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31 mars 2007
ALFRED KUBIN - 3 : Les inspirés - réédition
Pour cause de boulot intensif, réédition de quelques billets…
Les artistes qui se sont inspirés de Kubin à la fois dans le fond et dans la forme sont assez peu nombreux. Il faut plutôt les chercher parmi les illustrateurs et parmi eux citons tout d'abord, puisque c'est le plus évident des français :
Roland Topor



Vient ensuite :
Olivier O. Olivier

Olivier O. Olivier fut membre du mouvement Panique créé par Roland Topor, Fernando Arrabal et Alexandro Jodorowsky.
Je l'avais déjà dit dans mon article consacré à Stanislas Bouvier, on ne trouve malheureusement que trois images d'Olivier O. Olivier sur le ouèbe. Mais un livre, rétrospective de trente années de travail, vient de paraître :
Notre monde ou presque
par Olivier O. Olivier,
Éditions Buchet Chastel
coll. Les Cahiers Dessinés

Du côté autrichien, il faut signaler :
Gottfried Helnwein



Gottfried Helnwein qui, dans les années 1970, avait un style très proche de Kubin. Il réalisa de superbes illustrations pour une édition des Nouvelles extraordinaires de Poe, introuvables sur le ouèbe, là aussi. Mais les dessin ci-dessus datent de la même période et n'en sont pas très éloignés. (Kubin avait, lui aussi, illustré Edgar Poe.)
L'influence de Kubin se fit ressentir également chez les tenants du Réalisme fantastique, vaste fourre-tout où, le plus souvent, le pire côtoie le pire (voir par ici).
Un graveur français fait exception :
Philippe Mohlitz


S'il n'y a pas, à proprement parler, de lien stylistique direct entre Kubin et Mohlitz, il n'en reste pas moins vrai que le second a bénéficié des innovations du premier qui se lança dans le dessin comme moyen d'analyse (la pensée visuelle est plus proche du processus inconscient que la pensée verbale, elle la précède, disait Freud).
On voit par là que les surréalistes ont également une grande dette auprès de Kubin, qui leur a montré la voie.
Mais son influence ne s'exerça pas seulement sur des peintres ou des dessinateurs.
En 1909, il écrit un court roman fantastique intitulé De l'autre côté (Die Andere Seite). L'ouvrage, qui explore le rêve, le cauchemar, le délire, est salué comme un chef-d'oeuvre.
En 1911, Kubin séjourne à Prague où il rencontre Franz Kafka. Les deux hommes se fréquenteront pendant plusieurs années, sans pour autant devenir amis intimes : si Kafka cite une dizaine de fois Kubin dans son Journal, on voit bien qu'il n'a pas tellement d'atomes crochus avec l'homme.
Cependant, il ne fait aucun doute que les dessins et le roman de l'autrichien auront une grande influence sur le pragois. On en retrouve des traces dans plusieurs de ses nouvelles, ainsi que dans le Procès et le Château. Un livre étudie ces parentés :
Kafka et Kubin
par Gérard-Georges Lemaire
paru aux Éditions de la Différence, 2000

C'est ainsi que Kubin fut, pendant quelques années, l'un des principaux acteurs d'un mouvement qui allait révolutionner l'art et la littérature.
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30 mars 2007
ALFRED KUBIN - 2 : Les inspirateurs - réédition
Pour cause de boulot intensif, réédition de quelques billets…
La peinture fut, dès l'origine, peinture de commande réalisée pour les tenants du pouvoir, politique ou religieux. Puis, insensiblement, les artisans peintres commencèrent à se considérer comme artistes. Ainsi, ils glissèrent discrètement dans leurs oeuvres leurs préoccupations, leurs obsessions,
leurs ambitions (voir la Vierge au chancelier Rolin de Van Eyck ou l'Amour de Véronèse).
À partir du XIXème siècle, la peinture s'affranchit totalement de la soumission aux puissances régnantes (pour passer aux mains des marchands, mais ceci est une autre histoire). L'artiste, désormais, travaille pour son propre compte en faisant surgir sur le papier, sur la toile, les tréfonds de son âme. Représenter les différentes strates du réel ne suffit plus, l'heure est à l'introspection.

Kubin, dessin à la plume
Des romantiques allemands (Caspar David Friedrich), des symbolistes de différents pays européens (Odilon Redon ou Arnold Böcklin), des préraphaélites anglais (Edward Burnes-Jones) explorent les mythes païens ou chrétiens, produisent une peinture qui s'enfonce de plus en plus dans l'inconscient. Un inconscient qui révèle peu à peu des images obscures, effrayantes.
Après avoir écrit en 1895 sur l'hystérie et l'utilisation de l'hypnose en tant que thérapeutique, Sigmund Freud publie l'Interprétation des rêves en 1899. C'est à cette même époque qu'Alfred Kubin, autrichien comme Freud, crée ses dessins les plus étonnants.

La Folie par Kubin, dessin à la plume
Kubin a eu un début de vie assez difficile. La folie rôdait, et ses oeuvres s'en ressentent. La mort prématurée de sa mère est souvent représentée ; le sexe, initié par sa belle-mère, est omniprésent.

Kubin, Le meilleur médecin

Kubin, dessin à la plume
Rapide coup d'oeil sur quelques-uns des artistes qui, aux XVIIIème et XIXème siècles, ont permis à Kubin d'exister.
Henry Fuseli (ou Füssli), 1741-1825

Cauchemar, peinture à l'huile, 1781

Cauchemar, peinture à l'huile, 1791
Francisco de Goya, 1746-1828

La chasse aux dents,
gravure à l'eau-forte et à l'aquatinte
extraite des Caprices, 1797-1798
Félicien Rops, 1833-1898

Initiation sentimentale, dessin et aquarelle, 1887
Odilon Redon, 1840-1916

L'Ange déchu, pastel, avant 1880

Cyclope souriant, lithographie, 1883
James Ensor, 1860-1949

La Mort poussant l'humanité, eau-forte, 1896
Edward Munch, 1863-1944

Madonne, lithographie, entre 1895 et 1902
Franz von Stuck, 1863-1928

Lucifer, peinture à l'huile, 1890
Frantisek Kupka, 1871-1957

La voie du silence, peinture à l'huile, 1900
Tous ces artistes ont emprunté les chemins du rêve, du cauchemar. Kubin marchera sur leurs traces en apportant sa touche particulière qui, à son tour, influencera d'autres artistes.
À suivre !
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29 mars 2007
ALFRED KUBIN - 1 : Le cabinet des épouvantes - réédition
Pour cause de boulot intensif, réédition de quelques billets…

Ne m'enlevez pas ma peur, docteur,
elle est mon plus grand capital.
Alfred Kubin (1877-1959) était un illustrateur autrichien dont l'importance est considérable dans l'histoire de l'art, même s'il est très peu connu du grand public.
Il naît le 10 avril 1877 à Leitmeritz, petite ville du nord de la Bohême. Le travail de son père, géomètre pour l'État, l'amène à souvent déménager et Kubin, de faible constitution, se sent continuellement exclu. Il s'enferme dans la marginalité :
Comme j'étais le plus faible, il était donc tout naturel que je me réfugiasse dans la ruse et l'astuce pour pouvoir m'abandonner à mes penchants. Je donnais en toute tranquillité libre cours à mes instincts de cruauté refoulés… je torturais de pauvres petits animaux… et pour autant que je l'aie regretté par la suite, j'en éprouvais d'abord un intense sentiment de joie.

La chasse
Lorsque il n'arrache pas les ailes des mouches, le petite Alfred dessine :
J'ai eu de tout temps un penchant singulier à l'outrance et au fantastique : j'ai toujours préféré la vache à quatre cormes à celle qui n'en avait que deux (…) Mes dessins d'enfance correspondaient à ce goût. Ils fourmillaient d'enchanteurs, d'un fatras de bêtes comiques et effrayantes, montraient des paysages tout en feu.

Adoration

Sa mère meurt de phtisie quand il a dix ans. Ce décès et le désespoir de son père le marquent à jamais :
Il tira du lit la longue dépouille de sa femme amaigrie par la maladie et, la prenant dans ses bras, il se mit à parcourir la maison en tous sens, en pleurant et comme demandant du secours.

Le meilleur médecin

Un an plus tard, son père épouse la soeur de son épouse décédée. Très vite enceinte, il semblerait que ce soit elle qui initie le petit Alfred (onze ans) à des jeux interdits avant de mourir en couches.

Saut mortel


La grande Babylone
Son père devient violent, assène forces coups de bâton sur le dos de son fils qui ne ressent plus que haine pour l'espèce humaine.
La contemplation d'un orage, d'un incendie, d'un torrent sortant de son lit comptait parmi mes jouissances les plus fortes. J'étais un spectateur assidu des rixes, des arrestations, des marchés aux bestiaux, où l'on pouvait régulièrement me rencontrer (…) Il y avait en outre toutes sortes de choses qui avaient le pouvoir d'éveiller en moi une curiosité brûlante, par exemple les cadavres.

La Terre, notre mère

Kubin père se marie une troisième fois et Kubin fils devient apprenti photographe chez son oncle par alliance, où il découvre l'art du paysage.
Il fait une tentative de suicide en 1896, sur la tombe de sa mère. Mais le pistolet rouillé s'enraye et il n'a pas le courage de réitérer.


Le dindon (pastel)
Alfred s'engage dans l'armée, où il est pris d'un délire qui l'amène à être hospitalisé pendant trois mois. Il est réformé.

La Guerre
En 1898, il s'inscrit dans une académie de dessin à Munich, découvre les galeries de l'ancienne Pinacothèque et c'est un émerveillement.
L'année suivante il découvre l'oeuvre de Max Klinger (1857-1920), et notamment la série de gravures intitulée Gant (Ein Handschuh) qui l'influencent notablement.
Devant ces estampes, je fis le voeu solennel de consacrer ma vie à créer de semblables oeuvres.

Action

Enlèvement
Deux des dix eaux-fortes de Klinger
pour la série Gant, 1881.
____________________________________
La deuxième gravure se retrouve à la page 10
de Momies en folie, une BD de Tardi
qui fait partie de la série
des Aventures Extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec.

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C'est à cette époque que Kubin réalise l'immense majorité des dessins reproduits ici, datés de la période 1900-1904.
Il se fiance en 1901 avec une jeune femme, qui meurt subitement. Kubin est de nouveau cerné par la folie. Alors qu'il connaît un succès grandissant, il dilapide tout son argent et se retrouve au bord du gouffre.

Chez des amis, il rencontre en 1904 Emmy Mayer et l'épouse immédiatement. Kubin est sauvé.
Son style change et la couleur arrive, grâce à Koloman Moser qui lui enseigne l'art de la peinture à la colle.

Créature de conte de fées
Plus tard, Alfred Kubin adoptera un troisième style fait de dessins à la plume sans adjonction de zones de gris ou de couleurs peintes ou aquarellées.
Bien qu'il connût tout au long de sa vie un immense succès (il illustrera plus de soixante-dix livres, rejoindra Kandinsky au sein du Blaue Reiter et exposera en compagnie de Paul Klee et Franz Marc), l'oeuvre de Kubin vaut surtout, à mon avis, pour ces quatre ou cinq années de jeunesse qui influenceront de nombreux artistes.
La technique qu'emploie Kubin dans les années 1900-1904 est assez simple : les dessins sont réalisés à la plume et à l'encre de Chine sur du papier à cadastre (n'oublions pas que son père était géomètre). Ils sont, le plus souvent, grisés grâce à des lavis ou par des projections d'encre soufflée au pistolet à peinture. Parfois, il utilise l'aquarelle pour réaliser des images dans les tons ocres.


Oublié - englouti

La Dame blanche

Le mur du cimetière
Les grisés par projection sont une manière de restituer l'effet obtenu par l'aquatinte dans les gravures de Klinger. Pour une explication de cette technique, voir ce que j'en disais dans l'article consacré à Martin Lewis.

Chaque nuit la visite d'un rêve


La famine

Le mariage de la Mort

Demain, quelques mots sur les pères et les fils spirituels d'Alfred Kubin. La liste est longue et ne sera sûrement pas exhaustive !
Bibliographie
Les citations de Kubin sont extraites de son autobiographie, dont certains passages figurent dans un livre édité par la galerie Gaubert en 1974.
J'ai parfois retouché la traduction défaillante, qui ne doit sûrement pas correspondre avec le texte français tel qu'on peut le lire dans Ma vie par Alfred Kubin, publié par les Éditions Allia en 2000 :

Il n'existe pas à ma connaissance de livre actuellement disponible montrant l'oeuvre de Kubin, à part Dance of Death and Other Drawings, publié par Dover Publications. Mais il s'agit là de dessins réalisés dans sa troisième période.
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23 mars 2007
SORTIR DE NOUS
Ils s'appellent JR et Marco, ils ont eu une idée simple et sensationnelle : photographier des Israéliens et des Palestiniens qui font le même métier puis coller leurs portraits côte à côte, du côté israélien comme du côté palestinien.
C'est le FACE2FACE PROJECT.





Préparation du projet Face2Face - Paris

Mur de séparation côté israélien, barrière de sécurité

Mur de séparation côté palestinien,
après le checkpoint de Bethlehem

Mur de séparation côté israélien, barrière de sécurité

Mur de séparation côté palestinien, Bethlehem





À Haïfa, Israël
On pourrait, face à ces images, se lancer dans une analyse iconographique : signaler le lien qui existe avec le travail d'Ernest Pignon Ernest (voir ce que j'en disais par ici) ou avec les photos d'Auschwitz (voir ce que j'en disais par là). On pourrait, sans effort, trouver d'autres influences, d'autres ressemblances.
Mais ça reviendrait à observer ce merveilleux travail avec une longue-vue employée à l'envers.
Le projet Face2Face se contrefout de ce genre de décryptage,
le projet Face2Face est à mille lieues de ces considérations,
le projet Face2Face est génial.
Dans sa préface au Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde
écrivait :
« Aucun artiste ne désire prouver quoi que ce soit (…) tout art est totalement inutile » (No artist desires to prove anything […] All art is quite useless).
Mais Oscar Wilde était un crétin congénital, ainsi que l'aurait révélé à la face du monde son médecin personnel le 1er décembre 1900 lors d'une célèbre conférence à la Royal Academy of Sciences.
Le pneumologue de Marcel Proust ne fit, quant à lui, aucun discours post-mortem à propos de son patient qui déclara,
dans le Temps retrouvé :
« Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre ».
Sortir de nous.
LE FILM
Liens
Face2Face Project.
Le site de JR.
JR sur la Wikipédia.
28 millimètres - Portrait d'une génération.
20 mars 2007
UNE GÉNÉRATION QUI A DU MAL À SURMONTER LES CHOSES
Exhumé par hasard, cet article paru dans les Cahiers de la bande dessinée n°64 de… juillet-août 1985 !
José Muñoz (dessin)
Carlos Sampayo (scénario)
Flic ou privé
Éditions Casterman,
1983, page 80
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand


À contempler cette case insupportable signée Muñoz et Sampayo, il me vient des bouffées de violence, des fantasmes terroristes : dynamiter tous les bars à Joe de la planète, organiser un vaste raid qui, du Bierodrome de Bruxelles au Pyramids de New York en passant( par les innombrables Celtique de Paris, réduirait en poussière tous ces endroits sinistres où l'on se réfugie quand on ne sait plus où aller. Peut-être nos petites angoisses bien entretenues disparaîtraient-elles du même coup, qui sait ?
En attendant le feu d'artifice, il faut bien reconnaître qu'il y a des moments où l'on confond volontiers les tabourets de bar avec le radeau de la Méduse, au risque de sombrer corps et âme. Hélas, on n'a pas toujours le choix, surtout quand on est détective privé et qu'on s'appelle Alack Sinner. On se traîne par habitude dans un costume élimé de Don Quichotte, bien que ça fasse un sacré bout de temps qu'on est renseigné sur la véritable nature des moulins à vent. De quoi se retrouver, et le plus souvent qu'on ne le voudrait, le cul sur la moleskine du bistrot favori, avec la consommation habituelle qui arrive comme par enchantement, sans même qu'on l'ait commandée. L'a-t-on seulement désirée ?

Par chance, Joe n'était pas mort. Il était là qui tirait sur sa cigarette, en essuyant le comptoir d'un air distrait. À quoi pensait-il ? Allez savoir, on ne nous le dit pas. De toute façon, qu'est-ce que ça peut foutre ? Un barman, ça sert des bières ou des whiskies, ça vide les cendriers, un point c'est tout.
Parfois il arrive qu'on en veuille un peu plus. Alors on se le réquisitionne, en lui collant d'autorité un badge sur le calot. Courrier des Cœurs Solitaires, Analyste Rétribué au Tarif Bière Pression ou Confident-Vieil-Ami-de-Toujours, ça dépend de l'état dans lequel on se trouve.
Sauf qu'aujourd'hui, Alack n'y tient pas. En pleine crise de lucidité, il reconnaît qu'il est d'une génération qui a du mal à surmonter les choses.. Alors il la boucle et se cramponne du mieux qu'il peut à son verre, en essayant de se faire oublier. S'il n'était au premier plan, si la voix off n'était si présente, il y arriverait presque et son regard perdu, sa main crispée, ses rides ne nous toucheraient pas tant. Il faut bien reconnaître pourtant que Muñoz a essayé de nous rendre la situation plus douce, moins impliquante. Lecteurs, nous ne sommes pas assis à côté d'Alack, ne buvons pas dans le même verre. Mais bien que la vue plongeante sur l'enfilade du zinc nous situe en-deça et au-dessus des choses, rien n'y fait. On prend sa tristesse en pleine gueule, on s'y reconnaît inconsciemment, on se l'approprie sans le vouloir. Jusqu'à son voisin, ce Noir en casquette qui ne lui accorde pas l'ombre d'un regard, qui lui tourne presque le dos ! Devant tant d'indifférence, nous sommes bien obligés de prendre en charge une petite part de blues d'Alack, et tant pis si l'on se sent piégé.

Nous sommes prisonniers de l'image, tel le distributeur de serviettes en papier coincé entre les deux sucriers. Coincés à droite par Alack, lui-même prisonnier du texte off et de la double signature qui l'acculent au comptoir ; coincés à gauche par ce qui semble être une pompe à bière ; bloqués devant par les multiples obstacles qui parsèment le comptoir. Impossible d'aller se réfugier auprès du juke-box qui est au fond, d'y glisser un ou deux quarters. Dead end street ! No way out ! De toute façon, ce type aux dents carnassières dont la tête levée cache le bout de la salle — la sortie, peut-être — ne semble-t-il pas chanter exprès pour nous ? Sa bulle de texte est juste dans l'axe de notre regard et ces vers sont visiblement à notre intention. Que signifient-ils exactement ? Trouver l'air de jazz duquel ils font partie serait peut-être une bonne échappatoire, le Sésame qui ouvrirait la case et nous permettrait de fuir en oubliant à jamais cette bonne femme, assise au fond, qui dissimule son regard inquisiteur derrière des lunettes noires.
Charlie Parker ou Alberta Hunter* viendront-ils à notre secours ? Restons là, sans bouger. À défaut d'autre chose, nous pouvons toujours attendre l'heure de la fermeture qui viendra sûrement. Tôt ou tard.
Allez patron ! Remettez-nous ça, c'est ma tournée !
__________
* Alberta Hunter qui, curieusement, est prénommée Roberta dans le Bar à Joe, page 54. Et finalement, il ne s'agit ici ni d'Alberta ni de Charlie, mais de Tony Bennett.
Lien
Une biographie d'Alberta Hunter (1895-1984) et de vieux morceaux à écouter, par là, parce que je la préfère de très loin au Tony.
19 mars 2007
LE JEU DE LA MÈRE MICHEL - réponses et résultats
Voici les réponses au concours des matous.

•••

La raie par Jean-Baptiste Siméon Chardin, 1728,
musée du Louvre, Paris

Fritz the Cat par Robert Crumb,
illustration de couverture
pour The Complete Crumb Comics, vol. 3
Où est l'original ? Chez son auteur, peut-être !

Le Chat du Cheshire, extrait de The Nursery Alice
(en français : Alice racontée aux petits enfants
suivi de Poésies pour Alice et Lettres à des enfants)
par Lewis Carroll ;
illustrations de Sir John Tenniel gravées sur bois
par Edward Dalziel,
Éditions Macmillan and Co., 1890 ;
les bois originaux sont conservés à la British Library
Et là c'était le piège… En effet, il ne s'agit pas de la version originale, publiée en 1865 par les Éditions Macmillan and Co.
avec les célèbres illustrations de Tenniel. Voici la gravure sur bois originale :

La version en couleurs de 1890 est une version abrégée de l'histoire « pour les enfants de 0 à 5 ans », disait Carroll dans sa préface. Elle ne reprend que vingt dessins sur les quarante-deux.
Ils furent agrandis, colorés et parfois modifiés par Tenniel lui-même (la robe d'Alice est différente et elle porte un nœud dans les cheveux sur la version en couleurs), bien qu'on puisse lire parfois que cette mise en couleurs fut l'œuvre de Gertrude Thomson, professeur de dessin et amie de Lewis Carroll. En réalité, cette dernière ne dessina que la couverture (à vomir)
de l'ouvrage :

Le texte intégral et les illustrations colorées de The Nursery Alice sont par là. Une autre version des illustrations colorées sur le site de l'université de Birmingham.
Je ferai peut-être — j'ai bien dit peut-être — un billet à propos d'Alice d'ici quelques jours. Quoique le sujet, à lui seul, est plus vaste que la VME. On pourrait entretenir, à son propos, un blogue qui durerait des années…

Olympia par Édouard Manet, 1863,
musée d'Orsay, Paris

L'étable, aquarelle extraite de l'album Spadarfvet
par Carl Larsson, 1905
La localisation de cette aquarelle me reste inconnue. Dans Carl Larsson - aquarelles publié par la Bibliothèque de l'Image en 1994, le copyright indique : Éditions Albert Bonnier, Stockholm. C'est cet éditeur qui publia, en 1906, le recueil intitulé Spadarfvet d'où elle est extraite.
Albert Bonniers Förlag (avec un S) fut fondé en 1837. Le livre de Larsson ne figure plus à son catalogue, aussi est-il raisonnable de penser qu'il ne possède pas les originaux.

Chats formant les caractères du mot poisson-chat (namazu),
estampe de Utagawa Kuniyoshi publiée vers 1842
par Iba-ya Sensaburô
Curieusement, les deux premiers caractères sont écrits en hiragana alors que le troisième est en katakana :

Aucun exemplaire de cette estampe n'est possédée par le Victoria and Albert Museum de Londres, contrairement à ce que répondirent certains d'entre vous. Mais je n'ai pas trouvé où il s'en trouve, hélas…Un début de réponse est peut-être dans l'ouvrage intitulé Kuniyoshi, écrit par Basil William Robinson et publié en 1961 par le Victoria and Albert Museum.

Edmond Frank par Henri Rousseau, 1906
On dit souvent qu'il s'agit d'un portrait de Pierre Loti :

Il n'en est rien, ainsi que l'a montré Yann le Pichon, grand spécialiste de Rousseau. Il s'agit du portrait d'Edmond Frank, écrivain montmartrois qui résidait dans l'Allée des Brouillards. Il est ici représenté devant l'acacia de son jardin, avec un chat de gouttière. Derrière, les usines de Saint-Ouen et Saint-Denis. La toile fut exposée en 1906 au Salon des Indépendants.

La Cène par Jaume Huguet, vers 1470,
Musée national d'art de Catalogne, Barcelone

Affiche lithographiée par Théophile Alexandre Steinlen
pour une de ses expositions à Paris, 1894
Steinlen s'est beaucoup copié. Les deux images ci-dessous semblent identiques à la première, et pourtant il n'en est rien. Six chats pour le prix de deux !



Les Pélerins d'Emmaüs par Jacopo Bassano, vers 1538
Museo del Duomo de Cittadella
Le Museo del Duomo est situé dans l'église de la ville de Cittadella (province de Padoue), le tableau de Bassano est dans la sacristie. Voir ici et là. Et une visite virtuelle QuickTime vidéo de la nef, sur ce clic.
Voilà voilà. Alors maintenant, savoir qui a gagné… bein…
Allez, on va faire comme dans l'École des fans : La Bacchante, Micheline, Gougle, untel, Rozo, tout le monde est ex-aequo !
Y compris Samantdi, qui a hébergé un forum de recherche sur son blogue.
Ce jeu était dédié au Capitaine, évidemment, et à Finis Africae, cela va sans dire.
Et pour conclure, mon matou préféré :

Krazy Kat de George Herriman,
la plus barge des BD jamais dessinées
12 mars 2007
LE JEU DE LA MÈRE MICHEL
Le duo des chats de Rossini, via clubopera.com
Retrouvez les titres, les auteurs, les dates de réalisation
et (si possible) les localisations actuelles de ces oeuvres :

Les réponses, intitulées chats,
sont à expédier exclusivement dans
ma boîte aux lettres alain.korkos (at) gmail.com.
Clôture du concours le dimanche 18 mars à 23h59.
Certains chats sont faciles à dénicher, d'autres moins…
Essayez de les attraper avec du poisson !

Poisson d'or par Paul Klee, 1925
11 mars 2007
LA MAIN DANS LE SAC !
Merci à Gilda et Labosonic.
L'actuelle campagne de publicité de HP affiche, sous une multitude de formes, la silhouette d'une main ornée d'une typographie faussement manuelle :



Cette main, cette typographie, rappellent furieusement la couverture du roman de Jonathan Safran Foer intitulé Extremely Loud & Incredibly Close, paru en 2005. Il vient d'être traduit en français par les Éditions de l'Olivier sous le titre Extrêmement fort et incroyablement près :

Les concepteurs de la campagne pour HP ont louché dessus, ça ne fait aucun doute. Mais pas seulement. Car ils se sont également inspiré, tout comme l'éditeur amerlocain, d'une affiche ô combien célèbre…


Affiche de Saul Bass pour Anatomy of a Murder
(Autopsie d'un meurtre), film d'Otto Preminger
sorti en 1959
Voici un autre visuel de HP pour s'en convaincre…

… et un dernier pour enfoncer le clou :

Celui-là est une référence à cette autre célébrissime affiche :

Affiche de Saul Bass pour Vertigo
(Sueurs froides), film d'Alfred Hitchcock
sorti en 1958
L'éditeur étazunien et les publicitaires de HP ont donc puisé aux mêmes sources. Mais le lettrage utilisé par l'éditeur et repris par HP, d'où vient-il ? Pas de la main de Saul Bass, non.
Mais — sauf erreur de ma part — de celles d'un illustrateur nommé Jeffrey Fisher. Ce dernier réalisa notamment, dans les années 1995-2000, toutes les couvertures de la collection Fiction aux Éditions du Seuil Jeunesse :

Un autre exemple est la couverture d'un de ses livres paru en 2004, Writing is nothing more than a guided dream :

C'est lui également qui fit cette publicité pour le Crédit du Nord, dont j'avais parlé par là.
Nous avons donc, d'un côté, une typographie essentiellement en bas-de-casse (en minuscules) peinte à la main ; et de l'autre, une typographie mécanique en capitales (majuscules) qui a comme un p'tit air de famille…

Cela dit, il ne fait aucun doute que Jeffrey Fisher admire le travail graphique de Saul Bass dont il s'est inspiré pour ses couvertures parues aux Éditions du Seuil. Sans le copier, pourtant.

Ah tiens, il me semble que je connais ce bouquin !
Mais revenons aux copies éhontées du travail de Saul Bass. Il en existe des milliers, des millions, peut-être. En voici deux, toujours dans le domaine de l'édition. La première est une série de rééditions actuellement disponibles des romans de Raymond Chandler :


La seconde est plus ancienne, il s'agit de couvertures hollandaises réalisées par Dick Bruna et datant des années 1960-1970 pour les OSS 117 de Jean Bruce.
Et comme tout ça est une gigantesque spirale à donner le vertige, signalons que le générique de OSS 117 - Le Caire nid d'espions (admirable film !) est un clin d'œil à ceux que Saul Bass réalisa pour les films de James Bond.
Bon, un de ces jours, il faudra que je vous cause plus en détails de Saul Bass, qui vaut très très largement le détour.
Lien
Pour voir des illustrations de Jeffrey Fisher, cliquez ici.
10 mars 2007
MODIFICATION PERECQUIENNE

Trois changements ont été apportés à ma petite entreprise perecquienne.
1. Monsieur Willy Wauquaire, docteur es perecquerie, m'a communiqué la liste des dix tableaux-contraintes et leurs emplacements respectifs tels que Perec les a programmés dans son cahier des charges de la VME à sa rubrique : Allusions & Détails.
Or donc, des ajouts d'importance ont été effectués aux chapitres I, IV, VI, VII, X et XI.
Qu'il en soit vivement remercié !

2. Afin d'éviter les lenteurs d'affichage des images, plusieurs catégories ont été créées :
- Le petit Perec illustré - Un cabinet d'amateur
- Le petit Perec illustré - introduction
- Le petit Perec illustré - ch. I-X
- Le petit Perec illustré - ch. XI-XX

3. Chaque chapitre a maintenant son billet. En conséquence, certains de vos commentaires semblent ne plus être à leur place. Et c'est ainsi que tout est plus simple et se complique en même temps !

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09 mars 2007
RENTREZ CHEZ VOUS EN VOUS DISANT QU'AUJOURD'HUI, VOUS AVEZ INVENTÉ UN TRUC
Aujourd'hui, deux films pour le prix d'un : une publicité pour SFR et la bande-annonce d'un film amerlocain sur le squaiteborde.
Publicité pour SFR :
Bande annonce du film Skate More :
Deux films parés de la même musique, Mr. Blue Sky par Electric Light Orchestra, les Beatles du pauvre. Et les mêmes visuels, intégralement copiés sur les dessins animés que Terry Gilliam réalisa pour le Monty Python's Flying Circus entre 1969 et 1974.
Quelques exemples pris dans le film SFR, réalisé (si on peut dire) par l'agence Leg, filiale du groupe Havas :

Cette image est composée de trois éléments.
1. Le décor, surface plane avec collage de vieux bâtiments.
La source chez Terry Gilliam :

2. Le personnage juché au sommet de pieds.
La source chez Terry Gilliam :

3. Le pied, élément récurrent des films de Terry Gilliam :

Revenons au film SFR :

Un collage de statue sur un sol uni avec des collines à l'horizon.
La source chez Terry Gilliam :

Le sol et les collines chez SFR :

La source chez Terry Gilliam :

Le collage de la main chez SFR :

Un des nombreux exemples de mains, élément récurrent chez Terry Gilliam :

Les collages de portraits et les montgolfières chez SFR :

Les montgolfières, autre élément récurrent chez Terry Gilliam :


Do Not Adjust Your Set, série télé pour enfants
réalisée entre 1967 et 1969 par ceux qui allaient devenir
le Monty Python's Flying Circus
Un exemple de lettrage réalisé par Terry Gilliam pour le Monty Python's Flying Circus :

Voilà, on pourrait continuer ainsi jusqu'à la fin du film, et en faire autant pour la bobine étazunienne sur le squaiteborde.
Accusé de double plagiat par des internautes, Gabriel Gaultier, patron de l'agence Leg, tente de s'expliquer sur un blogue :
Si vous allez sur You Tube et que vous tapez Skate More Into, le réalisateur du film en question [sur le squaiteborde] explique qu’il est passionné de graphisme anglais des années 60 et fan d’Electric Light Orchestra.
Exactement comme nous.
La création, c’est ça : des connexions et des obsessions.
(…)
Maintenant, c’est sûr, je ne l’ai pas inventé, mais bon sang, je ne regrette pas de l’avoir choisi pour SFR.
À en croire Gabriel Gaultier, la création ne consiste donc pas à inventer mais à copier. Copier un copieur de Terry Gilliam et copier son idée de musique.
Le site de l'agence Leg affiche quelques phrases résumant sa philosophie. En voici une que Gabriel Gaultier a sans aucun doute sans cesse présente à l'esprit :
Ce qui coûte le plus cher dans la publicité, c'est le temps que vous mettez à vous décider.
En voici une autre qu'il a certainement oubliée :
Rentrez chez vous en vous disant qu'aujourd'hui, vous avez inventé un truc.








