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26 février 2007

LA SPÉCULOOS ATTITUDE

Petit jeu : que vendent ces deux affiches aux slogans effacés ?








Z'avez trouvé ? Oui !
Non ? Alors voici les affiches en version originale :

Cliquez sur les zimages pour les voir en plus grand







Ah bein zutre alors, c'est écrit en flamand ! Damnaide.

La Boîte à Images polyglotte est fière de vous révéler qu'il s'agit d'une campagne de publicité pour… (tatataaam !) les établisse-
ments Van Marcke, société belge qui vend des salles de bain et installe des radiateurs.

La première affiche, donc, nous montre une jeune femme peut-
être inspirée d'une des nombreuses baignoires de Bonnard :






… pendant que la seconde multiplie un homme au point de le faire ressembler à un radiateur (que Bonnard n'a jamais peint, non !) Cette campagne de pub est signée TBWA.

La filiale belge d'une autre agence, Saatchi & Saatchi Brussels, présente elle aussi une campagne intéressante et inspirée dont voici l'affiche :






On y reconnaîtra deux sources picturales : la Joconde (on se passera de la repro, hein…) et la Voix du sang peinte en 1948 par René Magritte (dont il existe plusieurs versions) :






Mais là aussi une question se pose : que nous vend cette affiche ? Des salles de bain ? Des spéculoos ? Que nenni, que nenni. Cette affiche ne nous propose pas un produit de consommation, mais une attitude. La Salle-de-bain Attitude ? La Spéculoos Attitude ? Que nenni, que nenni itou. Alors quoi t'est-ce donc ?

Pour en savoir plus, il suffit de se rendre sur le site de l'association Message Anonyme, puis de cliquer sur "campagne 2007", puis de cliquer encore une fois (une fois) dans la colonne de droite ou au bas de la page sur Avec les oreilles on voit mieux. Vous découvrirez ainsi un étonnant site tout en Flash, sur les pages duquel vous serez amenés à cliquer encore, par-ci par-là.

Et si ça ne vous dit rien, servez-vous en spéculoos, c'est la Boîte qui régale !





P.S. : Merci à Marc F. pour l'info concernant les publicités chauffagistes.

24 février 2007

LES DESSINS DE BENTON

J'avais parlé, dans les images de Monsieur Eddy, des peintures de Thomas Hart Benton.

Aujourd'hui, quelques-uns de ses dessins lithographiés dépourvus de commentaires, juste pour le plaisir des yeux.

< praillevète djôque >
Ouais, Bo-Boy, encore un billet d'faignant, je sais…
< / praillevète djôque >






Frankie and Johnnie, 1936




Edge of Town, 1938




Rainy Day, 1938




The Poet, 1938




Frisky Day, 1939




Cradling Wheat, 1939




Planting (Spring Plowing), 1939




Threshing, 1941




The Race (Homeward Bound), 1942




Letter from Overseas, 1943




Mine Strike




Hymn singer, 1950




The Little Fisherman, 1967




Ten Pound Hammer, 1967




Discussion, 1969



La première des lithographies est l'illustration d'une chanson populaire qui dit :

Frankie and Johnnie Were Sweethearts
Frankie went to the Dance Hall, she rang the Dance Hall bell,
She said, " Clear out, you people,
I'm going to blow this man to hell :
He was my man - and he done me wrong. "
Frankie shot Johnnie the first time, Frankie shot Johnnie twice ;
Frankie shot Johnnie the third time,
And she took that gambler's life.
He was her man - but he done her wrong.



Rappel du principe de la lithographie
et mode d'emploi express

Il s'agit d'un procédé inventé à la fin du XVIIIème siècle par l'allemand Aloys Senefelder, qui utilise l'antagonisme entre les corps gras et l'eau.

À l'aide de crayons gras spéciaux (crayons lithographiques), on exécute un dessin sur une pierre calcaire à grain très fin. Puis, sur toute la surface de la pierre, on étend un liquide composé d'acide azotique faible et de gomme arabique. Une réaction chimique se produit, rendant la pierre nue inapte à recevoir l'encrage (seules les parties dessinées recevront l'encre). Une fois la pierre sèche, on la nettoie, on l'encre, on pose dessus une feuille de papier, on passe le tout sous la presse et le dessin s'imprime sur le support. Pour chaque impression, il est nécessaire d'encrer la pierre.

21 février 2007

SILHOUETTES DE CELLULOÏD

L'emploi de la silhouette est assez commun dans les affiches de films. Elles apparaissent, par périodes, puis disparaissent.

Retour sur quelques affiches anciennes, plus ou moins célèbres :


Silhouette seule et lointaine




Silhouettes doubles et lointaines






Silhouettes doubles rapprochées




Silhouette seule lointaine et décentrée




Silhouette seule proche et décentrée




Silhouette seule proche et centrée









La silhouette revient à la mode aujourd'hui. Coup d'œil sur quatre films très récents :


Silhouette seule lointaine et centrée




Silhouette seule proche et centrée






Silhouette seule lointaine et décentrée





La consultation de la liste des films à paraître révèle que la silhouette de cinoche retournera dans l'ombre dès la semaine prochaine, et ce pour quelques mois…

18 février 2007

DES MAINS DANS LE SOLEIL

Aujourd'hui, un décryptage rapide d'une affiche de film récent. L'analyse n'ira pas bien loin, ladite affiche ne pouvant révéler que ce qu'elle a et elle a peu. Ça tombe bien, j'ai la flemme…

À la recherche du bonheur raconte l'histoire d'un père et de son fils qui ont bien des problèmes et c'est tant mieux, sinon y'aurait pas de film.

L'affiche nous les montre tous les deux, se tenant par la main. Derrière leurs mimines, une puissante lumière qui est sans aucun doute le soleil.






Un père, un fils et deux mains sur une affiche ; un père, un fils et deux mains sur un plafond :




Détail du plafond de la chapelle Sixtine,
Michel-Ange, 1508-1512



Ajoutons une puissante lumière divine, forcément divine, derrière ces deux mains ; empruntons-la à un autre film :






Posons les deux personnages sur un fond blanc comme il sied à tout film familial, et voilà, l'affaire est faite !

J'avais donné, il y a longtemps, la recette rapide pour réaliser une affiche de comédie familiale et c'est par là.







Voilà, c'est fini !

Euuh… J'ai un peu honte, là…

Allez, jetons un œil rapide sur une autre affiche, celle des Lettres d'Iwo Jima. Ce film de Clint Eastwood fait suite à Mémoires de nos pères, dont j'avais parlé par là.

Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand





Un Japonais sur une plage. Au niveau zéro, donc. L'affiche américaine de Mémoires de nos pères nous montrait, elle, des soldats amerlocains au sommet d'une colline :






Mais revenons aux Lettres d'Iwo Jima. Le Japonais défait est seul, au niveau zéro. Pour marcher, il a une canne qui l'empêche de s'écrouler sur ce sol pentu. Les nuages de droite et les vagues venant mourir sur la plage accentuent ce caractère penché.






Et même l'horizon est de la partie ! À droite, il est situé assez haut au pied de la colline. À gauche, il est - inexplicablement - plus bas. Autant dire qu'il a sacrément besoin de sa canne, le militaire nippon ! D'autant plus que pèse, sur ses épaules, tout le poids de la typographie japonaise, tout le poids de la faute d'un pays entier.

Derrière lui, un soleil couchant à hauteur de sa main gauche comme dans l'affiche du premier film évoqué ci-dessus. Sauf que là, évidemment, le sens est tout autre : vaincu par les Zétazuniens, le symbole du Japon, Empire du Soleil levant, ne peut que se coucher. Et le militaire est seul. Nul fils pour l'accompagner. Qu'aurait-il à lui transmettre, sinon la honte ?

Autre chose encore : les nuages des deux affiches sont identiques. Mais ils prennent un sens radicalement opposé selon qu'on regarde celle de Mémoires de nos pères ou celle des Lettres d'Iwo Jima.






Dans la première, la ligne des nuages part d'en bas à gauche et monte vers la droite, Elle accompagne le mouvement du drapeau qui se lève. Dans la seconde, elle enfonce le personnage qui se déplace de droite à gauche.

Dans la première, les hommes vont de la gauche vers la droite. Ils progressent, selon le sens de lecture occidental.
Dans la seconde, l'homme va de droite à gauche. Il régresse, selon le même sens de lecture.


Deux affiches simples, donc - voire simplistes - et efficaces. (Pour plus de détails concernant la première, voir ce que j'en disais par là.)

Avec un petit bémol cependant, pour la seconde dans sa version française (l'affiche américaine est identique, à part que c'est écrit en idiome grand-breton). Cliquez donc dessus pour la voir en grand…






Maintenant, lisez la phrase inscrite tout en haut :

L'histoire de la bataille d'Iwo Jima
telle que l'ont vécu les soldats japonais



Y'aurait pas comme une légère faute d'orthographe ?

Et par voie de conséquence, y'aurait pas comme des coudepié o Q qui se perdent ? Personnellement, je suggère le seppuku des fautifs.

17 février 2007

LES IMAGES DE MONSIEUR EDDY

Monsieur Eddy, un chanteur que les moins de… oulalah beaucoup trop ! ne peuvent pas connaître, sortait en 1979 un disque tournant à 33 tours/minute qui fut intitulé C'est bien fait :






La photo de couverture était un hommage à Norman Rockwell, et plus particulièrement à son Shuffleton's Barber Shop :






En 1996, Monsieur Eddy récidivait dans la citation avec moins de bonheur, et c'était Mr Eddy :






La référence rockwellienne était à chercher par là :






Onze ans après cette image un tantinet vomitoire, Monsieur Eddy nous sort une galette ornée non pas d'un hommage, non pas d'une citation, mais d'une authentique peinturlure. Non pas de Norman Rockwell, mais de Thomas Hart Benton (1889-1975) :







The Ballad of the Jealous Lover of Lone Green
par Thomas Hart Benton, 1934



Benton fait partie des trois plus célèbres peintres régionalistes amerlocains, les deux autres étant John Steuart Curry et Grant Wood, auteur d'American Gothic, dont j'ai déjà parlé à plusieurs reprises (voir liens en bas de page).





Baptême au Kansas par John Steuart Curry, 1928




American Gothic par Grant Wood, 1930



Le régionalisme amerlocain était un truc particulier. D'abord, il regroupait des peintres qui fuyaient la modernité en se réfugiant dans un style qui pourrait presque, par moments, être comparé à de la peinture naïve. On y célébrait la dure vie des agriculteurs, les traditions ancestrales, et le tout prenait parfois un petit côté nationaliste insupportable. Grant Wood, qui publia en 1935 un pamphlet intitulé Revolt Against the City, est le digne représentant, si on peut dire, de cette aile ultra-droitière.

Mais le régionalisme ne se résume pas à cette vision étriquée du monde. De nombreux artistes, dont Benton, étaient fermement à gauche (la gauche démocrate de Roosevelt, quand ce n'était pas un socialisme révolutionnaire de type européen) en une époque où les USA subissaient la Grande Dépression.




Boomtown par Thomas Hart Benton, 1928




Lord, Heal the Child par Thomas Hart Benton, 1934


(Cette scène a un écho dans Accords et désaccords de Woody Allen.)





Spring on the Missouri par Thomas Hart Benton, 1945



Quand ils peignaient les paysans, les régionalistes "gauchistes" ne les faisaient pas dépositaires des "vraies valeurs" étazuniennes 100% WASP, non, ils affirmaient simplement leur existence pendant que dans le même temps, les photographes du FSA (Farm Security Administration) parcouraient le pays pour fixer l'état de la pauvreté qui y régnait. Parmi eux, citons Dorothea Lange ou Russele Lee. J'ai plusieurs fois parlé de certains de ces photographes, voir liens en bas de page.




Migrant Mother par Dorothea Lange, 1936.



Précisons également que le régionalisme, qui s'intéressait à la population des campagnes, avant son pendant urbain avec le réalisme social (socio-realism) de Diego Rivera (époux de Frida Kahlo), Ben Shahn (qui était à la fois peintre et photographe) et Walker Evans, photographe du FSA.




L'un des nombreux portraits que Walker Evans réalisa
dans le métro de New York en 1941



Nombre de ces artistes régionalistes de gauche étaient auteurs de fresques : Thomas Hart Benton, Diego Rivera, Ben Shahn, John Steuart Curry, Stevan Dohanos.




Art of Life of the West,
fresque de Thomas Hart Benton, 1932




Une étonnante Perséphone par Thomas Hart Benton, 1938



Voilà. Très bientôt, un second billet consacré uniquement à Benton, oui !

P.S. : Je n'ai pas écouté le disque de Monsieur Eddy, non…


Liens
Des fresques de Benton sont visibles à l'Indiana University de Bloomington. L'une d'elles, peinte en 1932, fit débat par la représentation du Ku Klux Klan et propulsa Benton à la une du Time :





Ladite université (celle de l'Indiana, oui) propose une longue page d'articles ainsi que six vidéos visibles avec RealPlayer, et c'est par là. Bon, évidemment, tous ces gens parlent en étranger et c'est du grand-breton d'outre-Atlantique.

J'ai causé de Grant Wood dans American gothic mais aussi à propos du générique de Desperate Housewives et aussi dans mon premier billet consacré à Accords et désaccords de Woody Allen.

Quelques peintures de John Steuart Curry par là.

A propos des photographes du FSA : j'ai causé de Walker Evans par ici, par là et peut-être encore ailleurs ; pour Dorothea Lange, voir par là, par là encore et peut-être aussi ailleurs dans la Boîte.

J'avais causé de Accords et désaccords de Woody Allen par ici et par là.

14 février 2007

CIGARETTE







Ho ho, ho ho ho
Je suis amoureux d'une cigarette
Toute la sainte journée elle me colle au bec
Hey Lucie, si t'reste un peu d'ferraille






Ravitaille-moi d'un paquet d'gris
Ho ho
Que j'm'en grille une aussitôt
À la place de ce satané vieux mégot, ho ho






Je suis amoureux d'une cigarette
Sans elle j'ai l'air d'un poussin
Cherchant son omelette






Hey Suzon, si t'reste un peu d'pognon
Ramène-moi donc un paquet de blond
Ho ho






Que j'm'en roule une aussi sec
À la place de ce satané vieux mégot, ho ho
Hum hum hum






Je l'aime bien épaisse
Roulée comme une papesse
Dans son fourreau Zig Zag à bord gommé





Quand du bout de la langue
Je la lèche, elle tangue
Fumante elle frémit sous la morsure
De mon dentier hé hé






Je suis amoureux d'une cigarette
Elle a la rondeur d'un sein
Qu'on mord ou qu'on tête






Hey Jenny, y'aura une taffe pour toi
Si tu penses à mon paquet d'gris
Ho ho






Magne-toi car j'ai bientôt fini
De tirer sur ce satané vieux mégot
Ho ho






Je suis amoureux d'une cigarette
Hum hum ha ha
He he
Je suis amoureux d'une cigarette






Je suis amoureux d'une cigarette...



Paroles et musique : Jacques Higelin,
extrait de BBH75, 1974.







11 février 2007

DÉCOMPTE DE RAMETTE

1. Philippe Ramette invente des objets qu'il appelle prothèses.








2. L'utilisateur paré de la prothèse est ensuite photographié, sans trucage aucun.




Marche irrationnelle, 2003



3. L'utilisateur est toujours Philippe Ramette qui, par voie de conséquence, n'est pas l'auteur des œuvres finales que sont les photographies.




Point de vue individuel portable (utilisation), 1995-2003



4. Sur les photographies, les prothèses peuvent être visibles.




Éloge de la paresse n°1, utilisation, 2000



5. Sur les photographies, les prothèses peuvent être cachées.









6. Philippe Ramette réalise toujours des dessins préparatoires à ses mises en scène.




Éloge de la paresse n°1, 2000






7. Face aux photographies, le spectateur s'invente des histoires.










Socle rationnel (hommage à la mafia), 2002



8. Le spectateur pense parfois à Magritte.




Balcon II (Hong-Kong), 2001




Homme assis à la table par René Magritte




Objet à voir le monde en détail, 1990-2004




La reproduction interdite (portrait d'Edward James)
par René Magritte, 1937


9. Tout comme celles de Magritte, les images de Ramette sont parfois utilisées à titre d'illustration.






10. Tout comme celles de Magritte, les images de Ramette en inspirent parfois d'autres à caractère également illustratif.









11. Quand il ne pense pas à Magritte, le spectateur pense à Caspar David Friedrich.







Le voyageur au-dessus de la mer de nuages
par Caspar David Friedrich, 1817




Objet à voir le chemin parcouru (utilisation), 1991-2003



12. Un petit film (téléchargeable par là) révèle les préparations indispensables à toute prise de vue acrobatique.






13. Certains spectateurs, qui n'ont pas oublié l'adage selon lequel l'art cache l'art, trouvent regrettable de voir ainsi révélés les secrets de fabrication des images.






14. D'autres y trouvent matière à un surplus d'admiration comparable à celui qu'ils éprouveraient si un prestidigitateur leur révélait ses secrets.




Exploration rationnelle sous la mer - le contact, 2006




Exploration rationnelle sous la mer - le contact, 2006



15. D'autres encore, bien que séduits par les images de Ramette, se demandent ce qu'éprouve Marc Domage, photographe réduit au rang de presse-bouton dont le nom est bien souvent oublié.




Balcon I (Bionnay), 1996



16. D'autres enfin contemplent les images de Ramette sans se poser de questions.




Fauteuil à coup de foudre (utilisation), 2002




Lévitation rationnelle, 2002



Liens
D'autres images de Philippe Ramette sur le site de la Galerie Xippas et sur Artistes en dialogue.
Une entrevue sur paris-art.com.
La vidéo est accessible par ici mais n'est pas consultable par les possesseurs de Mac ou de pécés tournant sous Linux.

Bibliographie
La galerie Xippas a édité en 2004 Philippe Ramette, catalogue rationnel (épuisé) :


08 février 2007

HISTOIRES DE BOÎTES - 2





Le 8 janvier dernier, j'évoquais l'avenir de la Boîte à Images et vous demandais de verser un euro sur le compte Paypal dont l'icône figure en haut à gauche de ce blogue.

Un mois plus tard, 253 personnes ont bien voulu verser leur obole. Je les en remercie publiquement ici, et espère n'avoir oublié personne dans mes remerciements privés.





Or donc, j'ai pris la décision de ne pas fermer la Boîte et de continuer mes divagations picturales. (En vérité, je l'ai prise le 2 février quand j'ai eu l'idée folle de m'atteler à cette vaine tentative de recension des images dans la Vie mode d'emploi de Georges Perec.)

La Boîte à Images reste ouverte. Merci encore.



Liens
Les deux peintures ci-dessus sont l'œuvre de Michel Dubré. On peut en voir d'autres sur ArtsLivres et sur le site de la galerie Blondel.

05 février 2007

JEUNE FEMME SE POUDRANT LE COU

Que voit Suzuki-san* quand il regarde une femme japonaise habillée ? Pas grand-chose en vérité, sinon du tissu, du tissu et encore du tissu.

__________
* Monsieur Suzuki, en idiome de l'empire du Soleil levant.





Estampe de Kitagawa Utamaro




Estampe de Kitagawa Utamaro



Sagement croisé à hauteur de gorge, le kimono descend jusqu'aux pieds qu'il cache le plus souvent. Quant au kimono furisode, il a des manches qui tombent jusqu'au sol !




La classe supérieure,
estampe de Kitagawa Utamaro, 1795-1796



Suzuki-san n'a pas de chance… Alors bien sûr, il peut contempler ces estampes olé-olé qu'on appelle shunga, images de printemps.




Estampe attribuée à Kitagawa Utamaro, 1799



Mais il ne mange pas de ce riz-là, Suzuki-san ! Même quand les images licencieuses ont été dessinées par Utamaro. Alors il se contente des sages estampes ukiyo-e du maître. Et ma foi, cela lui procure bien du plaisir.




Jeune femme se poudrant le cou, 1795-1796



Qu'est-ce qu'il peut bien trouver de sexy dans cette estampe, Suzuki-san ? S'il est vrai que la simplicité du propos d'une image pornographique peut être comprise par n'importe qui sur la planète, il en est autrement des images érotiques qui s'inscrivent à chaque fois dans une culture particulière, faite de codes échappant aux étrangers.

Alors examinons d'un peu plus près cette femme vue de dos en gros plan qui donne des suées à notre cher Suzuki-san, et tâchons de comprendre son émoi.

Nous disions donc que Suzuki-san ne voit pas grand-chose de ses contemporaines. Hormis le visage et la nuque que les cols des kimonos laissent complaisamment voir, ainsi que le début du dos. Ça, et rien d'autre. Alors forcément, ce cou, cette nuque, ça l'excite un tantinet, Suzuki-san ! Et pas que lui. Les artistes, toujours avides de gratter quelques piécettes, se saisissent de ce sujet porteur et le gravent dans le bois.

Ah oui mais montrer la nuque implique que la femme soit vue de dos. Et dès lors, son visage nous est caché. Pas bon pour le commerce, ça, coco ! Notre ami Utamaro va perdre la clientèle de Suzuki-san s'il ne réagit pas au plus vite !

En donnant un miroir à la femme. Ainsi, Suzuki-san et Utamaro ont à la fois le beurre, et l'argent du beurre…






Un matin de printemps, alors que les cerisiers sont en fleur, Utamaro discute avec son imprimeur et tous les deux se disent que ce serait bien de tirer deux cents exemplaires de cette estampe. Mais parviendront-ils à les vendre ? Rien n'est moins sûr, car s'il existe des amateurs éclairés comme Suzuki-san, il existe aussi de gros benêts comme son cousin, Kawasaki-san. Pour attirer les Kawasaki-san, nos deux compères se disent qu'il faudrait être plus explicite en donnant à cette image une légende.

Ce sera un poème, un kyôka qui dit :

Kumorinaki
Kagami ni mukau
Fujibitai
Tsuki no gindashi
Yuki no oshiroi


Soit :

Face au miroir sans nuages
La coiffure prend la forme du Fuji
Une huile scintillante
Comme une lune d'argent
Une poudre aussi blanche que la neige.



Et là, pour le cousin de Suzuki-san, soudain tout s'éclaire ! Pour un Japonais, en effet, il n'y a rien de plus beau que le mont Fuji et cette nuque est son égale. Kawasaki-san en a enfin compris toute la grâce subtile, et peut la contempler avec en prime un bel alibi culturel.

Mouais. Sauf que pour nous, ça reste tout de même un chouïa mystérieux : peut-on vraiment comparer la forme de la coiffure de cette beauté nipponne à celle du mont Fuji ?


Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand



Averse au pied du mont Fuji par Katsushika Hokusai, 1831-1834


Pas évident… Regardons un sceau représentant le mont Fuji, tel qu'on en voit parfois sur certaines estampes d'Utamaro :






On s'aperçoit que le sommet dudit mont (qui est en réalité un volcan toujours actif) est formé de trois pointes.




Reflet dans l'eau du mont Fuji à Misaka, dans la province de Kai
par Katsushika Hokusai, 1831-1834



Ces trois pointes se retrouvent à la base de la chevelure de la jeune femme, et sa nuque et son cou forment le Fuji :





J'ai représenté ici la troisième pointe à droite, que nous ne pouvons pas voir.

Il semblerait donc que dans le poème, le vers qui dit La coiffure prend la forme du Fuji parle de la racine des cheveux et non du chignon ; l'huile scintillante recouvrant la masse des cheveux est au-dessus et rappelle la lune ; la poudre aussi blanche que la neige évoque celle qui recouvre le Fuji en hiver en même temps que celle dont se farde la dame, en un geste de la main droite.





Face au miroir sans nuages
La coiffure prend la forme du Fuji
Une huile scintillante
Comme une lune d'argent
Une poudre aussi blanche que la neige



Sur l'exemplaire de cette estampe, le visage n'est pas fardé de blanc. Cependant, sur un autre tirage conservé dans la collection de Claude Monet*, le fard y est.

__________
La collection des deux cents estampes japonaises de Monet, d'ordinaire accrochée aux murs de sa maison de Giverny, est actuellement exposée au musée Marmottan à Paris, jusqu'au 25 février 2007.


Mais revenons à nos amis Suzuki-san et Kawasaki-san. Le second acheta, bien entendu, cette fameuse estampe représentant une Jeune femme se poudrant le cou. Il aimait, dit-il, beaucoup la poésie. Bein voyons…

Le premier, qui se pensait un peu plus finaud, bouda ce poème. Bien lui en prit, puisque quelque temps plus tard Utamaro l'effaça en trois coups de burin et en profita pour graver une nouvelle planche de merisier, afin de changer le motif du kimono :






Les soirs d'hiver, seuls dans leur chambrette, Suzuki-san et Kawasaki-san contemplent leur collection d'estampes japonaises en vidant de petites coupes de saké tiède. Chacun à sa manière rend ainsi hommage à Kitagawa Utamaro, et à sa vue imprenable du mont Fuji.


Liens
À propos des kimonos, voir mon billet intitulé le hobby du obi.
À propos des estampes du mont Fuji, voir mon billet intitulé Fujiyama.
À propos de la technique de gravure des estampes japonaises, voir mon billet intitulé coup d'œil sur l'ukiyo-e.

04 février 2007

CAHIERS D'IMAGES




Photographie de couverture :
Maurice Tabard, Self-portrait, Juan-les-Pins, 1936,
© ville de Chalon-sur-Saône, musée Nicéphore Niépce


La revue des Cahiers pédagogiques s'adresse, comme son nom l'indique, principalement aux enseignants. Mais pas seulement ! Tout le monde peut la lire et y trouver son bonheur, qu'on ait des enfants scolarisés ou pas.

C'est particulièrement vrai avec le n°460 qui vient de paraître, et qui est consacré à l'image. Ce gros dossier, très riche, contient notamment une entrevue avec Serge Tisseron, célèbre psychanalyste qui s'est maintes fois penché sur les images ; un article consacré aux albums sans texte écrit par Sophie Van der Linden, directrice de l'institut Perrault ; le compte rendu d'une expérience menée par Bénédicte Parmentier qui a confronté ses élèves de 1ère L à la Raie de Chardin, et beaucoup d'autres choses encore.






Le dossier s'ouvre avec un article du tenancier de la Boîboîte, ouais ouais, dont voici le début bubu :


La trahison des images

Affiches, films de fiction ou publicitaires, albums et romans illustrés, télévision, œuvres d'art, jeux vidéo, bandes dessinées, etc. : l'image est partout, omniprésente. Les principales agences de presse parisiennes en produisent chacune pas moins de cinq mille par jour ; le territoire français totalise plus de cinq cent mille panneaux publicitaires ; le Louvre possède à lui seul six mille peintures et cent trente mille œuvres graphiques.
Notre œil est assiégé, notre cerveau est envahi par des représentations dont nous avons parfois du mal à comprendre le fonctionnement, quand nous n’en sommes pas les victimes. Comment apprendre à les lire ? Quelle utilisation peut-on en faire à l'école ?

Il est aujourd'hui plus que nécessaire d'apprendre aux enfants à vraiment regarder les images. En leur rappelant tout d'abord que toute image réaliste repose sur une illusion visant à recréer, grâce aux deux dimensions que sont la longueur et la largeur, un espace existant en trois dimensions : longueur, largeur et profondeur. La chose est tellement évidente qu'on l'oublie et l'on peut, pour s'en convaincre, montrer à des enfants la célèbre Trahison des images peinte par René Magritte en 1929. Ce tableau représente une pipe sur un fond beige uni.






Au bas de la toile est rédigée, dans une écriture qui rappelle celle du maître au tableau, une légende sonnant comme un avertissement : Ceci n'est pas une pipe. Les enfants sont tout d'abord surpris, jusqu'au moment où ils se rendent compte qu'en effet il ne s'agit pas d'une pipe, mais de l'image d'une pipe. C'est-à-dire rien d'autre que de la peinture, appliquée sur du tissu avec des pinceaux. Un fumeur ne peut pas s'en servir et le titre de l'œuvre prend alors tout son sens, la Trahison des images.

L'image est donc une tromperie librement consentie, intégrée, oubliée. Une fois cette évidence rappelée, on peut apprendre aux enfants à décrypter une affiche de film, un tableau célèbre, à découvrir les sources iconographiques d'une pochette de disque





ou d'un générique de série télévisée.






L'intérêt de cette pratique est double : non seulement elle permet une éducation de l'œil, mais en plus elle ouvre la réflexion sur d'autres champs que celui des arts plastiques. Car étudier une image, quelle qu'elle soit, nécessite le recours aux matières que sont le Français, l'Histoire, la Géographie ou les Sciences. L'image est donc un excellent moyen d'aborder des sujets parfois ardus d'une manière ludique, différente.




La suite dans le n°460 de la revue, mais sans la vidéo de Desperate Housewives, hein ! Vous pouvez passer commande sur le site des Cahiers pédagogiques.

Liens
À propos de Magritte, voir mon p'tit vade-mecum intitulé le Magritte sans peine.
Pour l'analyse de la pochette du disque de Franz Ferdinand, voir ce que j'en disais par là.
Le décryptage du générique de Desperate Housewives se trouve dans mon billet intitulé les ménagères désespérées passent aux aveux.

Toutes les notes