Il semble établi que ce dernier rendit visite au Maître de Bruges, avant que la Vierge au chancelier Rolin parte pour Autun où vivait son commanditaire. Van der Weyden fut saisi par les couleurs, la lumière, l'atmosphère qui enveloppe la Vierge de Van Eyck. Il peignit aussitôt son Saint Luc, à Bruges même. Peut-être dans l'atelier de Van Eyck.
Pour quelles raisons précises réalisa-t-il cette oeuvre ?
Deux explications sont possibles :
1/ en hommage à Van Eyck
2/ pour répondre à une commande de la Guilde des Peintres bruxellois ; Saint Luc est en effet le saint patron des peintres ; artiste, on dit qu'il fit un portrait de la Vierge vivante.
Van der Weyden se serait, par la même occasion, représenté en Saint Luc.
Cette seconde explication est la plus communément admise. Si la première partie de la proposition ne laisse à peu près aucun doute, la deuxième prête à discussion. Comment ce portrait de Saint Luc pourrait-il être également celui de l'artiste alors qu'il existe deux autres portraits fort différents dont un contemporain (Nicolas de Cuse) nous affirme qu'ils représentent Van der Weyden ?
Voici les deux portraits en question :


Le premier est un dessin extrait du Recueil d'Arras, le deuxième fait partie d'une tapisserie qui est une copie des Exemples de Justice de van der Weyden, aujourd'hui disparus.
Quel rapport peut-il y avoir entre ce visage au long et gros nez doté d'yeux globuleux, et ce portrait aux traits sensiblement plus fins ?

Je n'y vois guère de points communs, sinon le nombre d'yeux… Seulement voilà, il a suffi qu'Erwin Panofsky - grand expert incontesté - dise qu'il y voyait une vague ressemblance, pour que la chose soit admise. Gravée dans le marbre.
Un phénomène similaire s'est produit avec le soi-disant autoportrait de Van Eyck. On a l'habitude de dire que ce portrait d'Homme au turban est celui de son auteur.

Huile sur bois, 1433, 25,5 x 19 cm, National Gallery, Londres.
Quelles preuves en a-t-on ? Aucune. Cette supposition repose entièrement sur une autre supposition aussi peu étayée, celle que les deux petits personnages de dos dans la Vierge au chancelier Rolin seraient les silhouettes des deux frères Van Eyck. Là encore, aucune preuve. L'argument est donc on ne peut plus mince, tout ne repose que sur du vent.

Puisqu'il est si facile de lancer des hypothèses à jamais invérifiables, pourquoi s'en priver ?
Personnellement moi tout seul, j'aime à penser que l'homme représenté en Saint Luc est Jan Van Eyck !
Quelles preuves puis-je apporter ? Aucune. Sauf la certitude qu'il ne s'agit pas de Van der Weyden. L'histoire serait assez drôle : Van der Weyden s'inspire de Van Eyck, le fait poser, peut-être, le représente en Saint Luc en train de dessiner, et cette oeuvre devient si célèbre qu'on lui en commande plusieurs copies !
C'est ainsi que ce Saint Luc dessinant la Vierge, qui est accroché à Boston, a un petit frère à Saint-Pétersbourg, un autre à Munich et un dernier à Bruges. Les quatre oeuvres sont très similaires, seule la dernière a des couleurs un peu plus chaudes.
J'aime à penser que Van Eyck, jouissant du don d'ubiquité et déguisé en Saint Luc, se joue de nous depuis près de six cents ans…
Bibliographie
Les Primitifs flamands d'Erwin Panofsky, paru en 1953, réédité chez Hazan en 2003. Il s'agit là de LA bible incontournable.

L'ABDdaire de Van Eyck de Damien Sausset, paru en 2002 chez Flammarion. Une bonne introduction à l'art inégalé des Primitifs flamands, à prix modique.

27 octobre 2006
INDIGÈNES À IWO JIMA
J'avais parlé, dans de quelques casques, de l'affiche d'Indigènes qui nous vendait une bobine de film de guerre étazunien.

Le livre du film est paru, voici sa une de couverture :

S'adressant aux gens qui ont déjà vu le film, cette illustration ne tente plus de leur vendre une bobine soi-disant amerlocaine. Au contraire, elle serre de près le propos en utilisant un photogramme issu de la première grande scène où les fameux "indigènes" prennent d'assaut une colline.
Cet assaut fait cependant référence à un haut fait amerlocain et c'est la pose du drapeau d'Iwo Jima :

Petit rappel : la bataille d'Iwo Jima opposa les USA et le Japon lors de la Seconde Guerre mondiale. Le 23 février 1945, les Amerlocains conquièrent l'île et y plantent un drapeau.
Une première photo est prise, montrant le 2ème bataillon du 28ème de Marines plantant ledit drapeau au sommet du mont Suribachi à 10h20 du matin, le 23 février 1945.

Photo de Lou Lowery
Là où l'affaire commence à se compliquer, c'est que plusieurs autorités militaires veulent posséder ce drapeau pour en faire un outil de propagande. On le déplante donc et on s'apprête…

Photo de Bob Campbell
…à en poser un second dans l'après-midi pour ne pas faire de jaloux :

Photo de Joe Rosenthal
Cette image fera le tour du monde et Joe Rosenthal, qui touchera la somme mirobolante de 50 dollars, recevra également le Prix Pulitzer. On ne sait pas ce qu'en pensèrent Lou Lowery et Bob Campbell. Les 50 dollars, sûr que ça leur aurait fait plaisir…
Deux jours après sa diffusion, le Sénat amerlocain décide de faire dresser une statue inspirée par ce cliché. Felix de Weldon en sera l'auteur.

Le Président Truman, Felix de Weldon et Joe Rosenthal,
photo prise en avril 1945 dans le bureau ovale
de la Maison Blanche.
Il faudra attendre huit ans avant que la statue soit érigée à Arlington. Elle sera inaugurée le 10 novembre 1954 par le Président Eisenhower.

Le film Mémoires de nos pères de Clint Eastwood (en angliche : Flags of our Fathers) raconte la vision amerlocaine de la bataille d'Iwo Jima, et notamment l'histoire de cette photo. Un second volet intitulé Lettres d'Iwo Jima (Letters from Iwo Jima) présentera le point de vue japonais.

Affiche américaine

Affiche française
Pourquoi cette affiche n'est-elle pas identique à l'étazunienne ? Mystère mystère, les voies des distributeurs sont impénétrables…
PETIT RÉCAPITULATIF

Image de Joe Rosenthal

Photo de plateau lors du film de Clint Eastwood



Photogrammes issus du film de Rachid Bouchareb
Des Arabes qui plantent un drapeau comme les Américains
à Iwo Jima. D'un côté, une gigantesque sculpture à Arlington ;
de l'autre, des gens qui demandent qu'on ne les oublie pas.
26 octobre 2006
GRAPUS, LA CULTURE PÉNÉTRANT LES IDÉES DOMINANTES

Exposition Grapus du 27 octobre 1982 au 7 février 1983
au Musée de l’Affiche à Paris
Grapus était un collectif d'artistes qui réalisèrent, entre les années 1970 et 1990, de très nombreuses affiches. Elles enchantèrent les murs de Paris et d'ailleurs, marquèrent de nombreux graphistes.
On retrouve, chez Grapus, plusieurs influences : Milton Glaser dont j'avais parlé par ici, André François dont il faudra absolument que je cause un jour et les affichistes polonais que j'avais évoqués dans Rois et fous de Pologne, entre autres.
À leur tour, ils influencèrent bien du monde dont Michal Batory, par exemple (voir les Belles traces de Batory).
Grapus réalisa des affiches de théâtre, de cinéma, des affiches de concerts et d'expositions, des affiches à caractères syndical et politique. Tout au long de ces vingt ans d'activité, un thème graphique fut souvent exploité et c'est la main.
Mains multicolores, mains de peintres, poignées de mains, mains fermées, mains offertes, mains ailées, mains tendues…

Matemale, arts plastiques. Eté 1986

Place de Breteuil et Le chapeau rouge
Mise en scène de Pierre Pradinas,1985

Prima Biennale della grafica, 1984

Affiche pour la sauvegarde de la faculté de Vincennes, 1979

Apartheid non, 1984

Ateliers du musée des Arts décoratifs

Exposition présentée par le Centre de Création Industrielle
Centre National d’Art et de Culture Georges Pompidou

La traversée de Paris,
exposition-spectacle à la Grande Arche de la Défense, 1989

7ème Congrès de l’UGICT-CGT, 1979

Théâtre de Sartrouville, 1981

Pour un urbanisme…, Grenoble, 1973

La demande en mariage d'Anton Tchekhov, 1986

L’Opéra éclaté, La Périchole, 1988

L’Opéra éclaté, La Traviata, 1988

L’Opéra éclaté, Les Noces de Figaro, 1988

Secours Populaire Français, 1981

La culture pénétrant les idées dominantes, 1985
Liens
Grapus a donné naissance à trois autres collectifs :
- l'Atelier de Création graphique
- Nous Travaillons Ensemble
- les Graphistes associés, dissous en 2000.
Dans la continuité de Grapus, Ne pas plier est une association qui produit des images et lance des débats, pose des questions. À voir.
Les affiches de Grapus sont désormais conservées par les archives communales de la mairie d'Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. On peut en admirer de nombreuses en allant sur son site.
Merci à Sébastien M., qui m'a signalé l'existence de ce fonds.
24 octobre 2006
BRUSH STROKES AVAILABLE UPON REQUESTS


Vous avez croisé des zeuvres de ce genre sur les marchés, dans les boutiques où l'on vend de tout pas cher, peut-être même a-t-on sonné à votre porte pour vous en proposer à prix compétitif. Elles vous ont fait envie car les lecteurs de la Boîte à Images sont gens de goût, c'est bien connu.

Vous avez cependant hésité, et c'est bien normal. Combien vaut cet artiste sur le marché international ? C'est fait à la peinture ou à la pastelle ? La tonalité générale de son chédeuvre s'accorde-
t-elle avec les rideaux de mon salon ?
Pendant que vous vous posiez ces importantes questions, un acheteur plus décidé s'est emparé de votre tableau, qui trône maintenant dans son salon au-dessus de son buffet sur lequel resplendit le coquillage peint ramené de Palavas-les-Flots par sa belle-soeur (ouf ! là vous avez du pot dans votre malheur).
Afin de vous éviter de futures déconvenues, la Boîte à Images s'en va vous révéler tout ce que vous devez savoir à propos de ces magnifiques peinturlures en prenant un exemple concret.
Vous êtes en voyage à Paris pour le boulot et vous pensez ramener au fin fond de votre sinistre province des environs de Bayeux une peinturlure souvenir de votre escapade.
Vous êtes d'abord tenté par ce magnifique Moulin Rouge où vous avez emmené votre client :

puis par cette vue du Panthéon signée Antoine Blanchard parce que votre père vous a raconté son Mai 68 et votre grand frère son élection de Mitterrand :


et enfin par cette charmante boutique si typiquement parisienne qui plairait tant à votre conjoint(e) :

Mais vous avez l'oeil et cette échoppe vous paraît trop parfaite pour être honnête ! Est-elle véritablement française, authentiquement parigote ? Le doute s'insinue sournoisement, la paranoïa vous guette.
En vérité la Boîte vous le dit, Antoine Blanchard s'appelle Monsieur Zhang ou Mademoiselle Cheng :


Hélas hélas, la douce escroquerie pointe gentiment le bout de son nez et la déception s'affiche dans vos yeux hagards !
Eh ouiche, toutes ces zeuvres impérissables sont fabriquées en Chine, dans des lieux joliment baptisés Art Village ou Oil Painting Village. Monsieur Zhang, par exemple, officie au village Dafen dans la ville de Buji, province de ShenZen. Mademoiselle Cheng, elle, travaille peut-être au Wushipu Oil Painting Village de Xiamen, dans la province du Fujian. Il s'agit en fait de vastes zones industrielles où s'entassent des centaines de sociétés fabriquant ces peintures.
À lui seul, le village Dafen compte cent sociétés de production, sept cents galeries et emploie deux mille peintres.
Quelques vues des lieux :


Peut-on alors imaginer ces milliers d'artistes talentueux enchaînés à leur chevalet et barbouillant un même ciel bleu sur trois toiles, puis une mer identiquement bleu-vert sur les trois mêmes toiles avant de peindre trois petits bateaux qui vont sur l'eau, etc. ?
Ce fut longtemps le cas, ça ne l'est plus. Car la révolution technique est passée par là. Or donc, voici maintenant comment les choses s'organisent : certaines entreprises emploient des peintres pondant les merveilles qui vous font tant rêver. Elles sont ensuite numérisées, et revendues à d'autres entreprises qui les distribuent dans le monde entier par l'intermédiaire de leurs sites ouèbes. Une preuve ? En voici une parmi tant d'autres :

Ce magnifique vue de la fontaine située au bout de l'avenue de l'Opéra - avec derrière la Comédie-Française et au fond la place du Palais-Royal - est vendue, sur un site chinois, comme étant une oeuvre originale peinte à l'huile sur toile.
L'ennui, c'est qu'on la retrouve en tous points identique sur d'autres sites de l'Empire du Milieu :



La dernière présente des couleurs différentes, mais il s'agit bien de la même image.
Il va de soi que chacun de ces sites présente ses produits comme étant des oeuvres originales peintes à l'huile, alors qu'il ne s'agit que d'impressions numériques sur toile.
Mais certaines entreprises font encore plus fort ! Elles avouent vendre des impressions numériques telles celle-ci :

en précisant qu'il est possible, sur demande, de faire poser à la main des coups de pinceau : Hand-made brush strokes are available upon requests. Vous pouvez vérifier, c'est par là.)
Et toutes, sans exception, vendent des reproductions numériques réalisées à la main de toiles de maîtres, à moins qu'il ne s'agisse de mètres de toile (quelle calamité, même la Boîte sombre dans le jeu de mots facile, que c'en est une vraie honte !)
Monet et Van Gogh sont les champions, Canaletto se débrouille pas mal non plus, Bouguereau se défend bien. On trouve même des oeuvres d'artistes vivants dont le nom n'apparaît pas forcément : Richard Estes, par exemple (peintre hyperréaliste amerlocain dont j'ai parlé par là), ou Lorenzo Mattotti, illustrateur et dessinateur de BD italien.
Mais que tout ceci ne nous dégoûte pas de l'art, du vrai ! Voici pour finir une superbe vue de Venise, cadeau de la Boîte à Images pour M.LeChieur à qui ce billet est tout entier dédié.

23 octobre 2006
LA BOÎTE À RÊVES - 7 - les textes
Le lecteur averti remarquera que l'une des contributions ci-dessous comporte une contrainte supplémentaire de taille. Comme quoi ya des gens qui sont encore plus tordus que moi (ce qui me rassure…;-)
Or donc :
RAPPEL DES CONTRAINTES
Il fallait mettre en scène les deux photos ci-dessous et utiliser au moins deux des quatre phrases puisées au hasard dans La vie mode d'emploi de Georges Perec, dans un texte n'excédant pas
3 000 signes.

Photo : D.R.
Quelques semaines suffirent pour rendre intolérable la cohabitation de ces quatre personnes.
Dans ce déferlement d'ivresses et de bonheur, elle vécut une passion éphémère avec un jeune Américain, un chanteur de folk-song qui quitta Paris le soir où l'Odéon fut repris.

Photo : D.R.
Elle porte en bandoulière un grand sac de toile écrue et tient dans sa main droite une photographie bistrée représentant un homme en redingote noire.
Ce qui sur-le-champ intéressa Sam Horton, ce n'est pas tant qu'un homme ait pu changer de sexe que le succès d'édition remporté par le récit relatant cette rare expérience.
French Poodle Parade on Peachtree Street*
New York, vendredi 13 octobre. Rosemary a vite fait un saut à la boutique Hattie Carnegie. Elle devait reprendre son manteau, il fallait changer un bouton.
Dans le salon d’essayage, les caniches Bianca et Bianco n’arrêtaient pas de tirer sur leur laisse ou de mordiller la jupe de la vendeuse, mais ils sont si mignons qu’on leur pardonne tout !
Samedi 14 octobre. Elle porte en bandoulière un grand sac de toile écrue et tient dans sa main droite une photographie bistrée représentant un homme en redingote noire.
Dans le grand sac, elle a mis le paquet de croquettes préférées et les petites balles, une jaune et une bleue…
C’est avec cet homme en redingote qu’elle a rendez-vous ce matin à l’aéroport JFK. Quelle drôle d’idée de lui donner cette photo vieillotte !
Pourvu qu’il ne soit pas en retard, c’est lui qui va s’occuper des chiens pendant le vol New York–Atlanta. Elle est invitée ce samedi à participer à un défilé de caniches pour l’ouverture de Louvre™-Atlanta.
Elle se souvient de Paris, elle y a vécu quelques mois en 1968, mais elle n’avait jamais mis les pieds au Louvre. Il y avait tant de boutiques à voir ; une chanson lui trotte encore en tête Il y a tout ce que vous voulez, aux Champs-Élysées et puis le soir, elle allait s’encanailler à Pigalle. Dans ce déferlement d'ivresses et de bonheur, elle vécut une passion éphémère avec un jeune Américain, un chanteur de folk-song qui quitta Paris le soir où l'Odéon fut repris.
Tiens, elle y pense, elle n’a plus jamais revu Joe… A l’époque, ils partageaient un logement avec un autre couple, des Américains comme eux. Le copain de Joe avait toujours des idées loufoques, il prétendait circuler sur des patins à roulettes, avec, sur le dos, un réservoir à essence pour se propulser sans effort… Elle a retrouvé une photo le mois dernier dans une vieille boîte à chaussures.
Mais l’exiguïté du studio a eu raison de leur entente. Quelques semaines suffirent pour rendre intolérable la cohabitation de ces quatre personnes.
Brenda lui a dit au téléphone hier, qu’à son arrivée à l’hôtel Marriot, elle recevra un carton d’invitation pour la réception au Museum. Elle se demande s’il y aura du champagne, elle n’a vu que Coca-Cola comme sponsor. Elle fera un petit tour dans l’exposition. Il paraît que le Roi de France a donné quelques tableaux, mais Rosemary n’aime que les peintures de chiens.
Elle compte demander à un des peintres présents de faire le portrait de ses toutous adorés.
Ensuite, elle ira se promener dans Atlanta. Peut-être y aura-t-il un concert au kiosque du square Decatur…
*Traduction : Défilé de caniches français dans la rue du Pêcher.
MICHELINE
Mission pas possible
Le Boss avait été formel.
- Cette mission est de la plus haute importance. Pour la mener à bon terme, vous serez doté d'un matériel de haute technologie : ceinture à bretelles avec roulettes de série et option Diesel, fausses lunettes d'aveugle permettant de voir à travers, tout en passant inaperçu, et attaché-case 100% synthétique avec deux poches à l'intérieur. Votre contact est une femme. Elle porte en bandoulière un grand sac de toile écrue et tient dans sa main droite une photographie représentant un homme en redingote noire. Vous avez juste le temps de vous préparer.
Alea jacta est ! Un dernier point de la situation s'imposait pendant que le pompiste faisait le plein. Les lunettes étaient sur son nez. Dans l'attaché-case, ses livres de développement personnel : Savoir gérer son stress, Devenez un winner, Subjuguez votre auditoire et, le dernier en date, La vie mode d'emploi, le plus gros bouquin qu'il ait jamais vu, écrit petit avec pas d'images. Il en attendait beaucoup. Ce matin, l'ouvrant au hasard, il avait déjà appris par coeur une phrase entière : Dans ce déferlement d'ivresses et de bonheur, elle vécut une passion éphémère avec un jeune Américain, un chanteur de folk-song qui quitta Paris le soir où l'Odéon fut repris. Mine de rien, ça donnait à penser. Et à propos de penser, Sam pensa à ce que lui avait dit le Boss : le bouton rouge pour démarrer, le noir pour arrêter. A moins que ce ne soit l'inverse, le noir pour...
Le pompiste resta bras levé au bout de son tuyau, tandis qu'une espèce de moulin à vent agitant bras et jambes en tous sens disparaissait au coin de la rue en fumant et pétaradant.
Après un parcours erratique jalonné de divers estropiés, Sam commençait à prendre de l'assurance quand une femme habillée comme sa grand-mère et tenant en laisse deux molosses se mit en travers de son chemin. Il l'évita de justesse pour aller s'écraser sur la devanture de Hattie Carnegie qui lui tendait la vitrine.
Il se débarrassa de son harnachement qui rendait l'âme avec des soubresauts pathétiques et, titubant, il s'approcha de la femme dont il était tombé amoureux à la première gamelle.
- My name is Horton... Sam Horton, bredouilla-t-il, tandis que les clebs essayaient de le mordre.
- QQ 9827 ?
- Co... comment ? Vous connaissez mon code ? Mais que...
- KA 0000 !
KA 0000 ! Le super espion ! Le tombeur invétéré ! L'idole de tout le Service ! Porté disparu pendant trois ans, puis réapparaissant dans un parfum de soufre et de scandale. Pour finir, viré du Service. Ce qui sur-le-champ intéressa Sam Horton, ce n'est pas tant qu'un homme ait pu changer de sexe que le succès d'édition remporté par le récit relatant cette rare expérience. KA 0000 avait dû se faire du blé avec cette aventure, ce qui ajoutait à son charme.
- Je vous ai admiré en tant qu'homme, je vous aime en tant que femme, s'écria Sam avec emphase.
KA 0000 n'avait jamais pu résister à un compliment. Et les voilà bras dessus, bras dessous, les voilà partis je n'sais où faire leurs noces (bis).
Les belles histoires ont aussi une fin. Quelques semaines suffirent pour rendre intolérable la cohabitation de ces quatre personnes. Dont deux chiens.
Moralité : Kiképakontan ? Tous ensemble : " Le Boss ! " (alias RQ Cent Mille Milliards).
JEAN-LOUIS C.
Chienne de vie
Sam Junior est un homme d'apparence ordinaire. C'est ce qu'il est. Un homme ordinaire. Tellement que lorsqu'il a perdu son boulot, sa femme l'a quitté. Depuis il est retourné vivre chez sa mère.
Sa mère est vieille maintenant. Tempus fugit. Elle perd un peu la tête il trouve. Elle porte en bandoulière un grand sac de toile écrue et tient dans sa main droite une photographie bistrée représentant un homme en redingote noire.
Lire la suite du texte de MONETTE*.
Laura soupira. La jeune fille chargée de promener les chiens n’était pas encore rentrée. Vraiment elle en prenait à son aise. Elle était sûrement en train de se faire baratiner par un quelconque chevelu dans un coin de Central Park. Mais comment faire ? Depuis que Herbert vivait avec elle, Laura avait tout essayé pour tenter de lui faire non seulement supporter, mais même apprécier, comme elle, la compagnie de Maddy et Paddy. Peine perdue : Quelques semaines suffirent pour rendre intolérable la cohabitation de ces quatre personnes.
Lire la suite du texte de FULIGINEUSE.
Sarah habita durant cinq ans au n°3 du quai Vilin, dans un appart mal fichu où vivait aussi son cousin Simon. Au mois d'avril 43, Simon, trahi par un voisin collabo, fut conduit au commissariat : Sarah comprit qu'il lui fallait fuir son studio. Un ami, Manu, lui trouva un abri où il la cacha jusqu'à la fin du conflit. Quand la paix arriva, Sarah put sortir dans Paris : Manu la conduisit dans son bar favori, où il avait un tas d'amis. Dans ce déferlement d'ivresses et de bonheur, elle vécut une passion éphémère avec un jeune américain, un chanteur de folk-song qui quitta Paris le soir ou l'Odéon fut repris.
Sarah sauta sur l'occasion pour partir à son tour aux USA, où vivait John, son soldat musicos. La voyant surgir, John, d'abord fort surpris, lui sauta au cou : il l'aimait toujours. Il aurait voulu garantir à Sarah un futur sans tracas ni souci, mais il n'avait pas un sou à lui offrir. John abandonna donc la chanson pour un plan plus lucratif : la production d'amusants patins fonctionnant au gas-oil, à partir d'un croquis qu'il avait conçu six ans plus tôt. Il suffisait d'avoir du carburant (fourni par la station du coin) dans un sac qu'on plaçait sur son dos pour pouvoir parcourir vingt-cinq km sans souci – surtout, sans avoir l'air flapi, car ainsi pourvu, on avançait sans mal.
Tout marcha ainsi qu'il l'avait prévu : il liquida son stock, constitua un capital important, qui aida Sarah à accomplir son souhait : ouvrir un magasin ultra-chic à Hollywood. Un jour, on la photographia pour un journal local : son magasin figurait sur la photo, ainsi qu'Azur, son charmant toutou ; Kador, l'animal du voisin, avait lui aussi droit à son portrait. Durant cinq ans, tout parut parfait à Sarah : son amour pour John grandissait, son boulot lui plaisait. Mais un jour son ami Manu vint la voir à Hollywood. Il avait fui lui aussi son pays, qu'il trouvait trop puritain : John pourrait-il lui fournir un abri, ainsi qu'à son compagnon, Robin, pour dix jours, un mois tout au plus ? Sarah, qui aurait connu la mort sans Manu, convainquit son mari d'ouvrir sa maison aux garçons ; durant un mois, chacun fut vigilant, aussi tout fut parfait. Mais la situation s'aggrava : quelques semaines suffirent pour rendre intolérable la cohabitation de ces quatre personnes. John finit par partir : on dit qu'il quitta Hollywood car sa passion, la chanson, lui manquait trop. Sarah n'admit jamais sa disparition.
LAURENCE
En 1985, le roman A New Life de Jude Whatman obtint le National Book Award. Ce roman autobiographique avait divisé l’Amérique ; certains l’avaient adoré, y humant un parfum d’ouverture sur des sujets encore tabous et surtout un symbole ; d’autres, notamment les ligues puritaines, l’avaient abhorré, elles s’étaient lancées dans une campagne de pétitions exigeant le retrait du livre des librairies, le brûlant en même temps que l’effigie de l’auteure, lors de manifestations hystériques.
Sam Horton, un critique littéraire, contacta la lauréate afin d’obtenir une interview. En effet, ce qui l’avait intéressé ce n’était pas tant qu’un homme ait pu changer de sexe que le succès d’édition remporté par le récit relatant cette rare expérience.
Il obtint un rendez-vous avec Jude Whatman. Elle lui livra sa vie. Sa mère, employée au rayon parfumerie du grand magasin Le Printemps, avait rencontré son père, un jeune américain, chanteur de folk-song, en lui vendant du Chanel number 5. On était en août 1944 ; dans ce déferlement d’ivresses et de bonheur, elle vécut avec le jeune homme une passion éphémère dont le fruit se concrétisa quelque neuf mois plus tard : Charles Haussmann (Alias Jude Whatman) naquit. Sa mère accoucha seule, l’américain avait quitté Paris le soir où l’Odéon fut repris.
Longtemps, Charles ne connut son père que par une photo défraîchie que sa mère avait toujours sur elle et par les louanges qu’elle faisait sur l’absent : son bon goût (il admirait l’élégance des femmes qui s’habillaient chez Hattie Carnegie), son inventivité. En ce qui concernait le raffinement Charles était sans doute l’héritier de son père ; il conseillait sa mère qu’il adorait dans le choix de ses toilettes, de ses parfums. Son bonheur était d’aller au Printemps où sa mère travaillait toujours ; il flânait dans les rayons parfumerie, s’enivrant des effluves, dévorait des yeux les nouvelles collections des créateurs. Sa voie était tracée. Il entra à quinze ans comme apprenti chez un grand couturier.
C’est à cette époque que sa mère reçut une photo de son père photographié devant une pompe à essence, il faisait remplir un réservoir qu’il portait sur le dos ! Un mot accompagnait la photo : « J’ai inventé un système de propulsion à essence pour patins à roulettes. C’est un triomphe, les gens s’arrachent cette nouveauté, des grands magasins sont en rupture de stock. » Le père de Charles était donc un homme célèbre et riche. Le jeune homme n’eut plus alors en tête qu’un désir : devenir aussi célèbre que son père. On parlerait de lui !
C’est ainsi que le styliste d’une grande maison de couture parisienne devint quinze ans plus tard, à la suite de traitements chirurgicaux et endocriniens, Jude Whatman, une belle jeune femme. Cette métamorphose qui fit du bruit dans le landerneau de tous ceux en quête de sensationnel la propulsa dans les media et sa carrière s’en ressentit ; tout le monde voulait porter du JW. Au sommet, Jude partit rejoindre son père aux USA. Elle trouva dans un squat une loque ruinée, alcoolique, et qui ayant eu un garçon ne voulut pas reconnaître l’élégante droit sortie de chez Hattie Carnegie.
FG
Transgenre avant l'heure
Elle porte en bandoulière un grand sac de toile écrue et tient dans sa main droite une photographie bistrée représentant un homme en redingote noire.
Etrange texte que je trouve au dos d’une photographie de ma grand-mère. Elle est belle, je ne reconnais pas l’homme. Du regard je questionne mon grand-père, sur lequel une ombre apparaît. J’ai aimé ma grand-mère, j’ai même adoré ma grand-mère. Femme de caractère, belle et mystérieuse autrefois, je ne l’ai connue que tendre et aimante depuis ma naissance. Mais finalement, que connaissais-je vraiment d’elle ? Ce soir, alors que j’ai enfin trouvé le courage de retrouver mon grand-père pour l’aider à trier ses affaires, l’envie me prend d’en savoir plus.
Mon grand-père le sent. Sans même que j’aie à lui demander, il me raconte cette grand-mère inconnue, cette femme fatale, élégante, tout droit sortie des magasins de Hattie Carnegie dont elle aurait pu être un modèle. C’est d’ailleurs en sortant d’une de ses boutiques que ma grand-mère l’a rencontrée alors accompagnée de ses deux inséparables caniches. Comme beaucoup d’hommes avant lui, il est tombé fou amoureux de cette femme qui lui semblait inaccessible. Lui, si timide, dans son costume perpétuellement froissé, les cheveux et les sourcils en bataille. Commença alors, une cour discrète mais assidue. Nul ne sut véritablement ce qui décida ma grand-mère, mais elle l’épousa très rapidement.
Alors que leur bonheur conjugal semblait assuré, une étrange rencontre chez le pompiste faillit y mettre un terme. Ils regardaient avec curiosité un hurluberlu qui semblait mettre tous ses espoirs dans une nouvelle invention digne de Géo Trouvetou, lorsque les yeux de ma grand-mère s’arrêtèrent sur un beau ténébreux à l’allure d’Humphrey Bogart. Son trouble ne passa pas inaperçu et moins d’une semaine plus tard, elle s’enfuit à Paris avec lui. Il s’appelait Sam Horton. Dans ce déferlement d'ivresses et de bonheur, elle vécut une passion éphémère avec un jeune Américain, un chanteur de folk-song qui quitta Paris le soir où l'Odéon fut repris.
Ma grand-mère, dépitée, apprit plus tard que ce qui sur-le-champ intéressa Sam Horton, ce n'est pas tant qu'un homme ait pu changer de sexe que le succès d'édition remporté par le récit relatant cette rare expérience. En effet, ce dernier était persuadé qu’elle était le premier transsexuel de l’histoire (sa grande taille assez inhabituelle pour une femme de sa génération peut-être) et avait entrepris de recueillir son témoignage pour en tirer profit. Aussi, dès lors qu’il eut la certitude qu’elle était bien une femme, il s’enfuit pour séduire Amanda Lear qui faisait alors l’objet de
rumeurs similaires.
Penaude, elle retrouva mon grand-père et prit alors conscience de son énorme erreur. Il ne lui en voulut jamais, gardant intact tout l’amour qu’il avait toujours eu pour elle. Toutefois, une indicible tristesse apparaissait dans ses yeux dès que du folk passait à la radio.
VROUMETTE
21 octobre 2006
OTTO ET WOODY
I'll See You In My Dream, par Django Reinhardt
Dans Edward et Woody, j'avais parlé de quelques citations que fit Woody Allen tout au long de son film Accords et désaccords : Edward Hopper, Grant Wood et Reginald Marsh pour la peinture, Federico Fellini pour le cinéma.
Mais ce film du père Woody recèle d'autres trésors icono-
graphiques, tels ceux dont je m'en vais causer pas plus tard
que tout de suite.
Les cabarets sont toujours représentés dans des couleurs chaudes, allant du jaune au brun en passant par le rouge et l'orange.



Ambiance et costumes évoquent le panneau central du triptyque Metropolis peint par Otto Dix en 1927-1928 :
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

Bon, on pourra toujours objecter que de Shanghai à Chicago en passant par Charleville-Mézières, toutes les boîtes de nuit des années 20 et 30 ressemblaient à celles représentées par Otto Dix et Woody Allen. Certes. Quoique… pour Charleville-Mézières j'ai des doutes mais passons et continuons la tentative de démonstration.
Dans les premières minutes du film, le guitariste Emmet Ray sort de chez des amis musiciens après une nuit passée à faire le boeuf. Le plan commence par un panoramique allant de la gauche vers la droite. On voit d'abord des vaches s'en allant à l'abattoir :

Puis apparaît Emmet, tout habillé de blanc, qui vient de dépasser l'étal d'un boucher où sont accrochées des carcasses de bétail :

Alors une question se pose, et d'importance : pourquoi Woody Allen a-t-il filmé ce plan nécessitant une tonne de travail et de décor, alors qu'il n'a apparemment aucune utilité dans
le scénario ? En effet, à aucun moment il ne sera plus question de vaches et d'abattoir. Deux hypothèses :
1. Woody veut nous signifier le destin d'Emmet Ray, qui court à la catastrophe ;
2. Woody fait une référence au panneau gauche du triptyque d'Otto :

Outre des prostiputes et un cheval, on voit dans cette image un ancien militaire cul-de-jatte et un autre allongé à terre, clin d'oeil aux Mendiants de Bruegel :

(à noter qu'un autre cul-de-jatte figure dans le panneau droit du triptyque).
Cette peinture est un rappel des horreurs de la guerre de 14-18, qui venait à peine de s'achever. Otto Dix s'était, comme tant d'autres, engagé en 1914 au sein de l'armée allemande. La fleur au fusil. Il connut les tranchées de la Somme et de l'Artois, en reviendra marqué à vie, dessinera et peindra pendant longtemps ce qu'il vécut à cette période :


La Guerre, 1923-1924, série de gravures
Soldats menés à l'abattoir, comme les vaches de Woody.
Destin tragique d'Emmet Ray, guitariste génial qui se conduit de lui-même chez l'équarisseur.
Mais ce n'est pas tout. Dans l'une des boîtes où il joue, Emmet est abordé par une femme :


Cette femme (?) ressemble à s'y méprendre au portrait de la journaliste Sylvia von Harden qu'Otto Dix portraitura en 1926 (voir absolument - oui ! oui ! absolument ! - ce que j'en disais par là oui par là) :

Une poignée de secondes plus tard apparaissent dans le film ces prostiputes :

Évocation de celles peintes par l'Otto en 1921 ?

Si tous les liens Otto-Woody que je discerne ici ne sont pas forcément pertinents, il n'en reste pas moins vrai que celui concernant Sylvia von Harden demeure évident. Alors les autres s'enchaînent-ils naturellement ? Mystère…
À quelle peinture vous fait vaguement penser (j'ai bien dit vaguement) cet autre plan d'Accords et désaccords ?

Ma petite énigme n'aura pas vécu bien longtemps (voir les commentaires) !
Ce plan de Woody rappelle, pour l'ambiance, le New York Movie de Edward Hopper (encore lui) :

Pour la composition, en revanche, il est plus proche du Two on the Aisle d'Edward… c'est comment son nom, déjà ?

19 octobre 2006
REFLET

Une enseignante
sur les lunettes un reflet
si triste
Takuboku Ishikawa (1885-1912)
Gravure sur bois,
Shiro Kasamatsu, 1938.
15:35 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
17 octobre 2006
LA FRANCE RÉCLAME DU NEUF
Cette affiche pour IKEA est actuellement visible sur nos murs et dans nos magazines :

Elle parodie les affiches politiques, évidemment, et c'est de saison.
La main tenant le catalogue fait penser aux affiches chinoises de l'époque maoïste où l'on voyait des travailleurs brandir le petit livre rouge :


Sauf que chez IKEA, tout est en bleu et blanc.
Si le vendeur de meubles-de-cuisine-galère-à-monter avait repris la couleur rouge, on aurait pu interpréter cela pour une véritable prise de position politique à gauche, puisque rouge = gauche.
Si au bleu et au blanc s'était ajouté un peu de rouge, on aurait supposé une prise de position politique à droite, puisque bleu-blanc-rouge = droite.
C’eût été délicat…
Le choix du bleu et du blanc était donc un passage obligé : on imagine mal une affiche mauve ou verte pour ce catalogue brandi.
Avec une phrase en jaune, puisque bleu et jaune sont les couleurs de la marque et du drapeau suédois.
Pourquoi IKEA n’a-t-il pas, sans forcément employer la couleur rouge, serré de plus près les affiches maoïstes dans sa publicité timidement parodique où l'image n'est pas à la hauteur du texte ?
Peut-être parce que les hypermarchés Leclerc avaient, naguère, défrayé la chronique avec ses affiches détournant celles de l’Atelier Populaire de 68 :



On s’en était fort ému, et une seconde campagne de plusieurs affiches du même distributeur avait même causé quelques émois au sein du BVP (Bureau de Vérification de la Publicité) :

Ah ! qu’il est difficile, de nos jours, de faire de la réclame en France !
Bon, c’est pas tout ça, mais je me retrouve avec deux vis en trop. Ça intéresse quelqu’un ?
Liens
Les affiches chinoises proviennent du superbe site de Stefan Landsberger.
J'avais, il y a longtemps, consacré trois billets aux affiches chinoises, par ici et par là, et aussi par là.
Pour l'association bleu-jaune, voir ce que j'en disais par ici : bleu-jaune.
Et pour finir, 29 affiches de Mai 68.







