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31 décembre 2006
REFLET DANS UN GLOBE D'OR
Pour ma muse.
Parmi les trucs difficiles à peindre, on compte les pieds, les mains, les bicyclettes en perspective et les reflets dans les miroirs convexes.
Il y avait déjà, au Moyen Âge, des pieds et des mains au bout des gens. Mais pas de bicyclettes. On voit par là que les peintres de l'époque possédaient une chance qu'ils ne mesuraient pas.
On trouvait cependant des miroirs convexes avec des reflets dedans et le plus célèbre, voire le premier qui fut peint, est celui des Époux Arnolfini de Van Eyck (1435), dont j'ai déjà parlé par ici.


On y voit le couple de dos, plus deux personnage masculins non identifiés. Jan Van Eyck et son frère, peut-être (quoique ce dernier soit mort quelques années plus tôt, en 1426).
Ce miroir allait faire des petits, et l'on en trouve un peu partout dans la peinture flamande des années qui suivirent. Celui du Saint Éloi de Petrus Christus, daté de 1449, en est l'un des exemples les plus fréquemment cités :

Un autre, encore plus célèbre, figure dans le Prêteur et sa femme (1514) de Quentin Metsys (j'en ai parlé par là) :


Mais il en est de plus anciens qui valent le détour. En 1438, Robert Campin (identifié également comme étant le Maître de Flémalle, le professeur de Rogier van der Weyden) peint le retable d'Heinrich Werl. Sur le panneau de gauche, le sieur Heinrich prie en compagnie de saint Jean-Baptiste :

Derrière, au centre, un miroir convexe. On y voit le reflet de la pièce, le saint et deux autres personnages près de la porte, l'un debout et l'autre assis.

Quoi de neuf sur le plan conceptuel, par rapport au miroir de Van Eyck ? Bah… rien, sans doute. On notera toutefois la qualité du travail, le rendu du miroir enfonçant un peu celui de Metsys et beaucoup celui de Christus, p'tit joueur question reflets et convexité.
En 1487, Hans Memling peint le retable de Martin Nieuwenhove. Sur le panneau de gauche, une Vierge à l'enfant. À droite, le donateur. Et derrière la Vierge, un petit miroir convexe :
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

Regardons-le de plus près :

Ce miroir nous renvoie la Vierge de dos, ainsi que le donateur. Chacun d'eux est accoudé au rebord d'une fenêtre, qui n'est autre que le cadre de chacun des deux panneaux. Ainsi, Memling prend à son compte la théorie de Leon Battista Alberti énoncée en 1435 dans de la peinture :
« D'abord j'inscris sur la surface à peindre un quadrilatère aussi grand qu'il me plaît, qui est pour moi en vérité comme une fenêtre ouverte à partir de laquelle l'histoire représentée pourra être considérée. »
Cadre-fenêtre, ouverture sur un monde clos, celui de l'histoire racontée ne supposant pas de hors-champ.
Mais aussi, quoi qu'en disent certains historiens, fenêtre ouverte sur un monde que les contemporains entendaient posséder, du nord au sud et de l'est à l'ouest : derrière les deux personnages sont percées d'autres ouvertures offrant un paysage qui s'en va vers l'infini*.
Tout ça dans un reflet, ouais.

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* Un infini encore plus évident sur la Vierge au chancelier Rolin qu'il ne faut jamais oublier, tant cette oeuvre fut une étape décisive dans l'évolution de la peinture flamande (voir par là).
Mais des reflets, on en trouve ailleurs que dans les miroirs. En 1450, soit trente-sept ans avant le retable de Memling, Rogier van der Weyden peint le triptyque Braque, dont je reparlerai très bientôt.
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

Arrêtons-nous sur un détail seulement : le globe d'or tenu par le Christ.

Le reflet qu'on y voit n'est pas celui du paysage censé se trouver derrière nous, spectateurs. Non. Le reflet est celui d'un intérieur, signifié par une fenêtre. Avec, sur la gauche, la silhouette d'un personnage pas très visible ici mais aisément discernable sur la peinture exposée au Louvre.
Que signifie ce reflet ? Que dit-il ?
Il dit que derrière nous le paysage ne peut pas continuer, puisque l'histoire se résume à ce qui est montré dans le cadre-fenêtre.
Il dit que nous sommes à l'intérieur de la maison où est installé le retable.
Il dit que tout ceci n'est que peinture, rien d'autre que de la couleur déposée sur un panneau de bois avec la prétention de nous restituer en deux dimensions un monde existant en trois dimensions.

Attention ! clame ce reflet dans un globe d'or, tout ceci n'est qu'illusion, images : saint Jean-Baptiste, la Vierge, le Christ, saint Jean l'Évangéliste et Marie-Madeleine ne sont que des représentations et le paysage, qui court sur les trois panneaux reliés par des charnières, s'arrête aux bords du cadre*.
Sauf que…
Sauf que ce discours nous est tenu par une représentation élaborée grâce à de la peinture déposée sur du bois. Comme le reste. Car ce globe, et son reflet qui nous renvoie l'image de la pièce où est installé le retable, ne sont, eux aussi, qu'illusion.
Alors, où est la vérité dans cette affaire de cadres, de reflets, de miroirs ? Que croire ?


__________
* Le fait que ce paysage se déroule sur trois cadres-fenêtres introduit un bémol dans le concept de cadre-fenêtre offrant à l'oeil un monde clos. Car mettre ainsi côte à côte plusieurs mondes clos, plusieurs cadres-fenêtres, induit la tentation d'opérer un panoramique de 360 degrés, un tour d'horizon complet couvrant l'entièreté du monde. Et même si cela n'a pas été fait, la possibilité de le réaliser est très clairement exprimée.
29 décembre 2006
À BAS LES BLOUGLAPINS !

En raison d'un arrêt de travail d'une certaine catégorie
de la blougobulle, Kozeries en dilettante, la Boîte à Images et Métaphore, il fait froid dehors interrompent la publication de leurs billets pendant une durée de 24h.
Un auteur célèbre devait venir à notre local pour une séance de dédicaces. Après de multiples reports, rendez-vous avait enfin été pris. Mais l'auteur, méprisant ses lecteurs, prétexta une fidèle gastro pour se débiner de ses obligations dédicataires.

Nous ne sommes pas dupes de cette manœuvre !
Manifestez votre solidarité en envoyant des courriers à soutien.aux.kkx.@gmail.com pour exiger son autocritique publique et sa présence impérative le mardi 2 janvier à 12h au stand n° 8 initialement prévu.
À BAS LES BLOUGLAPINS !
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La photographie des camarades en colère est l'oeuvre de Marion, des Fûûmants roses.
Le tirage et l'impression sont le fruit du travail de l'Atelier collectif en lutte contre les Blouglapins. Réalisé avec une pellicule Tri-X 24x36 périmée depuis vingt-deux ans, couleurs peintes à la main.
28 décembre 2006
DANS LA BOÎTE À SONS

Quand Matoo ne pianote pas sur le clavier de son nordi, ce jeune homme a diverses activités dont l'une d'elles consiste à causer dans le poste le dimanche après-midi. Il y évoque des blogues créatifs (dit-il) sur VivreFM (93.9), dans une émission intitulée Le 6ème sens qui est diffusée après le gigot-haricots verts, donc, de 16h à 17h. Et aussi sur internet de 21h à 22h. On voit par là que le Matoo est un jeune homme résolument moderne.
De quel blogue causa-t-il, en ce dimanche dernier numéroté 24 ?
J'en vois au premier rang qui réfléchissent ardemment…

… pendant que d'autres dans le fond s'interrogent.

Allez, mettons fin à ce suspens insoutenable et disons-le tout net : Matoo parla de la Boîte à Images, oui ! (Je dois avouer que s'il avait consacré sa rubrique au blogue des Broderies de Marion, il n'est pas certain que j'y aurais consacré un billet…)

Pour écouter les cinq minutes consacrées à cette modeste entreprise de mise en boîte, cliquez ici :
Pour écouter l'intégralité de l'émission, cliquez là.

À propos des images
• La première est une couverture de Radio News, comme son nom l'indique. Ce magazine était publié par Hugo Gernsback qui édita également les tout premiers magazines de science-fiction : Amazing Stories en 1926, puis Science Wonder Stories à partir de 1929. C'est d'ailleurs dans l'éditorial du premier numéro de ce magazine que parut pour la première fois le mot "science-fiction" qui connut, depuis, un certain succès.
• Les deux images suivantes sont de Robert Doisneau.
• La quatrième est un montage bricolé avec mes petits doigts : une illustration amerlocaine des années 50 et un détail de l'art de la peinture par Vermeer.
• La cinquième est l'oeuvre de Russell Lee, photographe du FSA, intitulée FSA Client at Home, Hidalgo County, Texas, 1939.
Merci à Matoo.
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26 décembre 2006
L'ART DES AFFAIRES
N'oubliez pas de participer au jeu de la tête dans les nuages !
J'avais parlé, dans Ce joli tableau vous est offert par Axa et Coca-Cola, du discret et scandaleux départ de certaines zeuvres du Louvre vers Atlanta aux Zuhessa.
J'avais également signalé un lien évoquant le futur musée d'Abou Dhabi qui sera composé d'œuvres en provenance du même Louvre, et dit deux mots dans les commentaires à propos d'une "délocalisation" du Louvre à Lens, regrettant que les musées de Lille et Valenciennes voient passer sous leur nez un paquet d'argent qui les aurait sûrement arrangés.
Ces trois entreprises ne sont pas uniques, hélas. On brade, on brade les chédeuvre des musées français pour faire du fric au mépris du contribuable, de l'amateur d'art, de l'écolier qui, visitant le Louvre, cherchera en vain le portrait de Baldassare Castiglione par Raphaël :

… le jeune Mendiant de Murillo :

… ou le Et in Arcadia Ego de Poussin :

… tous trois expédiés à Atlanta avec de nombreuses autres œuvres. Et le Louvre, ce cher Louvre qui ne manque pas de nous signaler le départ de peintures d'Ingres pour une exposition temporaire à Montauban, oublie de mettre des cartels pour nous informer que certains fleurons, pffuiiit ! se sont envolés pour un an dans la ville natale de Coca-Cola.
Françoise Cachin, Jean Clair et Roland Recht* s'en sont émus dans les musées ne sont pas à vendre, article publié par Le Monde le 13 décembre dernier.
__________
* Françoise Cachin est directeur honoraire des Musées de France, Jean Clair est conservateur général honoraire et écrivain, Roland Recht est professeur au Collège de France.
La Tribune de l'Art a lancé une pétition dans le but de demander à nos responsables politiques que l’on cesse de prendre les musées français, et le Louvre en particulier, pour un réservoir d’œuvres qu’on pourrait utiliser pour des raisons politiques, diplomatiques ou financières.
Une pétition, encore. Pfff… Une signature de plus, oui je sais. Mais qui ne tente rien n'a rien et c'est vraiment le seul moyen que nous, bas-peuple, possédions pour empêcher que les zeuvres du Louvre ou du Centre Pompidou soient louées comme s'il s'agissait d'une vulgaire camionnette avec permis VL ou d'une décolleuse à papier. (Le contrat avec Atlanta s'élève à treize millions d'euros, celui avec Abou Dhabi frôle le milliard. Ça fait cher la camionnette ou la décolleuse…)
Signer cette pétition ne vous prendra pas plus de deux minutes : il suffit d'adresser un courrier à cette adresse en y copiant-collant le texte ci-dessous :
Je partage entièrement les opinions émises par Françoise Cachin, Jean Clair et Roland Recht dans l’article intitulé :
« Les musées ne sont pas à vendre » paru dans Le Monde daté du 13 décembre 2006 et je souhaite que l’on maintienne l’intégrité des collections des musées français.
Pour que nous puissions continuer de contempler,
en toute sérénité :

La Vierge au chancelier Rolin de Van Eyck
(dont j'ai parlé par ici)

… les Villas florentines de Paul Klee
(dont je parlerai immanquablement un de ces jours)

… le portrait de Sylvia von Harden par Otto Dix
(dont j'ai parlé par là)

… ou le Verrou de Jean-Honoré Fragonard
(dont j'ai parlé par là, entre autres)
Pour que cette détestable hémorragie épargne les autres musées européens qui n'en sont pas encore atteints, pour qu'enfin soit mise à bas la puante logique d'Andy Warhol qui affirmait : L'art des affaires est l'étape qui succède à l'art. J'ai commencé comme artiste commercial, et je veux finir comme artiste d'affaires. Après avoir fait ce qu'on appelle de l'art, ou ce qu'on veut, je me suis mis à l'art des affaires.
25 décembre 2006
L'ARBRE DE MONDRIAN
N'oubliez pas de participer au jeu de la tête dans les nuages !
À ses débuts, Piet Mondrian peignait des paysages dans le style des impressionnistes hollandais (ce qui, dans son cas, est une bonne excuse). Ses arbres, notamment, n'étaient pas loin non plus de ceux de Van Gogh.

Mondrian

Van Gogh, détail de l'oeuvre ci-dessous datée de 1890

Ceux que Mondrian peint vers 1903-1906 sont très différents. Ils inspireront peut-être les arbres que représentera le suisse Félix Vallotton, quelques années plus tard.

Mondrian

Vallotton, 1911
En 1908, patatras ! Mondrian peint cet arbre rouge aux accents fauves qui n'est pas sans rappeler le Vincent déjà cité :

Le bougre récidive car trois ans plus tard, en 1911, il réalise cette aquarelle où s'opère déjà une très nette tentative de simplification des formes :

Il faut dire que Mondrian vient de déménager pour Paris, où il restera trois ans. Paris, où naît le cubisme de Braque et Picasso. Ralala, notre ami Piet est sur la mauvaise pente ! En 1911, encore, un grand pas - que dis-je, une glissade ! - est franchi[e] avec cet arbre gris :

Les espaces entre les branches déterminent des zones qui se prolongent dans le ciel, dessinant des surfaces géométriques aux contours courbes.
La même année rien en va plus, le ciel se structure en carrés avec cet arbre horizontal :

1912. Encore une glissade sur la pente fatale, avec l'abandon progressif des volumes :

1912 toujours, et cet arbre en fleur. Si le cubisme n'a pas encore totalement disparu (la gamme d'ocres est toujours présente), Mondrian est en voie d'abandonner définitivement la tri-dimensionnalité pour un espace plan. Carrément.

1914. Badaboum. Ça y est, c'est fait. Cette Composition 8 (arbre) n'est plus que géométrie.

En 1915, Mondrian rencontre Theo Van Doesburg avec qui il créera le groupe De Stijl deux ans plus tard. Dans la revue qu'ils éditent, Mondrian publie la nouvelle création en peinture, apologie de l'abstraction géométrique.
C'est Bart Van Der Leck, autre membre du groupe inspiré par les constructivistes russes, qui soufflera à Mondrian l'idée d'utiliser les couleurs primaires dans ses composotions.
Désormais, tout en s'inspirant encore, parfois, de thèmes réalistes, ce ne seront plus que carrés, lignes et rectangles peints en rouge, bleu, jaune, noir, gris et blanc. Il aura fallu environ dix ans à Mondrian (de 1904 à 1914) pour passer du réalisme à l'abstraction géométrique qu'il baptisera, en 1920, néo-plasticisme.

Broadway Boogie-Woogie, 1942-1943
Cette toile célèbre trouve son origine dans le plan du métro new-yorkais, dont voici un détail :

Extrait d'un plan de 1939
C'est à la même époque que Mondrian abandonne toute référence au réel pour donner à ses œuvres des titres en forme de numéros.

N°11, 1940-1942
__________
L’intention du cubisme était d’exprimer le volume. Ainsi était maintenu l’espace tri-dimensionnel, c’est à dire l’espace naturel. Le cubisme restait donc un mode d’expression fondamentalement naturaliste. Cette volonté des cubistes de représenter des volumes dans l’espace était contraire à ma conception de l’abstraction, qui est fondé sur la croyance que ledit espace doit être détruit. C’est ainsi, pour aboutir à la destruction du volume, que j’en vins à l’usage des plans.

L'art révolutionnaire de Mondrian est entré dans nos mœurs, il fait partie des meubles et les plus vils commerçants s'en sont emparés depuis belle lurette :

Robe de Saint-Laurent des années 60

Logo d'un fabricant français de vélos

Logo pour une ligne de produits cosmétiques
Il faudrait empaler tous ces gens-là, puis leur faire avaler à chacun dix-huit litres et demi de peinture glycérophtalique satinée spécial plafond. Au moins. Si vous les attrapez, je veux bien fournir la peinture.
Le 7 mars 2002, Google eut l'amusante idée d'afficher un logo aux couleurs du peintre qui aurait eu cent trente ans, s'il avait fait un peu de sport au lieu de peinturer à main levée* des carrés plus ou moins égaux :

Cela dit, pour des raisons bassement financières, Google n'a pas hésité à livrer en Chine une version bridée de son moteur de recherche afin de satisfaire aux exigences politiques du gouvernement en place (lire cet article). Le pal pour eux aussi. Badigeonné au piment.
__________
* Ouais parce qu'en vérité je vous le dis, aucune ligne des tableaux de Mondrian n'est tracée à la règle.
23 décembre 2006
LE JEU DE LA TÊTE DANS LES NUAGES
Retrouvez les titres, les auteurs, les dates de réalisation
et les localisations actuelles de ces oeuvres.
Les réponses, intitulées nuages,
sont à expédier exclusivement dans
ma boîte aux lettres.
Clôture du concours le samedi 30 décembre à 23h59.
Un forum d'aide aux joueurs est en place
sur le blogue de Samantdi.

17 décembre 2006
TAUREAU DANS TOUS SES ÉTATS - réédition
Allez hop ! Réédition dominicale d'un billet que j'aime bien.
Tout au long de sa vie (1881-1973), Picasso a dessiné, peint, gravé des taureaux.

Corrida et colombes vers 1890-1892

Céramique, février 1962
En décembre 1945, il entame une série de lithographies* intitulée Taureau. D'état en état**, Picasso va passer d'une image réaliste à un pictogramme.
_______
* Lithographie : Procédé inventé à la fin du XVIIIème siècle par l'allemand Aloys Senefelder, qui utilise l'antagonisme entre les corps gras et l'eau.
Mode d'emploi express :
A l'aide de crayons gras spéciaux (crayons lithographiques), on exécute un dessin sur une pierre calcaire à grain très fin. Puis, sur toute la surface de la pierre, on étend un liquide composé d'acide azotique faible et de gomme arabique. Une réaction chimique se produit, rendant la pierre nue inapte à recevoir l'encrage (seules les parties dessinées recevront l'encre). Une fois la pierre sèche, on la nettoie, on l'encre, on pose dessus une feuille de papier, on passe le tout sous la presse et le dessin s'imprime sur le support. Pour chaque impression, il est nécessaire d'encrer la pierre.
** En gravure, on appelle "état" une étape, un stade intermédiaire.
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Un premier croquis de taureau.

Sa tête prend des proportions démesurées, l'animal devient caricature.

Très vite, il se géométrise…

… jusqu'à se transformer en une architecture de plans courbes et triangulaires, ressemblant au découpage des différentes parties comestibles.

La triangulation s'intensifie, la tête perd ses rondeurs et les cornes, en devenant symétriques, abandonnent leur caractère vériste.
Il ne s'agit plus de celles d'un taureau particulier, nous avons maintenant sous les yeux l'idée que nous nous faisons des cornes d'un taureau. Un taureau générique, absolu.

L'animal devient cubiste. Les lignes de force, telle celle qui part des pattes arrières pour rejoindre le cou, sont de plus en plus présentes. Les testicules gagnent aussi en visibilité. Précédemment perdues dans la masse, on ne peut plus les ignorer.
La tête s'est réduite à un triangle, l'épaisseur des cornes a disparu. Elles sont devenues signes.

Nous nous retrouvons là face au taureau formé quatre ans plus tôt, grâce à une selle et d'un guidon de vélo.

Sans doute Picasso ne voulait-il pas remettre ses pas dans ses traces de 1942. Il simplifie encore son taureau, et la tête minimaliste se retrouve dans un cou massif.

Hésitation ? L'animal semble faire un pas en arrière, ébaucher un retour vers le réalisme.

La réaction de Picasso est brutale : ce taureau ne retournera pas à ses origines formelles, il n'en est pas question ! Le cubisme s'empare de sa tête. Pour toujours ?

Ah ! Qu'il est difficile de se départir de ses habitudes… La tête a de nouveau rejoint la selle et le guidon de vélo, pendant que continue de s'opérer la transformation sur le reste du corps. Avec ce sexe, omniprésent.

Les lignes intérieures disparaissent ; la courbe de la queue a acquis de la simplicité ; le sexe a rétréci tout en gardant son importance, la tête n'est plus qu'un petit rond.

Le taureau réaliste est enfin devenu un pictogramme, encore plus simple que les gravures rupestres du Tassili.
Picasso avait une habileté telle qu'il aurait pu dessiner du premier coup ce taureau stylisé. Mais il n'aurait fait qu'appliquer un truc, une astuce de métier.
Il lui fallait retourner aux racines du réalisme occidental dont il est issu, afin de remonter lentement dans l'espace et le temps à la recherche de cette authentique pureté africaine des formes, qui ne va pas de soi.
Pour cela, onze états dont deux hésitations auront été nécessaires. Sans compter les autres taureaux tracés dans la même période, allant de décembre 1945 à janvier 1946.
On voit par là que rien n'est facile, même pour un génie !

Dessin daté du 15 décembre 1945

Gouache et encre datée du 24 décembre 1945

Dessin daté du 25 décembre 1945
Note bene :
Tous les dessins ont été faits successivement sur la même pierre lithographique. Picasso a tracé le premier, en a imprimé quelques épreuves. Puis il a retouché son dessin, a imprimé quelques épreuves, et ainsi de suite.
Les tirages sont le souvenir d'un seul et unique dessin, qui a subi dix transformations.
16 décembre 2006
L'OEIL DE LISSITSKY

Le Constructeur par El Lissitsky,
autoportrait, 1924
El Lissitsky est l'un des plus importants artistes de l'époque constructiviste russe. (J'en ai déjà parlé ici, voir les liens en bas de page.)
En 1929, il réalise l'affiche pour l'exposition d'art russe à Zurich :

La photo qui a servi au photomontage :

Le négatif de ce qui était peut-être le double portrait d'un frère et d'une soeur a été découpé et les deux visages ont été superposés.
Une image se lisant, en Occident, de gauche à droite, le double portrait a ensuite été inversé.
Ce n'était pas la première fois que Lissitsky tournait autour de l'oeil… En 1924, il avait plusieurs fois exploré ce domaine.

Couverture du catalogue pour une exposition
sur le cinéma japonais

Portrait de Kurt Schwitters

Portrait de Kurt Schwitters
En 1928, il remet ça avec la couverture d'un recueil de poésie :

Zapiski poeta, autobiographie d'Ilia Selvinsky, 1928
Le double portrait fut réalisé en 1924, c'est celui du peintre et sculpteur français Jean Arp (connu en Allemagne et en URSS sous le prénom de Hans). On notera le chiffre 391, répété lui aussi.
Dans une affiche suédoise, Lissitsky reprend le principe de l'affiche zurichoise :

Cette invention graphique fut, par la suite, souvent copiée par la publicité. Voici l'un des plus anciens plagiats, une affiche pour L'Oréal datée de 1949 :

Vous pouvez chercher d'autres images reprenant cette idée de photomontage, et me les adresser ! (J'en vois déjà qui se précipitent…:-)
Liens
J'avais déjà évoqué Lissitsky par là :
Vers un graphisme résolument moderne
Les petits carrés de Franz Ferdinand
Noir-rouge-blanc- 1
Noir-rouge-blanc- 2
Dans un genre similaire, voir ces trois pages consacrées à Rodchenko :
Rodchenko - 1 - Photographies
Rodchenko - 2 - Affiches
Rodchenko - 3 - Photomontages
15 décembre 2006
LE BONHEUR
Willy Ronis, inspiré par Pierre Bonnard.

Le nu provençal, Gordes, 1949


Pierre Bonnard était également photographe :

Ronis, lui, adorait la peinture ; principalement Vermeer et Rembrandt, dont on peut trouver des traces dans certaines de ses photographies.
Lien
Voir mon billet sur Bonnard, Miroir, ô mon miroir.
La Boîte à Images totalise 518 billets, 8 039 commentaires et environ 90 000 visiteurs différents par mois. Elle fête aujourd'hui son 2ème anniversaire.
14 décembre 2006
EDF ET WWF, MÊME COMBAT !
Jean-Yves Lemoigne est l'auteur de très belles images pour une campagne de publicité commandée par l'EDF et menée par Publicis.
Jetons-y un oeil éclairé (ah ah ah) :




•••
La première image nous montre un manchot empereur éteignant une unité centrale de pécé. Un clin d'oeil au système Linux dont le logo représente un manchot pas empereur ?
Ptêtre ou ptêtre pas. En attendant, l'image est prise à hauteur du regard de l'animal et est construite sur une série de rectangles horizontaux. On notera l'unité de couleurs noir-gris et beige-orange.


Ci-dessus, la même image présentée sur le site de Jean-Yves Lemoigne. Le mur et la fenêtre ont ici une dominante verte et les toits derrière les stores en deviennent plus visibles.
Passons à la deuxième image, prise aussi à hauteur du regard de l'animal. Elle nous montre un grand fourmilier (ou tamanoir) dans un confortable salon aux couleurs chaudes, qui éteint sa télé d'un coup de langue. Là aussi, l'image est construite sur une certaine horizontalité : la table basse, prolongée par l'animal. Mais cette horizontalité est tempérée par les courbes en forme de S du tamanoir et de sa langue qu'on retrouve près des pieds de la table basse, sur le sac à gauche et sur la plante au fond. (De la patte encadrée, je parlerai plus tard.)


Ci-dessus, une image légèrement différente présentée sur le site de Jean-Yves Lemoigne. L'horizontalité y est brisée par la présence massive du fauteuil. Les fleurs, ici trop présentes, se font plus discrètes dans l'image finale avec les coussins, les rideaux et la plante sur le buffet.
La troisième image est encore une fois prise d'un point de vue assez bas, situé à hauteur de la main gauche de l'animal. Elle représente un orang-outang en train de changer une ampoule normale pour une ampoule à basse résolution. Elle est coupée en deux : couleur froide à gauche, couleur chaude à droite. La limite est marquée par le guéridon et la fleur posée dessus (une fleur, encore).

La partie gauche est éclairée par une meuchante lumière agressive éclairant un monde froid, gris, hostile, tiré au cordeau. Bouuuh ! c'est pas bien.
La partie droite est celle qui va être éclairée par une ampoule chaude, orangée, plus proche et respectueuse d'une nature en grand danger si on n'y fait pas gaffe (le braconnage et la déforestation font que l'orang-outang est une espèce qui aura probablement disparu d'ici dix ans).
Son bras levé a son écho dans le chandelier de la même couleur, posé sur le buffet. On peut penser aussi au bras levé de la statue de la Liberté, quoique cette référence n'a peut-être pas été calculée…

Ci-dessus, une version légèrement différente présentée sur le site de Jean-Yves Lemoigne. L'animalité du singe disparaît, l'image devient clin d'oeil, le message se perd dans un trop grande proximité animal/humain proche du gag. L'orang-outang qui nous regarde, fausse bonne idée.
J'avais encadré la patte du tamanoir, et le parquet au pied de la chaise du singe.

Des herbes sur la patte du premier animal et par terre, des débris de feuilles et de branches sur le second et le parquet. Leur présence est là pour nous dire qu'il ne s'agit pas d'animaux empaillés ou de collages photoshopés. Ces feuilles, ces branches, ces débris font le lien entre les deux mondes et ancrent les deux images dans une réalité incontestable.
Oui mais bon, ya pas de lien de la sorte sur la première image, celle du manchot empereur. Bein nan. Parce que sur la glace de l'Antarctique, il ne pousse pas beaucoup d'arbres ou d'herbe, hein… Et poser des glaçons sur la moquette n'aurait pas été du meilleur effet !
La quatrième image, enfin. Pourquoi cette dernière ? Parce que c'était la commande du client ? Probablement. Est-ce lui qui a eu l'idée de ce visuel qu'il a fallu réaliser ? Je n'en sais strictement rien mais une chose est sûre : ces suricates portant un panneau de photopiles ne sont guère enthousiasmants.

D'ailleurs, cette quatrième image ne figure pas sur le site de Jean-Yves Lemoigne. Est-ce un signe ?
Encore une interrogation, pour finir : l'EDF s'est-elle mise en tête de relayer le WWF ?
Lien
le site de Jean-Yves Lemoigne, que j'ai déjà signalé quatre fois ci-dessus ! Mais ça vaut vraiment le coup d'y aller pour retrouver d'autres images publicitaires très chouettes et de très belles images dans les rubriques personal work et fashion.







