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27 septembre 2007
EN R'VENANT D'L'EXPO

Du 13 Octobre 2007 au 28 janvier 2008 se tiendra, au Grand Palais à Paris, une exposition rétrospective consacrée à Gustave Courbet.
Comment vendre une exposition? Comment être sûr que le public s'y précipitera en masse ? Tout ça coûte un paquet de sous et faut bien amortir, faut bien rentabiliser. Le truc le plus scandaleux de Courbet, c'est l'Origine du monde, évidemment.

Oui mais bon, ça va, on connaît, l'histoire de ce tableau a été maintes fois racontée, tout ça n'est plus très neuf. Alors il fallait chercher autre chose, et on a trouvé.
À cette expo figurera cette Femme nue couchée datée de 1862.

Et Le Monde, de nous assurer que ce tableau est, dans l'œuvre de Courbet, « l'un de ses plus beaux et des plus érotiques, huile sur toile de 1862, d'une authenticité inattaquable ».
Inattaquable ! Ouf ! nous sommes sauvés. Et de nous narrer l'histoire dudit chédeuvre, passé de mains en mains au cours de l'Histoire.
Aucune analyse de la peinturlure, rien, nada. On nous vend le vent qui l'entoure, et basta. On crée un événement basé sur des nèfles pour attirer le chaland en mal de sensations, le bourgeois en quête de frissons.
Sauf que voilà, il faut bien reconnaître que cette toile est d'une qualité plus que moyenne et qu'elle ne révolutionne pas grand-chose, même si la dame a des bas et même si on distingue vaguement quelques poils sous son aisselle. Nous sommes là devant une énième réédition (ratée) d'un grand thème de la peinturlure :

La Vénus d'Urbino par Titien, vers 1538
La Vénus d'Urbino, incontournable. Mais le nu de Courbet est surtout à mettre en relation avec l'une des multiples :

Vénus et Cupidon de Titien, vers 1550
… et avec la :

Vénus endormie de Giorgione, vers 1510
Courbet aura repris la pose générale de la Vénus et Cupidon de Titien (ainsi que la draperie et le paysage d'arrière-plan), et le bras levé replié de Giorgione :


Pas de quoi fouetter un chat, donc. Les ceusses qui préféreront les Vénus de Titien et Giorgione à cette Femme nue couchée n'auront pas forcément tort. Oui mais bon, il faut la vendre, cette expo, hein ! Alors on raconte n'importe quoi, comme si on n'avait pas confiance au talent de l'artiste qui se manifeste dans bien d'autres zeuvres dont le Sommeil, peinturlure cependant un peu trop invertie pour qu'on en côze à voix haute dans les salons :

Ah, mais on me murmure dans l'oreillette que les futurs visiteurs de l'expo n'en ont rien à foutre de Courbet et de son talent, qu'ils n'en ont rien à cirer de la peinture en général et qu'ils veulent juste dire qu'ils l'ont vue, l'expo. Qu'ils en reviennent et qu'ils ont admiré cette Femme nue couchée aussi inconnue que scandaleuse.

Y'a des jours comme ça, où l'on a envie de s'inscrire à un club de macramé.
Liens
Quelques mots sur l'expo par ici.
J'avais parlé d'un détournement de l'Origine du monde dans un billet intitulé L'Europe a-t-elle des poils ?
J'avais parlé du Sommeil de Courbet dans un billet intitulé Don de double vue.
25 septembre 2007
DIFFICILEMENT

Au lobe de l'oreille si douce
cette femme qu'on appelait Koyakko
je l'oublie difficilement
Takuboku Ishikawa (1885-1912)
Gravure sur bois,
Shiro Kasamatsu, 1953
22 septembre 2007
LES PHASES CACHÉES DE L'ART
L'affiche de la face cachée est simple et belle.

Quoique. Pas si simple.
Elle fonctionne sur une alternance que voici-que voilà :
1. la face

Le visage féminin est éclairé, comme la typographie des mots
la face.
La lumière sur la poitrine de l'homme relie typographie et visage féminin.

2. cachée

Le visage masculin est dans l'ombre, comme la typographie du mot cachée.
L'ombre sur l'épaule de l'homme relie typographie et visage caché.

3. L'alternance

Sous la face cachée s'inscrivent en clair les mots la face.
Sous la face éclairée s'inscrit en sombre le mot cachée.
4. Sous le signe de la lune
Cette typographie qui se chevauche évoque les phases
de la lune :

et plus particulièrement, peut-être, l'éclipse :

La face cachée de la lune, les phases cachées de l'art.

19 septembre 2007
N'AYEZ PAS PEUR ?
Cette affiche est actuellement visible à Paris :
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

Le pape est au centre, vêtu de la soutane blanche et du manteau rouge traditionnels. Il tient un livre, dont le titre figure sur la quatrième de couverture. Ça peut sembler stupide, mais c'est inévitable : qu'il s'agisse de texte ou d'image, notre sens de lecture est gauche-droite. Le pape est donc tourné vers la droite. Vers l'avenir. Dans ces conditions le titre de son livre nous est forcément invisible, raison pour laquelle on l'a collé en gros sur la quatrième de couverture. Pour que nous en profitions pleinement.
À gauche du pape, l'horreur communiste signalée par la faucille et le marteau sur fond rouge.

Au-dessous, quatre portraits :

L'abbé Pierre, Lech Walesa, Fidel Castro et le général Jaruzelski. Les deux premiers sont à ranger dans la catégorie des gentils, les deux derniers dans la catégorie des méchants.
Au-dessous encore, une maman effrayée tient dans ses bras sa petite fille.

À droite du pape, l'horreur nazie signalée par la croix gammée sur fond rouge tirant vers le noir, des militaires nazis et des bombardiers lâchant leur cargaison de mort.

Petit problème : il ne s'agit pas de bombardiers allemands de la Seconde Guerre Mondiale, mais de bombardiers américains. Et pas des B-29 en service pendant la Seconde qui seraient en train de canarder Dresde, non. Ce sont des B-52.

Mis en service en 1952, justement. Des avions qui se sont particulièrement illustrés pendant la Guerre du Viêt-nam. Que font-ils dans ce contexte ? Faut-il y voir un message ou l'inculture d'un maquettiste ?
Au-dessous, quatre portraits encore : Mikhaïl Gorbatchev, le Dalaï Lama, Mère Térésa et le roi Hassan II.


Les trois premiers sont à ranger dans la catégorie des gentils, et le quatrième aussi, peut-être, puisque JP2 l'a rencontré. Mais il a également rencontré Castro, alors…
Au-dessous encore, un enfant noir armé d'un fusil d'assaut AK-47.

Cet enfant noir armé, au regard inquiétant, est le pendant de la maman blanche et apeurée qui tient sa petite fille dans ses bras à gauche.

Est-ce à dire que le second est une menace pour les premières ? Un seul personnage à la peau noire dans cette affiche, un personnage armé qui effraie une femme et une enfant blanches.
Celui-là s'appelle Ishmael Beah.

Né en Sierra Leone, il a rejoint une troupe armée quand il s'est retrouvé seul après que toute sa famille ait été massacrée. Il vit aujourd'hui à New York et a publié cette année un livre sur son enfance (voir la Ouiquipedia anglaise par là).

Du point de vue de sa composition graphique, cette affiche est sans aucun doute une réussite. Dans une unité rouge et blanche, un personnage principal au centre, en contre-plongée pour bien marquer son importance. Et deux séries de personnages secondaires qui sont tournés vers lui, réunis en deux triangles symétriques. Une image simple et efficace inspirée de la peinture classique et des affiches de film à grand spectacle amerlocain, sans fausse note visuelle.

Sommet du panneau central du Triptyque du Jugement dernier
de Hans Memling, 1467-1471,
musée Narodowe, Gdansk, Pologne
Quant à son message, c'est une autre paire de manches.
Un pape qui souffre des malheurs du monde, qui s'interroge. Mais un pape qui est tout de même au-dessus du monde, inscrit dans un triangle divin. Avec son manteau de pourpre impériale qui recouvre le monde. Un pape en alternative aux totalitarismes, comme s'il était l'artisan de leurs défaites (singulière torsion de l'Histoire !)

Sauf que la couleur rouge pose problème : comment peut-elle signifier communisme et nazisme, en même temps que puissance papale quasi-divine ? Et si le triangle de gauche nous présente deux gentils et deux méchants (L'abbé Pierre et Lech Walesa, Fidel Castro et le général Jaruzelski), que penser de celui de droite qui est illustré par trois gentils (Mikhaïl Gorbatchev, le Dalaï-lama, Mère Térésa) et un quatrième (le roi Hassan II) dont le statut reste ici assez trouble ?
Autre chose : si Walesa, Castro et Jaruzelski à gauche sont bien liés au communisme (avec en plus l'abbé Pierre en figure ecclésiastique), que penser du trio Gorbatchev, Dalaï Lama et Hassan II (avec en plus Mère Térésa en figure ecclésiastique) sous la croix gammée ? Quels liens ceux-là ont-ils avec le nazisme ? Et que viennent faire là-dedans les B-52 amerlocains ?
Autre chose encore : comment ne pas penser à un sous-entendu raciste avec cette femme et cette enfant blanches effrayées à gauche, et cet enfant noir armé à droite ? On notera, d'ailleurs, qu'une mise en page différente de cette affiche continue d'insister sur cette opposition :

Eût-il été inconcevable de les remplacer par un couple mère-fille noires et un enfant armé blanc ?
Au final, cette affiche mélange tout dans un bazar inquiétant, tout ou presque : les conflits européens y ont la part belle ; la Pologne y est sur-représentée avec JP2, Walesa et Jaruzelski (rappelons que rouge et blanc sont également les couleurs du drapeau polonais) ; l'Amérique du Sud est totalement absente ; les Zétazunis bénéficient d'une présence peut-être involontaire avec les B-52 ; l'Asie est illustrée avec un tout petit Dalaï Lama ; l'Afrique noire se matérialise dans un enfant armé et l'Afrique arabe dans la figure souriante d'un tyran. Quitte à afficher des prix Nobel de la Paix (Gorbatchev, Mère Teresa, le Dalaï Lama), on eût préféré la figure d'Anouar el-Sadate à celle d'Hassan II. M'enfin, question de goût…
N'ayez pas peur, nous claironne-t-on. Il y a tout de même de quoi s'inquiéter.
PS : Remerciements à Gilda pour la photo de la colonne Morris et à David, d'Alias, pour le redressement de la première image.
17 septembre 2007
METS DE L'HUILE !
En 2003, les huiles Carapelli faisaient paraître cette publicité dont on notera l'épaisseur du discours :

Deux saintes qui nous présentent une huile vierge en provenance d'Italie, en vlà un message qu'il est subtil ! Et bravo au maquettiste qui a réalisé un prodige avec Photoboutique pour insérer la bouteille entre leurs mains, et qui n'a pas hésité à ternir leurs couleurs pour ne pas qu'elles fassent de l'ombre au produit (le produit, coco ! le produit).

Santa Justa et Santa Rufina par Murillo, 1666
Saintes patronnes de Séville, Santa Justa et Santa Rufina tiennent ici la célèbre Giralda et au rayon martyre, elles n'ont point démérité si l'on en croit la légende : sœurs et potières vivant au IIIème siècle après Jicé, elles refusèrent de vendre pichets et assiettes aux organisateurs d'une fête païenne. Leur marchandise fut détruite, elles se vengèrent en profanant une image de Vénus, et c'est là que leurs ennuis commencèrent vraiment : torturées, emprisonnées, affamées pour qu'elles renoncent à la foi chrétienne, on les contraignit ensuite à traverser pieds nus la Sierra Morena. Pff ! Même pas peur ! qu'elles s'exclamèrent, les sœurettes. Alors hop ! retour au cachot sans rien à manger ni à boire. Et là, paf, Justa meurt. Rufina, ça ne lui fait ni chaud ni froid, elle ne renonce toujours pas à sa foi. Alors on la livre au lion mais ce dernier refuse de la boulotter, alors on l'étrangle et on la brûle et basta.
Les huiles Carapelli ont récemment récidivé, avec cette affiche :

Plus de saintes peinturlurées, mais un beau mec genre éphèbe tenant une bouteille d'huile Nobile. Le tout surmonté d'une phrase qui reprend le style de typo dont on affuble ordinairement les davinciconneries.
Joseph Pujol, qui m'a aimablement suggéré ce billet, voit dans cette image une réminiscence des portraits de nobles peints par l'italien Agnolo Bronzino, qui ne manquait jamais de leur coller dans les mains un objet attribut :

Portrait de jeune homme, 1540

Pour ma part, cette photographie et notamment le costume de l'éphèbe - qui n'est pas du tout d'époque Renaissance - me fait plutôt penser à un autre peintre espagnol, Goya :

Portrait de Tiburcio Pérez y Cuervo, 1820

Mais Micheline, fidèle des fidèles, suggère dans les commentaires que l'éphèbe huileux est une reprise de l'autoportrait d'Ingres, peint en 1804 :

Et effectivement, c'est elle qui a raison.
Enfin bon, les publicitaires sans idée n'en finissent pas de pomper la peinture classique pour nous fourguer leur camelote. Rien de nouveau sous le soleil. Et si on les plongeait dans de l'huile bouillante ?
Lien
D'autres pompages picturaux de l'huile par ici.
15 septembre 2007
LA PEINTURE SUR SOI
Je n'ai jamais parlé ici des œuvres ou des peintres qui me touchaient le plus, de celles et ceux qui me remuent les tripes et plus loin encore. Tout au plus les ai-je rapidement évoqués, sans jamais entrer dans les détails. Il s'agit, notamment, de :
Alberto Giacometti

Portrait de sa mère
Giorgio Morandi

Nature morte
Félix Vallotton

La Chambre rouge, 1898
Henri Regnault

Exécution sans jugement
sous les rois maures de Grenade, 1870
J'aurais pu, bien sûr, me contenter de répéter ce qu'on dit dans les livres. Faire une rapide compilation de ce qu'il faut penser de l'œuvre de Giacometti, de Vallotton ou de Regnault. Ou bien jouer au jeu des comparaisons, des influences, etc. Dire et montrer, par exemple, que Edward Hopper a considérablement été influencé par Vallotton (la chose est indiscutable et pourtant elle n'a jamais, à ma connaissance, été traitée dans aucun ouvrage).
Sauf que voilà : il suffit que je prononce trois mots sur ces peintures pour que je me retrouve face à des sentiments relevant de l'intime. J'avais senti le piège quand j'avais griffonné quelques mots à propos de Morandi, dans un billet intitulé Captation de la lumière. Le gouffre était là, à deux pas. Mais il ne m'a pas happé, je connais trop bien les prémices du vertige.
C'est peut-être pour cette raison que la peinture nous fascine : parce qu'elle a le don de nous renvoyer à notre intimité. À nos placards encombrés de cadavres ou surmontés de pots de confiture, à nos souvenirs brouillés, à nos larmes ou à nos caresses enfuies.
Je ne parlerai jamais des portraits d'épingles de Giacometti, des boîtes folles de Morandi, des chambres rouges de Vallotton ou du sabre d'Henri Regnault. Jamais.
Liens
Bientôt une grande rétrospective Giacometti au Centre Pompidou.
Le site du musée Morandi à Bologne.
Le dossier Vallotton du Monde des Arts.
Le tableau de Regnault au musée d'Orsay.
13 septembre 2007
T'AS D'BEAUX YEUX, TU SAIS
Ce billet est pour S. C_L.
Aujourd'hui 13 septembre, c'est la Saint Aimé, la Saint Armand, la Saint Euloge d'Alexandrie, la Saint Hierothée, la Saint Israël, la Saint Jean de Prislop, la Sainte Kethevan de Géorgie, la Saint Lidoir et la Saint Maurille d'Angers. Raison pour laquelle la Boîboîte va vous parler de la Sainte Lucie, fêtée le 13 décembre.

Native de Syracuse, Sainte Lucie était une patricienne qui se convertit au christianisme dès le Ier siècle après Jésus-Christ. Ainsi, elle offrit tous ses biens aux pauvres et se réfugia dans l'abstinence de la chair en refusant toute gaudriole, gamahuchage ou autre bagatelle. Son promis, un grand flandrin qui du coup l'avait mauvaise, la dénonça au consul local, qui s'appelait Paschase.
Chargé de faire respecter l'ordre et la morale publique, le consul Paschase voulut ramener la sainte à la raison et au lupanar afin qu'elle soit violée par tous les souteneurs du cru jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mais les bœufs refusèrent de s'acquitter de leur tâche. Alors on l'aspergea d'huile bouillante première pression, on lui arracha les quenottes une à une, on lui découpa les seins en rondelles et comme on n'avait plus d'idée on la jeta sur un bûcher. Las ! les flammes l'épargnèrent ! Alors, puisqu'il fallait en finir d'une façon ou d'une autre, on la décapita. C'est du moins ce que racontaient en 304 les gazettes sises à Syracuse.

Le martyre de Sainte Lucie
par le Maître de la déposition Figdor,
1480-1520
À aucun moment on n'évoqua le fait qu'on lui avait arraché les yeux. Un oubli des bourreaux, probablement. Alors pourquoi représente-t-on toujours Sainte Lucie avec ses yeux dans la main ou posés sur un plateau comme la tête de Saint Jean Baptiste ?

Sainte Lucie
par Francesco del Cossa, 1473

Sainte Lucie
par Francisco de Zurbarán, 1625-1630

Détail
Parce que Lucie vient de Lux, lumière en latin. Et parce que la croyance populaire, qui bien qu'étant de basse extraction n'en possède pas moins quelques lettres classiques, inventa cet épisode selon lequel on arracha les yeux de Lucie. Mais la jeune femme, qui en avait vu d'autres, les aurait récupérés et les auraient illico réinstallés dans leurs orbites d'origine, comme si de rien n'était. Même pas mal.

Sainte Lucie
par Bernardino ou Francesco di Bosio Zaganelli, 1473
C'est cette légende, ce ragot qui valut à Lucie sa popularité post-mortem. Et toutes les représentations picturales nous la montrent avec une paire d'yeux détachés de leurs globes. Sans pour autant que lesdits globes soient vides, d'ailleurs. Mais on ne va pas s'arrêter devant un tel paradoxe, n'est-ce pas ? Faisons comme si nous n'avions rien vu.

Sainte Lucie
par Domenico Beccafumi, 1521
Il va de soi que Sainte Lucie est invoquée pour combattre les maladies ophtalmiques, et qu'elle est la sainte patronne des oculistes. Des auteurs itou, paraît-il. On se demande bien pourquoi. Les aveugles, eux, lui font la tête et préfèrent invoquer Sainte Claire ou Saint Raphaël.

Portrait d'une dame en Sainte Lucie
par Giovanni Antonio Boltraffio, 1500
On honore Sainte Lucie le 13 décembre, jour du solstice d'hiver selon le calendrier julien. Histoire de ne pas être abandonné par la présence divine en cette période de ténèbres.
Jusqu'en Suède, ainsi que l'illustra Carl Larsson :

Le jour de la Sainte Lucie, 1908.
Même qu'à cette occasion, l'on y déguste des viennoiseries parfumées au safran et dénommées lussekat qui sont en forme d'yeux de la sainte :

On voit par là qu'à la panoplie du fabricant de martyres, il convient d'ajouter l'anthropophagie pâtissière.
L'âme corse remonte à la plus haute Antiquité, et l'on dit que les Corses forment un peuple fier et plein d'ardeur. D'instinct, on leur eût plus volontiers attribué la vénération d'une Sainte Nitroglycérine ou d'un saint Téhaineté. Mais non. Le Corse vénère Sainte Lucie et nombre de ses dictons en font l'écho : « Ch’è santa Lucia ti mantenga a vista ! » (Que sainte Lucie te garde la vue !) ou « Si santa Lucia li manteni a vista » (Il ira loin si sainte Lucie lui garde la vue).
Il est, sur l'île d'Amour de Tino Rossi, un célèbre village qui s'appelle Sainte Lucie. C'est non loin (sur le terrain d'un autochtone baptisé Jean-Paul Rocca Serra ) qu'on découvrit, en 1809, un gisement extraordinaire et pour tout dire, unique au monde. Un gisement d'environ cinq cents mètres cubes d'un granite qu'on qualifia d'orbiculaire.

Car une fois poli, ce granite laisse apparaître des yeux. Ceux de Sainte Lucie. Alors le Corse, fier et plein d'ardeur, se signe par trois fois, extrait la roche et la vend aux touristes par petits bouts parce que ça change un peu des châtaignes et du saucisson d'âne.

On trouve aussi, sur l'île de Beauté, des bijoux à quelques sous baptisés "œil de Sainte Lucie". Rien à voir avec le granite orbiculaire, qui est devenu rare et cher (on n'a jamais trouvé d'autre gisement conséquent).

Il s'agit de l'opercule d'un coquillage nommé turbo rugueux (astraea rugosa), un semblant de bigorneau.

Demain nous fêterons la Saint Corneille, vingt-et-unième pape et martyr. Mais son histoire n'est pas drôle, alors ou passera outre. On fêtera aussi la Saint Materne, protecteur des confituriers.
PS : Les ceusses qui liront ce billet avec un jour de retard ne s'en prendront qu'à eux-mêmes.
11 septembre 2007
LE ZEN ET LA PHOTOGRAPHIE
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

Jardin du temple Ryoan-ji à Kyoto
(photographie issue de Wikipedia)
On lie souvent le zen et la photo, au prétexte que le premier cultive une sérénité indispensable à celui qui veut capturer des images.
Bon. D'accord. Admettons. Mais c'est quoi d'abord, le bouddhisme zen ? Et quelle est la marque du boîtier de Bouddha, et quand est-il passé au numérique ?
Le bouddhisme zen, c'est la forme japonisée du bouddhisme chán chinois, qui puise son origine dans le dhyāna indien avec de notables apports taoïstes (j'y reviendrai).

Moine japonais, photographie anonyme, fin XIXème siècle
Dans le bouddhisme zen, il y a l'état de satori (wù en chinois) qui désigne un éveil, une compréhension permanente du monde.
Il y a également la notion de kenshō qui désigne une expérience de compréhension passagère, la perception fugace de la vraie nature de Bouddha.
C'est ce kenshō qui s'exprime le plus souvent dans l'art chinois ou japonais. Et c'est justement là l'apport du taoïsme qui, contrairement au bouddhisme indien, met en avant la notion de fugacité opposée à celle du nirvana réputé permanent.
Allez hop, exercice pratique.
Considérons la naissance d'une calligraphie. Le calligraphe médite, puis trace en une poignée de secondes quelques idéogrammes sur le papier. Pas de possibilité à l'erreur, pas de retouche, rien. Juste un geste instantané, en accord avec posture et respiration.

Calligraphie de Musô Soseki ou Musô Kokushi
moine zen, poète et jardinier, 1275 - 1351
Si la calligraphie est parfaite, bravo c'est très bien, nous aurons droit à un chédeuvre du Shodō, la Voie (dō) de l'Écriture (sho) en japonais. Et notre satisfaction occidentale sera pleine et entière.
Pour un bouddhiste zen ou chán, en revanche, la chose ne s'arrêtera pas là. Ce chédeuvre graphique sera considéré en tant que tel, bien sûr, mais aussi et surtout en tant que témoin d'une expérience de compréhension passagère (kenshō en japonais).
Spirituellement, cette expérience sera aussi importante que ses traces graphiques.

Fragrance d'une fleur, poème calligraphié par Huang Tingjian (1045—1105),
calligraphe, peintre et poète de la dynastie Song
Et c'est tellement vrai que les qualités d'une image sont, selon la tradition chinoise, codifiées avec une extrême précision :
• le neng-p'in est une œuvre de talent accompli ;
• le miao-p'in est une œuvre d'essence merveilleuse ;
• le shen-p'in est une œuvre d'esprit divin ;
• le i-p'in est une œuvre de génie spontané.
Si, pour définir les deux premiers degrés (…), on fait appel à de nombreux qualificatifs qui relèvent parfois de la notion de beauté, en revanche on n'applique le terme de shen-p'in qu'à une œuvre dont la qualité ineffable semble la relier à l'univers d'origine.(…)
le i-p'in (…) : là aussi, il s'agit d'exalter l'entente innée entre l'homme et la nature.
François Cheng, Vide et plein, Éd. du Seuil.
Deux qualités relatives à la beauté plastique, donc, supplantées par deux qualités relatives à la compréhension de l'univers.
Quand nous contemplons une calligraphie chinoise ou japonaise, nous nous retrouvons donc à la fois devant
• une impermanence : l'expérience de compréhension passagère et spontanée de l'artiste
et devant
• le souvenir fragile (mais qu'on espère permanent) de cette impermanence que sont les idéogrammes tracés sur le papier.

Calligraphie de Pu Ru, 1896-1963
•••
Qu'en est-il, maintenant, du zen et de la photographie ? Ah c'est là que ça se complique un chouïa. Pasque jusqu'à présent c'était hyper-trop-fastoche, non ?
Soit deux photographes.
Le premier se promène avec son boîtier autour du cou, l'œil et l'esprit en éveil. Et soudain, Clic-Clac merci Kodak, il saisit à la volée un instantané qui fera peut-être date dans l'Histoire de la Photographie. On peut assimiler dans une certaine mesure sa démarche à celle d'un calligraphe bouddhiste. Parce que le déclenchement de l'obturateur (encore plus rapide que la trace d'encre du calligraphe) sera au moins autant soumis à l'état intérieur du photographe qu'aux circonstances extérieures.

Les Passagers de la pluie
photographie de Jean Boccacino
Je dis dans une certaine mesure parce que tout de même, pour ce photographe les circonstances extérieures jouent un rôle non négligeable alors qu'il est nul chez le calligraphe et le peintre bouddhistes qui n'en ont rien à faire de la réalité, du référent comme dirait Barthes.
(Mais ce serait trop long à développer ; voir, en bas de billet, le lien à propos du rapport à la réalité).
Prenons maintenant un second photographe.
Il se plante dans un coin, règle tranquillement son cadre, sa mise au point, son ouverture et sa vitesse, puis attend patiemment que survienne l'événement qui le fera appuyer sur le déclencheur.

La gare de Biarritz
photographie de Stéphane Buon
Le comportement de celui-là ne peut en aucun cas, me semble-t-il, être comparé à une posture zen. Parce qu'il y a là beaucoup trop d'intention, de préméditation et surtout de sujétion aux circonstances extérieures pour que l'on puisse l'assimiler à quoi que ce soit de zen. Même si ledit photographe expose son cliché sans recadrage ni retouche, glorifiant ainsi l'instant pur, net et sans bavures. Il en faut beaucoup plus (ou beaucoup moins, comme on veut), pour s'inscrire dans la philosophie du bouddhisme zen ou chán qui, marqué encore une fois par le taoïsme, rejette totalement toute idée d'intention, de but à atteindre.
L'état de kenshō (compréhension fugace) et même celui de satori (illumination) ne peuvent être le fruit d'une préméditation et doivent être considérés, à la limite, comme de bienheureux accidents.
La taoïsme, d'ailleurs, est très clair à ce sujet puisque Lao-Tseu (ou Lao Zi) disait, au tout début de son Tao-tê-king (ou Dào dé jīng) (en français, La Voie et sa vertu) :
La voie qui peut s'énoncer
n'est pas la Voie pour toujours
le nom qui peut la nommer
n'est pas le Nom pour toujours
Autrement dit, la poursuite d'un but spirituel par l'intermédiaire de tel ou tel art est, par définition, vouée à l'échec. Et le maître Deshan Xuanjian (Tokuzan Senkan en japonais) en remit une couche pour les non-comprenants :
Habillez-vous, mangez, chiez, c'est tout. Il n'y a pas de cycle des morts et des renaissances à craindre, pas de nirvana à atteindre, pas de bodhi à acquérir. Soyez une personne ordinaire, sans rien à accomplir.
Et toc. Ça c'est envoyé.
On voit par là que le rapprochement entre zen et photographie est, le plus souvent, totalement hors de propos tellement il y a d'intentions et de recherche de buts à atteindre chez l'adepte de la chambre obscure.
Les notions d'instant et de sérénité, présentes dans les deux pratiques, ne suffisent pas à établir une correspondance, un air de famille. Loin s'en faut.
Même si cela n'exclut pas qu'un photographe puisse atteindre l'état de kenshō (compréhension fugace) ou de satori (illumination). Par accident.
Pour finir, plongeons-nous dans la lecture du fameux Jardin zen de Nikita Mandryka, bande dessinée parue en 1973 dans le premier numéro de L'Écho des Savanes.
Cliquez sur l'image pour avoir accès à la BD

Ce billet m'a été inspiré par les commentaires postés sur le blogue iconique.net, à propos de la célèbre photo de Cartier-Bresson à Hyères.
Liens
J'ai beaucoup parlé de la Chine et du Japon dans la Boîboîte. Voici 16 liens, mais il en existe plus !
Chu-Ta, le souffle de l'univers - 1
Chu-Ta, le souffle de l'univers - 2
Shanshui
Les ailes du bonheur
Un bonheur simple et plus si affinités
Sun Wou Kong
De la perspective - 4
De la perspective - 6
À propos, notamment, du rapport à la réalité :
De la perspective - 5
À propos, notamment, des dualités permanence/impermanence, éternité/fugacité, et de la photo :
Souvenir d'un instant
Collages japonais
Le hobby du obi
Le lobby du obi
Coup d'œil sur l'ukiyo-e
T'as d'gros yeux, tu sais
Tadanori Yokoo
08 septembre 2007
LE JEU DU « TU VEUX MA PHOTO ? » - réponses et résultats
Il fallait retrouver les auteurs, les dates de réalisation
et les titres éventuels de ces photographies :

•••
LES RÉPONSES

Le carrefour rue Vilin/rue Piat, Belleville
par Willy Ronis, 1959
L'une des photos d'un reportage titré
East 100th Street, New York City
par Bruce Davidson, 1966-1968

L'une des photos d'un reportage sur les asiles psychiatriques
réalisé pour le journal Réalités de janvier 1955
par Jean-Philippe Charbonnier, 1954

Le peintre de la tour Eiffel
par Marc Riboud, 1953

L'une des photos d'un reportage sur l'asile psychiatrique
de San Clemente à Venise
par Raymond Depardon, 1984

Derrière la Gare St. Lazare
par Henri-Cartier Bresson, 1932

Anshan
par Marc Riboud, 1957

Sophie, Collioure
par Édouard Boubat, 1954

Hyères, 1932
par Henri Cartier-Bresson
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LES RÉSULTATS
Catégorie Amateurs
Micheline fut la plus rapide, la plus précise et la plus expérimentée en goût-gueulage. Elle a gagné un cadeau dont je parlerai plus bas.
Untel est arrivé deuxième avec 9 bonnes réponses itou. A-t-il eu peur du cadeau ? Même pas, il a ramé sur une image ;-)
Ensuite, toujours avec 9 bonnes réponses et dans l'ordre d'arrivée : Bladsurb, Samantdi, Google, Tomatotopic, Manu, Chloe, Jo et Anita.
Moucheron a donné 9 réponses, parfois incomplètes.
Pierre L. a donné 7 bonnes réponses, M en a donné 6, Procrastin en a donné 5, Otir en a donné une.
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Catégorie Professionnels
Laurence a donné 6 bonnes réponses, Patrick M. également.
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Catégorie Hors-Catégorie
Claude M. m'a envoyé 3 réponses dont 2 bonnes en dessin :

Fincasor m'a envoyé 9 réponses qui sont également toutes excellentes, si l'on oublie une légère faute de frappe dans le nom du premier photographe :

Odessa côté cour, les petits escaliers,
par Sergueï Oulianoventchenkoskiyevitch, 1925

En planque à Brooklyn avec ma fille,
par James B. - 1964

La mort de Danton (détail),
par Robespierre – 5 avril 1794

Madeleine à la Tour Eiffel (détail),
par Jacques Henri Lartigue – 1922

Séance d'essayage chez Macy's – NY 1929,
par Dorothea Lange – 1929 donc

Cyd and Gene (détail) photo de tournage de Singing in the rain,
par Harold Rosson – 1952

Les mangeurs de riz du marché de Cambaluc (Pékin) (détail),
par Marco Polo, 1265

Itsi Bitsi, chemise de nuit, portrait de Dalida,
par Jean Loup Sieff – 1961

Fin de peloton - Tour de France 1954,
par Bobby Cyclette – 1954 donc
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LE CADEAU
Micheline a gagné, comme promis, son quadruple portrait à la manière d'Andy Warhol qui lui sera envoyé en très grand format par les tuyaux numériques :

06 septembre 2007
CARGO ZONE
Cargo Zone est un nouveau magazine de bandes dessinées à l'ancienne, entièrement moulé à la louche. Le premier numéro était paru fin juin, et regroupait des BD de Margerin, Cabanes, F'murrr, Dupuy et Berberian, j'en passe et pas des pires.

J'y avais collaboré en publiant un extrait de roman, la Maladie bleue (Éd. du Seuil) ; et une nouvelle aussi basque qu'inédite, Mayalen. Ces deux textes avaient été illustrés par Boucq, excusez du peu.

Illustration pour Mayalen,
par François Boucq
Le numéro 2 de Cargo Zone vient de paraître, avec des BD de Margerin, Cabu, Coutelis (chuis obligé de le citer, c'est lui le patron), Cabanes, Tito, des caricatures de Mulatier, etc.

Et puis une nouvelle inédite du tenancier de ce blogue, intitulée View-master. Illustrée par moi-même, parce que Boucq, finalement, c'est nul, il gomme même pas ses coups de crayon.
Voici un extrait de ce texte, ainsi que les deux illustrations :
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

(…)
Avant de tout embarquer dans l'Ariane, il va faire le plein au garage d'à côté. La voiture, il essayera de la vendre sur le port. Il grimpe dedans, moi je suis déjà à l'arrière allongé sur la banquette à jouer avec mon View-master.
Clic-clac, c'est un peu le même bruit que celui de la culasse du pistolet-mitrailleur de Mourad, qui est un secret. Sauf que ça fait avancer des vues de l'Arc de Triomphe, de Notre-Dame de Paris, du Sacré-Coeur de Montmartre et de la tour Eiffel que je verrai bientôt pour de la vraie comme je l'ai toujours dit à Mourad même qu'on doit y grimper ensemble et balancer des coquilles de pistaches sur la tête des gens au-dessous, Mourad mon presque frère c'est pas une putain, ta mère, non…
Il met le contact, passe la première, la seconde, laisse rouler la voiture jusqu'à la pompe, klaxonne mais rien, l'autre ne se décide pas à venir, endormi sur son comptoir, une bouteille d'Armagnac vide dans la poubelle.
Le père sort et moi aussi, les yeux rivés sur la tour Eiffel du View-master. Ah ! t'es là toi toujours dans mes pattes ! On entre dans le bureau, mélange d'odeurs de graisse et de cigare refroidi. Quatre ombres en burnous sont là, visage caché par la capuche de grosse toile. Trois d'entre eux sont des inconnus mais Mourad, je le reconnais aussitôt. Pas à cause du pistolet-mitrailleur, pas à cause des sandalettes, non, à cause de rien. Ses doigts de pied, ils pataugent dans du rouge qui s'étire en traînées poisseuses jusqu'à la gorge du pompiste, affalé derrière le comptoir.
Le père jette un regard froid vers le cadavre comme s'il s'était agi d'un mouton de l'Aïd, puis il dit à Mourad que ça y est, c'est fini, on s'en va, tu salueras ta mère de ma part, Samia, prends bien soin d'elle un malheur est si vite arrivé on vit une drôle d'époque. Mourad ne répond pas. Ses yeux, deux braises dans l'ombre de sa capuche.
(…)
Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand

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Et puis dans ce même numéro, j'ai aussi écrit un article sur les Aventures d'Adèle Blanc-Sec, dont le prochain tome paraîtra en octobre prochain. J'y parle des inspirations graphiques de Tardi, et notamment d'Alfred Kubin et Max Klinger. Même que ça s'appelle : Attention ! Un ptérodactyle peut en cacher un autre !



Un gant - Enlèvement par Max Klinger, 1881
Voilà. Cargo Zone est en vente dans toutes les librairies et les kiosques.
Lien
Cargo Zone, le site. Avec une chouette vidéo dedans qui montre l'impression du numéro 1.







